Préface de Pierre Mac Orlan aux Chansons de la Chambrée, Paris, 1920
Il est intéressant, et pas très étonnant, de voir que Pierre Mac Orlan (1882-1970) soit partie prenante de cette traduction des Barrak-Room Ballads, tant sa poésie et son univers témoignent d'une sensibilité proche de celle de Kipling. Il parle en ancien soldat, en poète, en écrivain et fait partie du cercle qui connaître Kipling en France.
Ecrivant seulement deux ans après la fin de la guerre de 14-18, Pierre Mac Orlan oppose ainsi le soldat aventurier anglais au citoyen armé français pour reconnaitre que le premier n’appartient pas à notre culture, en tous les cas pas celle des soldats citoyens se battant pour la patrie. S’il reconnait aux soldats coloniaux francais et en particulier aux bataillonnaires des régiments d’Afrique, Joyeux et autres Bat’ d’Af’, une certaine similitude avec le « Tommy Atkins » anglais, il le décrit comme un aventurier dont il dessine les traits principaux, littérairement, et poétiquement.
Texte intégral :
AVANT-PROPOS
Je n'ai pas l'intention de présenter au public français un écrivain dont l'influence sur plusieurs hommes de notre génération, celle des combattants de la guerre de 1914, est incontestable. Quelques-uns savent, dont je suis, ce qu'ils doivent au grand poète et au grand écrivain anglais. Il nous enseigna l'art de transposer les sentiments communs à la plupart des hommes qui ont souffert pour un but quelconque, en les mettant au service d'une idée aventureuse et pittoresque.
La première édition française des Chansons de Caserne (1) révélera que nous n'avons rien de comparable dans notre littérature, Quelques belles chansons de Bruant sur les Bataillonnaires pourraient seules se rapprocher de l'œuvre du poète anglais.
C'est qu'en France, pays où le service militaire est obligatoire, le soldat ne se présente pas comme un être d'exception, en marge de la vie sociale. Chacun de nous ayant porté le fusil et connu l'existence de la caserne ne peut plus concevoir le soldat comme un homme mystérieux, obéissant à des lois que lui-même ignore et qui ne sont ni l'amour de la patrie, ni l’attraction des terres lointaines, ni l'espoir
des récompenses qu'il est d'usage d'accorder aux plus valeureux.
L'Angleterre, pour des raisons contraires et qui devaient séduire un écrivain de la sensibilité de M. Rudyard Kipling, comprit que Tommy Atkins (2) n'était pas un homme comme les autres et qu'on ne promène pas un jeune troupier, d'intelligence souvent moyenne, à travers le monde sans qu'il en résulte un curieux produit, c'est-à-dire un homme compliqué et sentimental ayant sa morale, une morale faite pour un petit nombre de camarades et ne pouvant pas toujours s'accorder avec celle des vieux pays où l'usage de la personnalité est une tare.
Le citoyen armé, celui qui a gagné la guerre de 1914, n'est pas le héros de ces chansons de caserne. Et ce n'est pas non plus le héros de la véritable aventure. Le soldat-citoyen défendit son pays et se battit pour un idéal social qui est celui de sa patrie et de la tradition. Le soldat aventurier se bat, non pour le plaisir de se battre, ce qui n'est jamais très humain, mais tout au moins pour l'orgueil de se sentir un être à part parmi les autres. Il est plus fier de son régiment que de son pays, et, s'il ne peut être cité en exemple, il n'en est pas moins vrai qu'il est littérairement beaucoup plus intéressant que le premier.
Nous avons été, pour la plupart, des soldats-citoyens,et dans nos régiments composés d'hommes portant la marque de leur profession, le civil dominait toujours le soldat, dans le choix des camarades, dans la manière de s'exprimer,et surtout dans la façon de concevoir ce que l'argot militaire appelle « le cafard », qui pour nous n'était qu'une comparaison amère entre ce que nous avions été et ce que nous étions. Pour nous n'étaient pas écrites les chansons de la chambrée, car n'est pas qui veut un mauvais garcon, et la vie libre des grands bleds ne comporte aucune récompense. C'est la vie pour la vie, avec les soûleries sans contrainte, la confiance dans sa propre force et la route libre devant soi, sans aucun but, la route illimitée bordée d'étapes quotidiennes et qui ne mène à rien. C'est, je crois, la beauté littéraire, je le répète, de cette existence de soldat aventurier de n’avoir aucun idéal social devant elle. Comme un tel état d'esprit n'est pas normal, il crée dans l'imagination souvent faible des aventuriers une perpétuelle inquiétude dont eux-mêmes ne s’expliquent pas les causes, mais qui répand autour d'eux un mystère séduisant.
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Kipling raconte l'histoire d'un soldat que l’on appelait « Amour-des-femmes ». Ce soldat avait été autrefois un gentleman. Pour lui, peut-être, ces chansons de caserne furent composées sans doute, de même qu'elles pourraient être dédiées aux hommes de nos régiments coloniaux, comme ils étaient avant cette guerre méthodique, bourgeoise et si stupidement meurtrière qu'aucun combattant n'en veut garder le souvenir. C'est aux simples soldats de la légion et de la coloniale, à ces hommes qui, après quinze ans de service, n'ambitionnaient même pas les galons de laine du caporal, que ces poèmes étranges et nostalgiques s'adressent. Ils y trouveront les reflets de cette existence, mystérieuse pour eux, qu'ils ont menée de bled en bled, à la recherche d'un destin souvent sans gloire. C'est pour ces simples soldats que Rudyard Kipling écrivit les Chansons de la Chambrée. Car ceux-là seuls sont des aventuriers dignes d’émouvoir les écrivains de grande aventure. On ne fait pas un aventurier d'un officier, même colonial, car celui-ci poursuit un but, possède une moralité et désire les récompenses qu'il peut obtenir; mais on obtient le type essentiel avec le légionnaire et le marsouin anonymes, ballottés sur le pont des transports, tour à tour dépaysés ou adaptés aux plus merveilleux paysages de la terre, libres de toute contrainte, souvent complices des filles dorées de l'Extrême-Orient, et parlant cet argot canaille et savoureux dont Kipling fit des chansons, des chansons plus belles que des chansons d'amour pour Tommy Atkins et Barnavaux.(3)
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Nous aimons en France nos soldats comme nous aimons nos enfants, et nous les aimons comme des collégiens un peu plus effrontés. Mais il faut aimer les coloniaux et les légionnaires non seulement pour leurs qualités, mais pour leurs défauts. C'est avec leurs défauts, comme avec tous les défauts, pour ne pas dire les vices des hommes, que l'on fait de beaux livres. Et M. Rudyard Kipling n'eût pas composé les Chansons de la Chambrée si les soldats à vestes rouges avaient eu la conscience nette des imaginations paisibles.
C'est une survivance des grands routiers ‘que ces jeunes bataillonnaires dont Villon eût fait ses auditeurs quand il jargonnait avec les coquillards de Dijon.
Je ne confonds pas bataillonnaires, légionnaires et soldats de la coloniale; ce n'est pas du tout la même chose, mais je rapproche ces trois types de soldats qui cherchèrent l'aventure dans les grandes solitudes africaines et dont la vie militaire est soumise aux mêmes rythmes de clairon. Ceux-là, d’ailleurs, ne comprendront pas l’amère beauté des poèmes de Rudyard Kipling, car l'importance littéraire de ces aventuriers actifs est de ne pas savoir ce qu'ils valent pour un écrivain, aventurier passif. Les uns ont vécu des souvenirs afin que les poètes en exaltent la beauté. La route de Mandalay n'est belle avec précision que pour ceux qui ne l'ont point vue, et.pour les autres, il est difficile de connaître de quelle essence est leur mélancolie rétrospective. Toutefois une femme, blanche ou de couleur, sera pour le soldat le plus parfait symbole de ses regrets futurs. Car toute la splendeur des spectacles du ciel et de la terre et les merveilles accumulées par des civilisations cristallisées doivent céder quand le troupier chante sur les quais baignés de lumière :
Nous retournons au pays, nous retournons au pays ;
Notre vaisseau est à la côte, et il nous faut bourrer notre havresac,
Car nous ne reviendrons jamais !
Oh ! ne vous désolez pas à mon sujet,
Ma charmante Marie-Anne,
Car n'eussiez-vous que quatre pence, je vous épouserai,
Quand j'aurai fini mon temps.
[R.Kipling, We’re goin’ ‘ome, Barrack-Room Ballads]
Et le soldat qui chante sur les quais d’embarquement de Colombo est le même qui, dix années plus tard, conduisant un « bus» du Strand jusqu'à Chelsea, regrettera la route de Mandalay, Soopi-Gaw-Lath la Birmane, et l'absence de morale qu'on réalise au delà de Suez, selon ses aptitudes.
PIERRE MAC ORLAN.
(1)Pierre Mac Orlan semble préférer la traduction littérale de Barrak-Room par "caserne" plutôt que "chambrée", mot pourtant retenu pour le livre qu'il préface.
(2)Tommy Atkins : nom générique du soldat de base anglais, qui sera plus tard abrégé en « Tommy/ les Tommies »
(3)Barnavaux : Personnage littéraire crée par Pierre Mille (1864-1941), Type du soldat d’infanterie coloniale. Mille fut un des premiers traducteurs de Kipling et son expérience à la fois littéraire et coloniale en fait une sorte de Kipling français, Barnavaux résonne avec Soldiers Three.
Sur Pierre Mac Orlan :
Fils de militaire, confié à un oncle, rétif à l’ordre, amateur de poésie, Villon en particulier, passionné par Aristide Bruant à qui il envoie ses poèmes, il aime la poésie « populaire » qui sera aussi la matière de Kipling.
Il fréquente Montmartre, les zutistes, les anarchistes, s'essaie à la peinture, rencontre André Salmon et Apollinaire. Réformé pour raisons de santé, son frère s’engage dans la Légion étrangère.Mac Orlan qui a déjà ce pseudonyme écossais voyage à Londres, en Italie et en Belgique ou il rencontre Théo Varlet, traducteur de Stevenson et Kipling. Il lit en particullier La chanson de Mandalay. Il écrit des chansons, des romans érotiques, des contes humoristiques. Mobilisé en 1914, il est blessé en 1916. Il écrit sur son expérience de la guerre : Les poissons morts, 1916, Le chant de l’équipage,1918, au titre déjà très kiplingien, Bob bataillonnaire 1919, et commence une carrière d’écrivain dans la veine satirique puis du récit d’aventures. Il a été également grand reporter.
Il appartient avec Cendrars et Apollinaire, à cette « nouvelle poésie » ouverte à la modernité, des thèmes comme du langage.
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