L’Épave (1896)
The Seven Seas
Vision « kiplingienne » du bateau ivre, l’épave encore flottante personnifiée erre sans équipage. Fidèle aux hommes mais livrée à la mer elle craint, danger maritime majeur signalé dans la presse, de provoquer d’autres catastrophes.
Kipling utilise la personnification des éléments maritimes dans d’autres poèmes (Big Steamers, The Bell Buoy, Cruisers, The Deep Sea-Cables)
Traduction en vers de J.Castier, Les Sept Mers, Louis Conard, 1920. (voir plus bas)
« Là où les icebergs carènent » conservation de la métaphore de Kipling. Un navire est mis en cale sèche pour réparer et nettoyer sa coque : la caréner. Les icebergs en fondant basculent et exposent la parie immergée.
Les navires sont, en général, désignés par des pronoms féminins en anglais.
L’Épave
...et signale que l’épave Mary Pollock
se trouve toujours en mer ; Nouvelles Maritimes.
J’étais la plus solide de notre flotte
Jusqu’à ce que la mer se soulève sous nos pieds,
Sans crier gare, dans une haine sans bornes.
Elle a broyé mon équipage dans ses abîmes,
Battu, aveuglé, ligoté et jeté,
Me condamnant à attendre, sans yeux, son bon plaisir.
L'homme m'a créée, et ma volonté
Appartient toujours à mon créateur,
Que les courants trompent désormais, que les vagues dirigent—
S'élevant, désespérée, pour apercevoir
Une traînée de fumée dans le ciel,
Tombant, craignant qu'une quille ne s'approche !
Tordus comme les lèvres assoiffées,
Déformés, desséchés, fendus et éclatés,
Mes ponts, blanchis comme des os, raclés par le vent jusqu’à la fibre ;
Et secoué à chaque roulis,
Le gréement qui était mon âme
Répond à l’angoisse des gémissements de mes membrures.
Pour la vie qui m’a rempli à ras bord,
Des bandes de mouettes indiscrètes
Qui hurlent et griffent les écoutilles fendues !
Pour le rugissement qui a étouffé la tempête,
Mes écubiers gargouillent et gémissent,
Sanglote mon cœur à travers les innombrables quarts !
Aveugle dans l’anneau bleu brûlant,
Je tangue en tous sens—
Je vire et reviens pour déplacer à nouveau le soleil.
Aveugle dans mon ciel familier,
J’entends les étoiles passer,
Se moquant de la proue qui ne peut tenir un seul cap !
Blanche sur ma route désolée
Vague après vague dans leur fureur
Se heurte à sa compagne, se disputant où m’envoyer.
Projetée en avant, repoussée sur le côté,
Abasourdie et hébétée, j’attends
La miséricorde de la lame qui me détruira.
Au nord, là où les icebergs carènent,
L’écume de mers invisibles
Fume autour de ma tête et gèle en tombant ;
Au sud, là où les coraux prolifèrent,
L’algue flottante et sans racines
M’enveloppe et me souille, rampant de bordée en bordée.
Moi qui étais propre à courir
Ma course contre le soleil —
Force des mers, je suis l’instrument de tous les désastres —
Fouettée par la nuit pour aller à la rencontre
Des flancs insouciants de ma sœur,
Et d’un baiser la trahir à mon maître !`
L'homme m'a créée, et ma volonté
appartient encore à mon créateur —
À lui et aux siens, nos peuples sur leur quai :
M’élevant dans l’espoir de voir
Une trainée de fumée dans le ciel,
Tremblant de peur qu'une coque ne s'approche !
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Traduction en vers de J.Castier, Les Sept Mers, Louis Conard, 1920.
L'ÉPAVE
« Et l'on annonce que l'épave de la Mary Pollock" est toujours en mer. »
(Nouvelles Maritimes.)
J'étais la perle de la flotte,
Avant que la mer en ribote
Me vint, à l'improviste, en grand'haine, saisir ;
Aux gouffres lançant l'équipage,
Me frappant, m'aveuglant, en rage,
Elle me fit le serf de son moindre plaisir.
L'homme me fit, et ma tendresse
Lui reste acquise, à lui, sans cesse, —
Moi que roulent les flots et les courants secrets ;—
- J'épie, en détresse pâmée,
Au ciel, un flocon de fumée,
Et j'ai peur qu'une nef me frôle de trop près!
Comme une lèvre en soif tordue,
Sèche, éventrée, à fond fendue,
Avec mes ponts blanchis, jusqu'aux fibres usés,
Chaque roulis sur moi se pâme ;
La machine qui fut mon âme
Répond aux lourds sanglots de mes couples brisés.
Au lieu de ma grouillante vie, —
La mouette à la rauque envie
En troupe qui craille à mes panneaux amers ;
Au lieu de mon fracas sonore, —
Un tuyau vide qui s'éplore,
Et mon cœur qui sanglote aux quarts toujours déserts !
Aveugle au cercle qui les porte,
Chaque point, à son tour, m'emporte, —
Tout autour du soleil j'oscille, à m'en bercer;
Aveugle sous mes cieux sans voiles,
J'écoute passer les étoiles
Qui raillent cet esquif qui n'en veut point fixer
Blanche sur ma route stérile,
La vague, en sa colère agile,
Froisse l'autre, luttant pour m'entraîner enfin;
D'avant, de côté, l'on me pousse, —
J'attends, inerte, la secousse, —
Jusqu'à la lame en rut qui marquera ma fin.
Au nord, par les banquises nues,
L'écume des mers inconnues
Fume autour de mon front, et gèle en retombant;
Au sud, où le corail s'amasse,
L'algue flottante, au brin fugace,
M'enveloppe et m'entrave, et me mord, banc par banc.
Moi qui fus pure de ma forme,
Sous le soleil, en course énorme,
Moi, le refuge sûr, — le mal vient me peser:
La nuit m'emporte et m'oriente
Vers quelque sœur insouciante
Que je trahis à mon vainqueur par mon baiser !
L'homme me fit, et ma tendresse
Lui reste acquise, à lui, sans cesse, —
A tous les siens, qui, sur les quais, se tiennent prêts :
J'épie, en détresse pâmée,
Au ciel, un flocon de fumée,
Et j'ai peur qu'une nef me frôle de trop près !
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The Derelict
...and reports the derelict Mary Pollock
still at sea; SHIPPING NEWS.
1
I was the staunchest of our fleet
Till the sea rose beneath our feet
Unheralded, in hatred past all measure.
Into his pits he stamped my crew,
Buffeted, blinded, bound and threw,
Bidding me eyeless wait upon his pleasure.
2
Man made me, and my will
Is to my maker still,
Whom now the currents con, the rollers steer—
Lifting forlorn to spy
Trailed smoke along the sky,
Falling afraid lest any keel come near!
3
Wrenched as the lips of thirst,
Wried, dried, and split and burst,
Bone-bleached my decks, wind-scoured to the graining;
And jarred at every roll
The gear that was my soul
Answers the anguish of my beams’ complaining.
4
For life that crammed me full,
Gangs of the prying gull
That shriek and scrabble on the riven hatches!
For roar that dumbed the gale,
My hawse-pipes guttering wail,
Sobbing my heart out through the uncounted watches!
5
Blind in the hot blue ring
Through all my points I swing—
Swing and return to shift the sun anew.
Blind in my well-known sky
I hear the stars go by,
Mocking the prow that cannot hold one true!
6
White on my wasted path
Wave after wave in wrath
Frets ’gainst his fellow, warring where to send me.
Flung forward, heaved aside,
Witless and dazed I bide
The mercy of the comber that shall end me.
7
North where the bergs careen,
The spray of seas unseen
Smokes round my head and freezes in the falling;
South where the corals breed,
The footless, floating weed
Folds me and fouls me, strake on strake upcrawling.
8
I that was clean to run
My race against the sun—
Strength on the deep, am bawd to all disaster—
Whipped forth by night to meet
My sister’s careless feet,
And with a kiss betray her to my master!
9
Man made me, and my will
Is to my maker still—
To him and his, our peoples at their pier:
Lifting in hope to spy
Trailed smoke along the sky,
Falling afraid lest any keel come near!
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