La cité d’airain (1909)
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Ce poème s’inscrit dans le combat politique de Kipling contre les Libéraux (socialistes) au nom de la défense de la Patrie, de ses traditions et de l’Empire. Le poème est écrit au moment ou le libéral Lloyd George propose une réforme des impôts, et une allocation chômage. Kipling exalte le peuple anglais mais se méfie du Peuple…
Brass : Cuivre/laiton mais l’histoire des Mille et une Nuits auquel le titre du poème fait référence est connu le plus souvent dans sa version française (Mardrus) sous le titre de Histoire prodigieuse de la ville d’airain. Cette ville perdue, château de la Belle au Bois Dormant à l'échelle d’une ville forteresse, chef d’œuvre figé pour l’éternité, est le symbole de la décadence des empires. Des avertissements sur la disparition inéluctable des rois et des empires sont gravés sur les murs.
Le poème commence par deux extraits qui ne sont pas de Kipling mais la traduction de A Thousand and One Nights (Collier, New York 1909-1914), peut-être remaniée .pour renforcer l’aspect prophétique.
La dernière strophe, annoncée par le « cœur de la bête » à la strophe précédente, demande une triple voire quadruple lecture : religieuse avec des références à l’Apocalypse, politique avec la défaite des libéraux et de leurs lois, militaire avec la prédiction d’un conflit qui n’allait en effet pas tarder ( Kipling cite un dessin de presse illustrant la « terreur » venue de la mer et du ciel avec des sous-marins et des avions) et littéraire avec le retour au Mille et une nuits et au désastre de la cité d’airain.
Yeomen : (sg Yeoman) à l’origine petits propriétaires terriens situés socialement entre le peuple et la gentry, ils forment un corps de l’armée anglaise et ont au XIX jouent un rôle à la fois de gardiens de l’ordre et des traditions et un rôle militaire.
Dominion : Etat membre autonome de l’Empire Britannique puis du Commonwealth. La conférence impériale de 1907 fait émerger ce statut intermédiaire entre la colonie et l’indépendance, c’est visiblement déjà trop pour Kipling.
« Il n'y avait besoin ni de destrier ni de lance pour les poursuivre » référence au conte des Mille et une nuit où les voyageurs trouvent leur direction grâce à un cavalier et sa lance : «Lorsqu’ils furent tout proches de cette apparition, ils reconnurent que le cavalier et son cheval et le piédestal étaient d’airain, et que sur le fer de lance, du côté éclairé par les derniers rayons de l’astre, ces mots étaient gravés en caractères de feu :
Audacieux voyageurs qui avez pu arriver jusqu’aux terres interdites, maintenant vous ne sauriez retourner sur vos pas ! Si le chemin de la Ville vous est inconnu, faites-moi, par l’effort de vos bras, mouvoir sur mon piédestal et dirigez-vous du côté où, en m’arrêtant, je resterai le visage tourné.
La cité d’airain
Voici un peuple dont tu verras, après ses œuvres,
pleurer la perte de sa domination : et dans ce palais se trouve la
dernière trace des seigneurs, recueillie dans la poussière.
Les Mille et Une Nuits.
Dans un pays recouvert de sable—les chemins menant à ses portes sont inexplorés,
Une multitude a fini ses jours, dont le destin avait été rendu splendide par Dieu,
Jusqu'à ce qu'ils s'enivrent, soient frappés de folie et chutent,
Et à leur sujet une histoire est écrite : mais seul Allah sait tout !
Quand le vin émut leur cœur, et leur poitrine se dilata,
Ils se dressèrent, se prenant pour rois de toutes choses créées —
Pour décréter une terre nouvelle enfantée sans labeur ni douleur —
Pour déclarer : « Nous la préparons aujourd'hui et en héritons demain. »
Ils se choisirent comme prophètes et prêtres à l’entendement minuscule,
Des hommes prompts à voir accomplir, et dépasser, leurs ordres les plus extrêmes—
Du groupe qui décrit en raillant les perversions de la Justice —
Entremetteurs déclarés de la foule, quelles que soient ses convoitises.
Rapidement, ceux-ci abattirent les murs que leurs pères avaient érigés —
Les remparts jadis imprenables, ils les rasèrent et rebâtirent
En terrains de jeux et de loisirs aux entrées illimitées,
Et en havres de repos pour les profiteurs là où marchaient autrefois les sentinelles ;
Et parce qu'il fallait payer davantage ceux qui braillaient et manifestaient,
Ils ont dissous en face de leurs ennemis leurs yeomen et leurs archers.
Ils répondirent aux peurs de sympathisants—aux rires de leurs ennemis,
En disant : « Paix ! Nous avons façonné un Dieu Qui nous sauvera plus tard
Nous conférons tout pouvoir à l'homme afin qu’il le répartisse entre les factions,
Et nous avons donné aux masses le Nom de Sagesse infaillible. »
Ils dirent : « Qui a de la haine dans son âme ? Qui a envié son voisin ?
Qu'il se lève et contrôle cet homme et son travail. »
Ils dirent : « Qui est rongé par la paresse ? Détruit par sa prodigalité ?
Il prélèvera un tribut sur tous, puisque personne ne l'a employé. »
Ils dirent : « Qui a peiné, qui s'est battu et qui a amassé des biens ?
Qu'il soit dépouillé. Il a donné la preuve irréfutable de sa transgression. »
Ils dirent : « Qui est irrité par la Loi ? Bien que nous ne puissions la supprimer,
S'il nous prête main-forte dans ce combat, nous le placerons au-dessus d'elle ! »
Ainsi, le voleur rendit à nouveau justice à ceux qui lui déplaisaient,
Le meurtrier aussi se vanta de ses victimes, et les juges le relâchèrent.
Quant à leurs frères lointains, aux confins de la nation,
Ils harcelèrent toute la terre pour s'assurer que personne n'échappât à la réprobation,
Ils semèrent le trouble par une plaisanterie sur leurs frontières fraîchement gagnées,
Et raillèrent le sang de leurs frères trahis par leurs ordres.
Ils apprirent aux sujets à se rebeller, à leurs dirigeants de les aider ;
Et, comme ceux qui ne leur obéissaient pas tombaient, leurs Vice-rois leur obéissaient.
Lorsque les émeutiers les méprisèrent, ils dirent : « Louez le soulèvement !
Car le spectacle, la parole et la pensée de Dominion sont mauvais ! »
Ils défirent et rejetèrent avec rage, comme un chiffon qui les souillait,
Les acquis impériaux que leurs pères avaient accumulés.
Haletants, ils coururent en hâte détruire et empoisonner à jamais
Les sources de la Sagesse et de la Force que sont la Foi et l'Effort.
Ils flairèrent, déterrèrent, traînèrent et exposèrent à la dérision
Toute doctrine de but, de valeur, de retenue et de prévoyance :
Et cela cessa, et Dieu leur accorda tout ce pour quoi ils s'étaient battus,
Et le cœur d'une bête à la place du cœur d'un homme fut donné...
.. . . . Alors qu'ils étaient le plus remplis de vin et les plus éclatants dans l’erreur,
De la mer s’éleva un signe—du Ciel, une terreur.
Alors ils virent, alors ils entendirent, alors ils comprirent—car nul ne prit la peine de le cacher :
Une armée avait préparé leur destruction, mais ils continuèrent à le nier.
Ils nièrent ce qu'ils n'auraient pas osé endurer si l’épreuve devait arriver,
Mais l'Epée qui avait été forgée pendant qu'ils mentaient ne tint pas compte de leur déni.
Elle frappa fort, et aucun répit ne fut accordé à la foule qui était chassée.
Les esprits renversés furent effrayés—ils pensaient que du temps leur serait accordé.
Il n'y avait besoin ni de destrier ni de lance pour les poursuivre ;
Il fut décrété que leurs propres actes, et non le hasard, les détruirait.
L'ivraie qu'ils avaient semée en riant était mûre pour la moisson.
La confiance qu'ils s'étaient ligués pour renier leur fut retirée.
Les mangeurs du pain d'autrui, les exemptés des épreuves,
Les excuseurs de l'impuissance s'enfuirent, abdiquant leur tutelle,
Car la haine qu'ils avaient enseignée par l'État ne donna à l’État, aucun défenseur
Et il disparut de la liste des Nations dans une capitulation précipitée !
The City of Brass
Here was a people whom after their works thou shalt see
wept over for their lost dominion: and in this palace is the
last information respecting lords collected in the dust.
The Arabian Nights.
In a land that the sand overlays—the ways to her gates are untrod—
A multitude ended their days whose fates were made splendid by God,
Till they grew drunk and were smitten with madness and went to their fall,
And of these is a story written: but Allah Alone knoweth all!
1
When the wine stirred in their heart their bosoms dilated,
They rose to suppose themselves kings over all things created—
To decree a new earth at a birth without labour or sorrow—
To declare: “We prepare it to-day and inherit to-morrow.”
They chose themselves prophets and priests of minute understanding,
Men swift to see done, and outrun, their extremest commanding—
Of the tribe which describe with a jibe the perversions of Justice—
Panders avowed to the crowd whatsoever its lust is.
2
Swiftly these pulled down the walls that their fathers had made them—
The impregnable ramparts of old, they razed and relaid them
As playgrounds of pleasure and leisure with limitless entries,
And havens of rest for the wastrels where once walked the sentries;
And because there was need of more pay for the shouters and marchers,
They disbanded in face of their foemen their yeomen and archers.
3
They replied to their well-wishers’ fears—to their enemies’ laughter,
Saying: “Peace! We have fashioned a God Which shall save us hereafter.
We ascribe all dominion to man in his factions conferring,
And have given to numbers the Name of the Wisdom unerring.”
4
They said: “Who has hate in his soul? Who has envied his neighbour?
Let him arise and control both that man and his labour.”
They said: “Who is eaten by sloth? Whose unthrift has destroyed him?
He shall levy a tribute from all because none have employed him.”
They said: “Who hath toiled, who hath striven, and gathered possession?
Let him be spoiled. He hath given full proof of transgression.”
They said: “Who is irked by the Law? Though we may not remove it,
If he lend us his aid in this raid, we will set him above it!”
So the robber did judgment again upon such as displeased him,
The slayer, too, boasted his slain, and the judges released him.
5
As for their kinsmen far off, on the skirts of the nation,
They harried all earth to make sure none escaped reprobation,
They awakened unrest for a jest in their newly-won borders,
And jeered at the blood of their brethren betrayed by their orders.
They instructed the ruled to rebel, their rulers to aid them;
And, since such as obeyed them not fell, their Viceroys obeyed them.
When the riotous set them at naught they said: “Praise the upheaval!
For the show and the word and the thought of Dominion is evil!”
6
They unwound and flung from them with rage, as a rag that defiled them
The imperial gains of the age which their forefathers piled them.
They ran panting in haste to lay waste and embitter for ever
The wellsprings of Wisdom and Strength which are Faith and Endeavour.
They nosed out and digged up and dragged forth and exposed to derision
All doctrine of purpose and worth and restraint and prevision:
And it ceased, and God granted them all things for which they had striven,
And the heart of a beast in the place of a man’s heart was given. . .
7
. . . . . When they were fullest of wine and most flagrant in error,
Out of the sea rose a sign—out of Heaven a terror.
Then they saw, then they heard, then they knew—for none troubled to hide it,
An host had prepared their destruction, but still they denied it.
They denied what they dared not abide if it came to the trial,
But the Sword that was forged while they lied did not heed their denial.
It drove home, and no time was allowed to the crowd that was driven.
The preposterous-minded were cowed—they thought time would be given.
There was no need of a steed nor a lance to pursue them;
It was decreed their own deed, and not chance, should undo them.
The tares they had laughingly sown were ripe to the reaping.
The trust they had leagued to disown was removed from their keeping.
The eaters of other men’s bread, the exempted from hardship,
The excusers of impotence fled, abdicating their wardship,
For the hate they had taught through the State brought the State no defender,
And it passed from the roll of the Nations in headlong surrender!
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