Traducteurs et traductions : André Chevrillon, La poésie de R.Kipling 4

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IV La Morale de Kipling

A. Chevrillon, ou son époque, semble ne guère considérer la nuance : "Kipling, si dissemblable à tant d’égards, est neveu des Carlyle, des Ruskin, des Tennyson, et si l’on cherchait dans le passé lointain ses analogues, Milton, si grave, si noble, si continu, apparaîtrait, sous toutes les différences d’époque et de culture, comme un exemplaire achevé du même type."
Ceci proclamé au début de la section consacrée à la morale de Kipling " Son assise c'est une foi [...]dont la substance colore la substance de sa poésie.". Cette foi, cette "idée" est pour A. Chevrillon le "devoir". Certes il faut aller la débusquer sous les " magies" et "fantaisies" d'un auteur qui "aime à voiler sa pensée profonde", d'un "poète né sous une étoile étrange" mais il sait que "Cette énergie de la conviction avec cette énergie de la sensation, cette attention aux valeurs spirituelles en même temps que cette puissance à voir et imaginer, voilà le propre de Kipling."
La suite de la démonstration est moins claire, sinon la nécessité du devoir, de se conduire qu'exprime une poésie "virile" idéalement réalisée dans If... dont Chevrillon donne une traduction (p. 86).

If....
(à traduire... avec toutes les autres traductions)


Manifeste de l'individualisme anglais protestant et du "self government" : " L’effort doit porter d’abord sur nous-mêmes, pour nous soumettre à nous-mêmes. Se dominer, se diriger, être un homme, maître et responsable de soi,[qui ne rend] compte qu’à Dieu".
Par rapport à la littérature contemporaine européenne, Kipling l'Anglais est pour Chevrillon une créature de "ruche" et de "race" impliquant la discipline de "dévouement et de subordination spontanée". Chevrillon ne cache pas son goût pour Kipling contre Rousseau, coupable de n'écouter que son cœur et non son devoir : "romantiques et démocrates se sont accordés pour soutenir, les uns au nom du sentiment et de la passion, les autres au nom de la raison, le droit de la nature et de l’individu contre les consignes et conventions traditionnelles de la société."

Au mot "devoir", Kipling préfère celui de "service" illustré par
The Wage Slaves, The Five Nations ( juste mentionné) et surtout The Sons of Martha, The Years Between, ( traduit p.93) qui constituent l'humble multitude qui participe au progrès de toute l'espèce, jusqu'au sacrifice, l'homme fort qui transcende classe et race. ( Chevrillon donne les titres des poèmes qui illustrent son propos sans les citer ni les traduire : Things and the Man, The Dead King et The Proconsuls dans The Years Between. Cf. The Reformers et Bridge-Guard, dans The Five Nations). Un Anglais de l'Empire, et non d'Angleterre pouvait voir le service en action ( titre cité : Christmas in India).

Pour Chevrillon, ces catégories fondues en une : Anglais, expliquent Kipling, son œuvre et sa poésie. La chaîne tient sa force de ses maillons forgés par le Devoir : Individu>Nation>Empire>Humanité. Extrait de Song of the English, The Seven Seas :
« Gardez la loi, soyez rapides en toute obéissance, purifiez votre terre du mal, bâtissez la route, jetez le pont sur le gué. Faites que chacun soit assuré de son dû, qu’il moissonne où il a semé ! Par la paix de nos peuples, que le monde sache que nous servons Dieu ! »

Pour Chevrillon, l'impérialisme, le colonialisme semble plus qu'une évidence, un devoir moral et, pirouette habituelle, il en fait porter la charge non sur le colonisé, mais sur le colonisateur qui voudrait :" servir les hommes, servir le mouvement de la vie contre l’inertie des choses, construire, organiser, mener la lutte contre la misère, la souffrance, l’ignorance, la paresse, l’injustice, les influences de misère et de dégénérescence. Pour l’Anglais de l’Inde, comme pour les Américains des Philippines, c’est assumer « le fardeau de l’homme blanc, ». Ce poème, The white Man Burden, The Five Nations, est sans doute le plus controversé de Kipling et il est iintéressant de voir comment Chevrillon y souscrit, coloniser ce n'est pas piller un peuple et l'aliéner c'est, paraphrasant le poème de Kipling : "« être patient et réprimer en soi l’orgueil, c’est se faire serf et balayeur d’impuretés et décombres, c’est peiner pour le profit d’autrui, c’est remplir la bouche de la famine et faire reculer la maladie. » C’est communiquer à l’indigène le savoir et le pouvoir de l’Européen, jusqu’à ce que lui-même puisse faire sa loi et se l’appliquer.
Assez classiquement, "la mission civilisatrice" et le dévouement certains de quelques uns permet de ne pas évoquer, même de loin les destructions coloniales. Dans les années 20, alors que sans doute les empires se lézardent, il n'est pas encore temps de parler de la colonisation, seulement du dévouement et du fardeau de l'homme blanc.

Et de religion... dans une transition un peu étrange, Chevrillon aborde ce point limite de son système, en effet il est difficile de cerner ce qu'est la religion de ce Franc-maçon de Kipling. Il est vrai que les poèmes de Kipling sont tissés de références bibliques et religieuses. Chevrillon fait procéder du christianisme anglo-saxon le Devoir qu'il attribue à l'essence de l'Anglais. Ce qui irréductiblement n'est pas religieux chez Kipling, Chevrillon l'attribue aux troubles de l'Orient :
"Sans doute, il a trop vécu dans l’Inde pour n’avoir pas vu s’épaissir autour de lui la vertigineuse fumée où la matière du monde se défait. Son Kim, où il a projeté quelque chose de sa propre enfance, et dont l’âme est double, à la fois d’Orient et d’Occident, connaît d’étranges minutes où, soudain, sa propre substance, son moi se dérobe, fond, et s’apparaît comme un rêve. Quelques-uns des premiers récits nous avaient donné jusqu’à l’angoisse, la sensation du non-être, du simple rien où s’abolit la dernière trace de ce qui fut beauté, jeunesse, passion, ivresse de la vie, de la vie qui ne conçoit pas vraiment qu’elle puisse n’être plus. On eût dit que sous d’impassibles apparences ce triomphant jeune homme prenait une joie sauvage à fouler, niveler le terrain où la Mort a détruit la maison de l’Amour. On pouvait parler de son nihilisme ; et sans doute, à cette époque, sous les suggestions de cette Inde où la forme humaine, fondant sur les bûchers, est un spectacle quotidien, il a dû parfois s’arrêter à l’idée du Nada final, du néant où se joue l’universelle illusion. Quelque chose de cette idée l’a toujours hanté."

Pour le reste, la foi peut fondre, il restera le moule : " Autour de la religion d’un Anglais, se prolonge comme une pénombre de religiosité qui souvent n’en laisse pas distinguer tout à fait le contour, et lui-même ne saurait exactement la définir. Il arrive que le noyau se résorbe insensiblement dans le clair-obscur où elle baignait. Mais presque toujours, l’homme reste religieux. De sa foi, la forme peut se fondre à demi, mais la substance demeure."
La religion disparue, la reste la Loi, et les commandements. Deux poèmes sont nommés à ce propos sans être cités : A Recantation et For all we have and are, les deux dans : The Years Between.

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