Poèmes choisis par T.S Eliot : Avant-Propos de Jules Castier, 1949

By

Avant-Propos de Jules Castier à sa traduction de Kipling, Poèmes choisis de T.S.Eliot, Robert Laffont, 1949.
(Pour voir La fiche traducteur de Jules Castier)


AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR

     Nul ne se rend compte, mieux que moi-même, des imperfections du présent volume, où j'ai tenté de réaliser ce que maint bon esprit estimera à juste titre impossible. Alors, pourquoi l'avoir tenté ? demandera-t-on, non sans raison.— Hé! D'abord, qui sait, « pour le plaisir aristocratique de déplaire» (Baudelaire dixit), pour la griserie de se colleter avec une tâche vraiment ardue ; pour la gloire (peut-être) de quelques réussites passables qui, on l'espère, feront oublier les échecs... Oui, il y a ces motifs-là, certes; mais il y en a aussi d'autres, plus honorables et plus désintéressés.

    La poésie de Kipling, dont je suis un fervent depuis une quarantaine d'années, est encore inconnue de la plupart des lecteurs français, qui ne voient en lui que le conteur et le romancier. Or, elle est profondément émouvante en soi, par son contenu et par sa forme, qui s'adressent, en général, aux sentiments les plus simples, les plus vigoureux, et les moins sophistiqués de l'homme.

    Cette poésie mérite d'être connue, d'abord, en raison de ses qualités intrinsèques, et aussi, comme le fait remarquer Mr. T. S. Eliot dans l'introduction qu'on va lire, parce qu'il est impossible, si l'on veut véritablement connaître Kipling, de dissocier, chez lui, l'œuvre du prosateur de celle du poète, et qu'il doit être considéré, surtout dans la dernière partie de sa production, comme l'authentique créateur d'un genre mixte, constitué par des nouvelles accompagnées et encadrées de vers.

     Le contenu de ces poèmes, on le connaît d'ailleurs, en grande partie, car il ne diffère guère de celui des contes; mais la forme, rythmée, martelée, richement rimée (presque toujours), chantante, ailée, la forme, on ne la connaît pas, pour l'excellente raison que, si tant est que quelques-uns de ces vers aient été traduits, ils l'ont été à peu près uniquement en prose, ce qui a eu impitoyablement pour effet de leur enlever tout ce qui en constitue le caractère propre, de leur rogner les ailes,— c'est-à-dire de les diminuer de moitié ou des trois quarts, de les émasculer,— ces vers d'une virilité si puissante. C'est pourquoi une traduction en vers (au moins approximatifs : il ne saurait s'agir ici d'une régularité parnassienne!) m'a paru s'imposer, et c'est pourquoi, depuis quarante ans, j'ai rêvé de la faire. Mes premières tentatives, qui ont reçu l'approbation bienveillante de l'auteur (Kipling comprenait et appréciait la langue française), ont été limitées aux poèmes des deux recueils intitulés The Seven Seas et The Five Nations, et ont paru en France, en 1919-1920: elles sont passées complètement inaperçues; un essai analogue, effectué en 1920-1921, sur un nouveau recueil, The Years Between, qui venait de paraître, n'a même pas été publié, s'étant heurté à l'indifférence générale des éditeurs... Et les choses en étaient là lorsque, après la Libération, j'eus connaissance du présent Choix de Poèmes de Kipling, publié, avec une introduction, par le poète T. S. Eliot. Ce parrainage, joint à l'engouement qui se manifeste actuellement pour les traductions, et aussi (je me fais un devoir de le dire) l'esprit d'initiative désintéressée d'un éditeur qui n'a point reculé devant le risque qu'il courait en accrochant un tel fleuron à sa jeune enseigne, permettent aujourd'hui la publication de ce Choix de Poèmes de Rudyard Kipling, grâce auquel, je l'espère, le public français pourra réellement faire connaissance (oh, non point complètement, certes, car un tel résultat est évidemment interdit à une traduction de vers) avec cette face du talent de l'illustre écrivain.

Je souhaite bien sincèrement que les lecteurs français perçoivent, après avoir lu ces versions, quelque imparfaites qu'elles soient, toute la vigueur dont est empreinte la poésie de Kipling, le choc presque physique qu'elle produit sur les sens, et qu'ils puissent même, parfois, en sentir les résonances plus profondes et plus cachées. Pour certaines de ces pièces, la tâche était manifestement impossible, et l'on voudra bien me pardonner de l'avoir tentée néanmoins. Si, dans quelques autres, j'ai pu réussir à faire passer en français un reflet non trop défiguré de l'original, je n'en voudrais pas ressentir un orgueil inconsidéré, et ne puis mieux faire que de m'appliquer, en toute humilité, le Non nobis, Domine du poète anglais.

Enfin, je ne saurais omettre de remercier publiquement Mrs. George Bambridge, fille de Rudyard Kipling, qui a bien voulu, avec sa bonne grâce habituelle, m'autoriser à traduire et à publier ici les poèmes de son père, choisis par T.S. Eliot.

JULES CASTIER.

Juillet 1946.

Laisser un commentaire