Les sept mers, préface de J.Castier, 1920

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Préface de Jules Castier pour Les sept mers


Les sept mers, traduction de Jules Castier, Louis Conard, Paris 1920

Jules Castier (1888-1957) est un ingénieur, poète et traducteur. Fait prisonnier en 1914, il traduit Les Sept mers pendant sa captivité. (préface datée de fin 1917)
De Kipling, il traduit en particulier If mais également les recueils Les sept mers et Les cinq nations , Louis Conard 1920 et Poèmes, choisis et préfacés par T.S Eliot , Robert Laffont 1949

En poète, Castier traduit en vers et s'en justifie. Il rappelle les règles de la versification anglaise et sa manière de les adapter en gardant un rythme qui soit à la fois anglais, mais surtout Kiplingien. Il justifie son choix d'utiliser l’élision au plus près du texte « oral » original. Le résultat est intéressant, et je le reproduirai ainsi en recopiant les traductions de Castier, mais n’aide pas à la lecture de poème, ce qui m'a conduit à une version plus « tiède ». Il oppose la traduction dynamique et la traduction statique, ce qui est en effet sans doute le critère le plus important, et le défi le plus difficile, une fois le contresens évité.

"PRÉFACE DU TRADUCTEUR :

La poésie d'une nation demeure, en général, la propriété exclusive de cette nation, et n'est guère connue à l'étranger. Même lorsque, par hasard, elle est traduite, ce n'est, presque toujours, que le sens, que les idées, qui en sont rendues. Or, ce n'est là qu'une partie de la poésie, l'autre partie — et non la moindre — étant ce charme mystérieux qu'ont les vers, le rythme, la mesure, la musique, le je ne sais quoi qui fait précisément que ce sont des vers.

Il m'a semblé qu'il n'était pas absolument indispensable de supprimer dans une traduction de vers, tout ce qui constitue ce charme; et c'est une tentative de ce genre que je présente ici au lecteur, ayant cherché à traduire des vers sans leur couper les ailes. Il est évident que, pour cela, une traduction en vers s'imposait, et je n'ai pas hésité à l'entreprendre. Je sais bien que les novateurs, les ultra-modernes (qui, dans un lustre ou deux, seront baptisés de « pompiers » par les hyper-ultra-modernes de l’époque, si tant est qu'ils se souviennent d'eux et de leurs petites théories) ont inventé des langages nouveaux, « prose lyrique, » « prose rythmée», etc., pour suppléer à la difficulté de l'effort nécessaire pour écrire, soit en prose, soit en vers. Mais, pour moi, comme Monsieur Jourdain — et comme Théodore de Banville, mon maître — je ne connais que les vers et la prose, sans aucun adjectif. Ce sont donc des vers que j'ai tâché de faire.
Toutefois, il me paraît nécessaire de donner quelques mots de commentaire sur cette question de forme.
On sait que la versification anglaise est fondée sur le rythme, sur la succession des syllabes accentuées et brèves, tandis que la nôtre repose sur le nombre des syllabes, et sur la rime. Aussi, partout où je l'ai cru possible (et c'est dans la plupart des pièces de ce recueil), j'ai remplacé les vers anglais par des vers tout-à-fait francais, c'est-à-dire des vers ordinaires de 8. 10, ou 12 syllabes : partout où je l'ai pu, j'ai respecté la disposition des rimes de l'auteur; mais j'ai dû, parfois, en introduire de supplémentaires, pour rendre quelques-uns des très longs vers anglais (notamment dans certaines parties de « la Chanson des Anglais »).
Mais je ne m'en suis pas tenu là. Il n'y a, en effet, aucune impossibilité matérielle à faire des vers français rythmés, bien qu'ils ne soient pas absolument conformes à l'esprit de notre langue. Quoi qu'il en soit, j'ai tenté l'expérience pour un certain nombre de pièces dans lesquelles il m'a paru indispensable de rendre - fût-il affaibli - le rythme de l'original (ou un rythme similaire), car les vers de Kipling sont, par excellence, martelés et rythmés.
On trouve dans ces poèmes l'emploi de pieds et de procédés généralement inconnus dans la versification française :
— L’ïambe, c'est-à-dire le groupement de deux syllabes, une brève suivie d'une accentuée (on en trouvera des exemples dans « L'Hymne de Mac Andrew », «La Chanson des trois Phoquiers », « Le Contrat de Mulholland », « La Mary-Gloster », « Le Trois-Ponts »..). Bien entendu, le pied dont il s'agit ici n'a rien de commun avec les lambes d'André Chénier ou d'Auguste Barbier, qui sont simplement l'alternance d'un vers court avec un vers plus long;
— Le trochée, c'est-à-dire le groupement inverse de deux syllabes, une accentuée suivie d'une brève. Du fait même de la place de l'accent tonique en français (sur la dernière syllabe prononcée), le trochée est contraire au génie de notre langue; néanmoins, j'en ai essayé quelques applications, pour rendre la vigueur du rythme anglais (notamment dans «Aux Temps Néolithiques»):
— Les rimes léonines, c'est-à-dire une rime à l'intérieur d'un vers, généralement à la césure : dans ce cas, d'ailleurs, le vers équivaut évidemment deux vers plus courts. Je me suis efforcé de rendre toutes les rimes léonines de l'original. (On en trouvera dans « La Chanson des Trois Phoquiers », dans « Aux Temps Néolithiques », dans « A la Poésie Véritable » dans « L'Hymne de Mac Andrew »...):
— L’élision, —et c'est là, peut-être, l'originalité la plus grande de ce recueil, et celle qu'on me pardonnera le moins volontiers. L'élision est généralement prohibée dans la poésie française, étant tolérée seulement dans la chanson. Malgré cela, je n'ai pas hésité à en faire usage dans un certain nombre de pièces, où l'on trouvera aussi d'autres « négligences » (qui ne sont point si négligées qu'on le pourrait croire), et je vais tenter de m'en justifier. — « L'Hymne de Mac Andrew », « Le Grand Paquebot », « Le Contrat de Mullholland », «La Mary-Gloster », « La Sextine du Vagabond », sont écrits dans un anglais volontairement trivial et grossier, parfaitement adapté aux habitudes de celui qui est supposé parler : les rendre en français académique eût été faire un contresens continu, ce dont je me suis bien gardé.
— Ouant à «La Chanson des Trois Phoquiers », la langue en est moins grossière, sans être cependant impeccable, — ainsi qu'il sied à un poème brutal et cru de ce genre; une version française « académique » eût fait perdre au morceau beaucoup de la vigueur, de la rapidité, qui en sont la vie même (car il aurait fallu dédoubler tous les vers), et l'aurait, en outre, complètement dénaturé (car c'est un conte que « les Marins du Monde » se redisent dans les tripots de Yokohama, et non pas un monologue« stylisé»,
dans la manière de « La Grève des Forgerons » ou de «L"épave ») : au risque d'encourir le reproche de grossièreté, j'ai préféré ne pas trahir l'auteur et son œuvre;
— Enfin, si certaines pièces (« L'Épouse », « Le Dernier Chant du Barde Thomas ») ont une allure capricieuse, alors que je l'aurais voulue simplement un tantinet archaïque, c'est avec le dessein de rendre aussi fidèlement que possible la facture des originaux.

Il va de soi que les traductions qui suivent ne prétendent point à la fidélité du mot-à-mot : ainsi que je le faisais remarquer plus haut, le mot-à-mot en matière de poésie, déforme bien plutôt qu'il ne traduit, et j’estime que ma version donne, du texte anglais, une impression moins différente que ne le pourrait faire une traduction aussi automatique et statique. Cependant, pour dynamiques que soient mes versions, qu'on ne se figure pas qu'elles sont très libres : le texte, au contraire, y est serré de très près, et presque toujours vers pour vers (ou pour deux vers, quand je les ai dédoublés). Bien entendu, les exigences de la versification m'ont parfois obligés supprimer ou à rajouter (très rarement, d'ailleurs). et. dans ces cas de nécessité, je me suis toujours attaché à supprimer le détail le moins nécessaire, ou à ajouter quelque chose de peu important, — et surtout et avant tout, à éviter cette tache qui dépare tant de traductions : le contresens. C'est en toute conscience que je crois pouvoir dire que ce livre n'en contient pas.
En somme, « c'est ici un livre de bonne foy », inspiré par mon admiration fervente pour l'œuvre poétique de Rudyard Kipling. et qui permettra, je l'espère, aux lecteurs français d'apprécier une face nouvelle (et mon la moindre) de son génie : l'originalité des images, la vigueur de la pensée et de l'expression — le « coup d'aile », en un mot. C'est là mon désir sincère et si je puis croire n'avoir point complètement échoué dans ma tentative, j’aurai tout lieu d'en ressentir, outre de la joie, un peu d'orgueil... que l’on voudra bien me pardonner !

J. CASTIER.
Prison de Magdebourg, décembre 1917
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