A lire après (ou avant) avoir lu Un récit qui donne un beau visage ( La maison de mes pères 1) de Jørn Riel, ou au moins un des Racontars du Grand Nord, tout en 10:18. J’ignore s’il s’agit juste d’un très beau titre, d’une très belle métaphore, de celles qui nous permettent de concrétiser et d’atteindre ce qui n’est pas habituellement nommé, ou bien d’une très belle expression inuit.
La beauté et la laideur ne sont pas des catégories utiles, ni pertinentes en cours, tous les profs vous le diront, même si c’est bien le seul endroit où ce soit le cas*…
K. est un pur produit du quartier ; son entrée en septembre dans ma classe avec sa tête numéro 3, celle réservée au Monde, à l’Ecole, au Prof et à moi, le proclame. Sa première entrée en classe lui permet d’avoir sa tête de chien prêt à mordre sans avertissement, son visage d’alpha chiffonné (moins il y a d’alpha et plus il est chiffonné), selon la mode et le quartier. Son corps a le balancement, la raideur, la démarche à la mode, renforcé par le regard torve, la bouche pincée, l’air mauvais et buté qui assure sa survie dans le quartier. Noeud durci dans l’eau salée au bout de la mèche d’un fouet encore lové prêt à claquer.
L. a une ascendance gitan-nordique qui donne à ses yeux en amande ce regard mi-oriental mi-viking propre aux enfants des tribus perdues. Statue mouvante qui paraît toujours plus grande que vous, même sur sa petite chaise; sa bouche est une barque égyptienne chargée de fruits rouges. Sa silhouette évoque la tige délicate de l’arbre ban. Ses traits, l’équilibre de son visage correspondent sans doute à la décimale près au nombre d’or. Et ses cheveux souples ouvrent la porte d’harmonie.
K. et L. sont beaux ou belles, laides ou laids, selon la manière dont vous avez associé un genre à leur portrait. D’un point de vue pédagogique, ça ne sert absolument à rien.
Mais si on n’apprend pas à un vieux singe de professeur à faire des grimaces, c’est parce qu’il les connait toutes, tous les masques que portent les élèves en classe, de plus en plus composés à mesure qu’ils grandissent, et que laideur et beauté sont, aussi, des masques.
Lorsqu’à propos d’un texte ou d’un autre je n’obtiens plus que des platitudes et des lieux communs du type «Il ne faut pas se fier aux apparences» et « l’habit ne fait pas le moine » qui proclament l’inverse de ce qu’ils font tous les jours, je dégaine le test du miroir. En général en fin d’heure quand le temps semble s’allonger exprès :
« Chez vous, seul(e), dirigez-vous vers votre miroir de référence, les yeux fermés. Imaginez votre visage, essayez de le reconstituer le plus clairement possible, de vous voir et quand vous y êtes, ouvrez les yeux… Ca vous dira de quel côté de l’enfance, de la bascule vous êtes. Si les 2 visages se superposent plus ou moins tout va encore bien, s’ils divergent, au point chez certains de ne pouvoir le supporter, vous êtes entrés dans autre chose. »
Aujourd’hui, je prendrais un autre exemple. En scrollant (avant le Mal c’était de zapper et encore avant… bref, je suis un bon client pour le Mal ) dernièrement entre les chutes de chats, les bricolages de la Mort, les « Coucou je suis ton père/ta mère qui revient de guerre », les « Coucou j’ai rasé ma barbe », il y a « Je filme à son insu ma petite amie dans la rue jusqu’à ce qu’elle me reconnaisse » Pour l’instant je n ai vu que dans ce sens là, mais il est probable que le visage social de ces jeunes filles ait son pendant masculin moche : « Et tu crois que Christophe Colomb a demandé son chemin à un passant ? ». Neuf fois sur dix la transfiguration de la reconnaissance est remarquable. Le mimétisme de survie ferme le visage, vide les yeux, tue la bouche, je suis personne. Puis la reconnaissance fait revivre le visage d’une manière stupéfiante, les traits se recomposent presque instantanément et la personnalité explose, en général en plus beau.
Une part de la composition du visage ( au sens artistique) est sans doute controlée, une autre est spontanée, l’ensemble est une stratégie sociale que le prof peut lire.
Il y a sur ce sujet une auto-censure compréhensible des profs qui, s’ils s’autorisent à voir leurs élèves, s’interdisent de les regarder, comme si cette construction professionnelle nécessaire empêchait de comprendre que les choses sont plus complexes, comme si le prof lui même n’offrait pas un visage travaillé à ses élèves, et dont la (dé)composition varie selon l’effet recherché.
L’Ecole de Palo Alto affirmait qu’on ne peut pas ne pas communiquer et cela inclut tous les modes de communication, verbaux et non verbaux à notre disposition. Notre visage est en particulier un puissant émetteur de signaux que nous savons, intuitivement contrôler y compris en n’exprimant rien quand il est attendu qu’on exprime quelque chose.
La beauté et la laideur sont des signaux de communication. S’ils n’ont en cours aucune valeur esthétique, ils sont des indicateurs, des signes à lire, et entrent bien dans notre expérience pratique.
K. a tenu sa tête de con toute une semaine, puis son visage s’est recomposé, protégé par son masque il/elle s’est essayé(e) à l’intelligence, et elle/il n’en manquait pas. Il/elle a souri, puis rit « avec » et non « de ». Elle/il a croisé mon regard, chez certains élèves, ca peut être très long. Sa réussite lui a rendu sa beauté, ou lui en a construit une. Il ne s’agit pas bien sûr de « beauté » mais d’une réorganisation des traits signalant l’ouverture, l’autorisation à entrer en contact, des signes de communication positifs, même s’il est toujours possible de reprendre l’air bête, de s’y réfugier.
L avait de beaux yeux mais pas de regard, une bouche magnifiquement dessinée mais pas d’expression. Sa joue se perçait d’une fossette mais seulement quand il/elle baillait. Absolument absent(e), préoccupé(e) par rien d’identifiable, encoquillé(e) sur un vide qui paraissait absolu. Peut-être s’animait-elle/il dans un autre contexte, mais l’école et mon cours ne lui donnaient pas beau visage. L est l’exception de Palo Alto, ni dans la communication ni dans le refus de communication, une troisième voix d’évitement peut-être plus moderne, ou plus visible maintenant, même si je pense que ce visage d’un 3e type a toujours existé en classe.
Mon cours donnait un beau visage à K, et pas à L, en dehors de ce qu’ils étaient au départ, et qui ne nous intéresse pas. D’où la deuxième loi de la thermopédagogie :
— Rappel de la Première Loi : l’élève paresseux n’existe pas ;
— Deuxième Loi : l’intelligence rend beau.
Des élèves performants savent tout aussi bien masquer ce signe, s’abstraire, s’effacer. Bien plus que des traits disgracieux qu’un récit ou un cours peut transfigurer, ce vide est la vraie laideur. En tous cas, il me fait peur.
Je pense maitriser assez bien ma grammaire des visages d’élèves, bien différents de leur visage d’enfant ou d’ado, qui ne m’intéresse pas. Ce qui m’a intéressé, c’est de trouver le récit qui leur donne beau visage, et un cours est un récit, et en Français le récit est le sujet du cours.
*Malheureusement, le « Privilège de la beauté », concept sociologique encore un peu flou me paraît par ailleurs une réalité.
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