D.17. Dekho ! Look here !

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                                              Dekho ! Regarde ici ! (1885)
                                          Une parodie de Walt Whitman

Civil and military Gazette
Le poème n’a pas été publié par Kipling.
Kipling admire le poète américain Walt Witman (1819-1892) depuis l’adolescence. Il utilise ici le vers libre qui est une catactéristique majeure de l'écriture poétique de son modèle. La traduction d’une parodie est doublement frustrante, surtout quand il faudrait rendre le style d’un Whitman utilisant l’hindi colonial…


Dekho < Hindi : regarde ici.
Dikked : argot anglo-indien : réprimandé, sanctionné
Shroff : changeur/banquier indigène
« La joie des ânes sauvages »  référence biblique : femme mariée et mari absent attire les hommes
« Mari au Soudan » militaire d’unités stationnés en Inde mais envoyé en campagne à Khartoum
Sirsa, Jhang, Montgomery : districts du Penjab
"Veuve « de Campagne » ; Mère « de campagne »" traduction peu satisfaisante de
« Grass-Widow »qui désigne une femme dont le mari est absent pour une longue période. Dans le contexte colonial, épouse isolée, séparée de son mari, parfois avec une connotation ironique ou sociale. »Grass Mother » semble inventé par Kipling sur le même modèle ( référence possible également au chef d'œuvre de Whitman Leaves of Grass

                                                Dekho ! Regarde ici !

Il est rare qu’un poète américain daigne s’intéresser à une contrée aussi lointaine que l’Inde ; c’est pourquoi je suis d’autant plus heureux de pouvoir rendre compte cette semaine d’une grande gentillesse de la part d’un poète aussi éminent que Walt Whitman. Il fut un temps, en effet, où le barde était surnommé — non par ses admirateurs — « le Commissaire-Priseur Inspiré de l’Univers », mais il a depuis longtemps survécu au reproche que la minutie de son art lui avait valu ; et le balancement de ses vers mi-rythmiques, mi-déclamatoires, entièrement musicaux, a désormais rassemblé autour de lui une école de disciples ravis et admiratifs. On peut se faire une idée de la vision qu’avait le grand poète du Nouvel An indien à la lecture de la réponse suivante à une modeste demande de « quelque chose de saison »—


Dekho ! Regarde ici !
Depuis les pins des Appalaches, moi, Walt Whitman — colossal,
pyramidal, immense — j’adresse mes salutations.
Je me projette dans votre personnalité — ! Je deviens partie intégrante de
vous.
Je suis un fonctionnaire  subalterne horriblement dikked par l'Être Supérieur, et
querellant avec un Comité Municipal dépourvu de tact et de compétence ; et moi
aussi, je prie pour une bonne année.
Je suis aussi l’Être Supérieur, impassible, qui valse sur les orteils de
tous ceux qui sont à ma portée. Moi aussi, je prie, sans préjugés, pour une bonne année.
Je suis le fainéant européen, ivre au bazar de spiritueux locaux,
les lèvres bleues et un rat vert rampant le long mon cou. Moi aussi, depuis
le caniveau, je prie pour une bonne année.
Je suis le subalterne gai et joyeux, avec six poneys dans mes écuries et
un shroff dans l’ombre. Et moi aussi, je prie pour une bonne année.
Je suis la « joie des ânes sauvages », avec mon mari absent au
Soudan et une suite de dix personnes à mes hauts talons de soie. Et moi
aussi, je prie pour une bonne année.
Je suis à Sirsa, Jhang ou Montgomery, séparée de Dicky,
Emmy ou Baby, vivant sous une tente avec un mari épuisé
et souffrant. Je lis les lettres de la maison, tachées, d’une écriture ronde,
et moi aussi, je prie pour une bonne année.
Ô Fonctionnaire, Être supérieur, Fainéant, Subalterne, Veuve « de campagne » et
Mère « de campagne » aux multiples vies domestiques conflictuelles, je te salue.
Au nom de notre grand souverain, l’Humanité, je vous souhaite moi aussi à tous,
individuellement et collectivement, d’une manière ou d’une autre — une Bonne
Nouvelle Année. »


                                                     Dekho! Look here!
                                            – a parody on Walt Whitman

 It is seldom that an American poet condescends to interest himself in
so remote a land as India; and I am proportionately glad, therefore, to
be able to record this week a great kindness on the part of no less
distinguished a singer than Walt Whitman. Once upon a time, indeed,
the bard was styled—not by his admirers—the 'Inspired Auctioneer
of the Universe', but he has long outlived the reproach which the
elaborate detail of his workmanship drew down upon him; and
the swing of his half rhythmic, half declamatory, wholly musical lines,
has now drawn round him a delighted and admiring school of followers.
What the great poet's views of an Indian New Year are may be seen
from the following reply to a modest request for 'something seasonable':—


"Dekho! Look here!
From the pines of the Alleghannies I, Walt Whitman—colossal,
pyramidal, immense—send salutation.
I project myself into your personality—! become an integral part of
you.
I am the Junior Civilian horribly dikked by the Superior Being, and
squabbling with a tactless, factless Municipal Committee; and I
too pray for a happy new year.
I am also the Superior Being, impassive, and waltzing on the toes of
all within reach. I too pray, without prejudice, for a happy new year.
I am the European loafer, drunk in the bazaar on country spirits,
with blue lips and a green rat crawling down my neck. I too, out
of the gutter pray for a happy new year.
I am the gay, the joyous subaltern, with six ponies in my stables and
a shroff in the background. And I too pray for a happy new year.
I am the "joy of wild asses" with my husband absent in the
Soudan and a ten-strong following at my high silk heels. And I
too pray for a happy new year.
I am in Sirsa, Jhang or Montgomery, separated from Dicky,
Emmy or Baby, living in a tent with my husband who is seedy
and overworked. I read the smudgy, round-hand home-letters,
and I too pray for a happy new year.
Oh! Civilian, Superior Being, Loafer, Subaltern, Grass-Widow and
Grass-Mother of many conflicting domesticities, I salute you.
In the name of our great ruler Humanity I too wish you all
individually and collectively, somehow or any how—a Happy
New Year."

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