https://fr.wikisource.org/wiki/La_Poésie_de_Rudyard_Kipling/02
III La poésie de l'énergie.
A.Chevrillon présente une image caricaturale de Kipling que reprend Glachant : "Ce qui se traduit de si anglais dans ces poèmes de la première période, c’est d’abord une certaine qualité de force, une certaine abondance et tension de l’énergie intérieure : cette énergie de vie et de caractère que l’éducation du corps et de l’âme, comme tant de disciplines sociales, veulent défendre, développer dans une certaine classe anglaise."
Bref viril,saine et élitiste, à l'opposé des " des troublantes musiques où passent les inquiétudes, les doutes que tant d’illustres exemples nous ont appris à regarder comme le propre du poète. Du mouvement, de l’action, de la volonté s’y manifestent, en général des états « sthéniques, » depuis les élans de la verve et de la joie jusqu’aux accents soutenus de l’enthousiasme viril et de la solennelle conviction, jusqu’aux tensions de l’être personnel qui se roidit sur soi ou sur sa prise. Le génie de Kipling est le plus mâle qui soit, le plus différent de celui dont Renan nous a dit tout le féminin"
Féminin qui serait "Tendresse, mobilité, vagues émois de nostalgie et de pressentiments"...
Je ne sais pas ce que Chevrillon pensait d'Apollinaire dont la poésie virile et guerrière est sans doute celle qui a le moins bien vieilli par rapport à la Chanson du Mal Aimé.
A. Chevrillon décrit en revanche de manière très intéressante le vers kiplingien qui ne "joue" pas la poésie mais la porte : "Le battement du vers anglais [...]si fort et si vivant". "Le mouvement d’âme qui produit chacun d’eux est si fort et spontané qu’il vient soulever la surface du vers et s’y propager comme l’onde périodique d’une houle de fond. Rien de plus neuf et varié que ses mètres, et pourtant rien qui parle d’une recherche ou d’une théorie du mètre. Le rythme semble issu d’une force naturelle ; il a ce je ne sais quoi d’élémentaire et d’inévitable qui caractérise aussi l’idée, son élan, l’ordonnance des détails, l’effet culminant, en général le tout du conte ou du poème, et qui, dès le début de Kipling, a fait dire qu’on ne pouvait pas plus discuter son art que le coup de canon qui vous frappe en pleine poitrine.
Cette belle, et juste, description, recoupe ce qu'en dise en général les critiques qui ne font pas de Kipling un grand poète, mais un poète efficace... en anglais :
"Nulle traduction française ne peut donner idée d’une telle énergie du rythme. Ce qui la rend possible en anglais, c’est que l’accent tonique y est si fort, — plus fort sous la charge de l’émotion, laquelle infléchit, module la parole comme une musique (d’où les italiques fréquentes dans l’écriture anglaise, pour rendre cette intensité particulière de l’accent). Cela va si loin que, à un certain degré d’insistance, cette musique se suffit presque, le sens des paroles passant au second plan. C’est le cas, par exemple, pour la Chanson de l’Ancre (Anchor Song), de vocabulaire si technique, et qui, traduite en français, n’est plus pour des terriens qu’une longue devinette. En anglais, peu importe que le lecteur ignore les termes nautiques : l’étonnante palpitation des mètres reste et agit, et dans les élans et saccades de ces vers-là, on sent passer à la fois les pesées de la manœuvre, le claquement de la toile, le premier tumulte du vent et de la mer, le désir et puis l’ivresse de l’espace".
Si Chevrillon a sûrement raison sur "l'impossibilité" de la traduction, il me semble qu'il se trompe sur la réception française des termes nautiques, devenus sans doute aussi opaques aux Anglais d'aujourd'hui. Il existe une poétique du terme technique incompris mais identifié à la poésie maritime ou marine, d'autant plus évocatrice que les termes sont mystérieux et propices à l'imagination. Les nombreuses formes archaïsantes ou connotées que Kipling puise dans l'histoire de la langue anglaise me paraissent des obstacles plus redoutables.
Heureusement Chevrillon ne distingue pas le poète et le conteur : "Même retentissement de la sensation sur l’être profond, même énergique réaction, qui, pour la rendre, suscite le signe le plus juste et le plus dense, l’image la plus chargée de sens émouvant et précis ; mêmes raccourcis, par conséquent, même valeur lyrique communiquée aux mots les plus précis et réalistes, même jaillissement, même certitude et nudité presque abrupte de l’expression, même effet de surprise et presque de choc."
C'est la (bonne) surprise des traductions de la Pléiade qui fait mieux ressentir le plaisir, plutôt que la "force", de l'écriture de Kipling, moins perceptible dans les traductions "historiques".
A.Chevrillon ajoute à cet art poétique le fond biblique où s'exprimerait " une "âme véhémente", sans doute présente mais moins perceptible aujourd'hui, et qui demande quelques notes pour signaler que telle phrase est l'écho peu audible d'une référence évidente pour le lecteur baigné de culture religieuse de l'époque. Il est donc difficile de se contenter comme le fait encore une édition récente de livrer les poèmes nus, au prétexte sans doute que la poésie est seulement affaire d'émotion.
Enfin, et il faut bien faire confiance à A.Chevrillon sur ce point : Ajoutez les pouvoirs propres à l’anglais, langue de poésie entre toutes, parce que le signe y est si près de l’image, parce qu’elle en donne un pour chaque mouvement de l’âme, pour chaque nuance, degré de l’objet et de la sensation. Et le vocabulaire est ici le plus anglais qui soit, le plus riche en mots brefs, monosyllabiques, et que l’allitération entrechoque, fait sonner comme dans les violents poèmes anglo-saxons.
Kipling est en effet un virtuose des mots, de leurs sons, de leurs sens et que sa poésie s'écoute avant de se lire. Virtuosité que certaines traductions tentent de restituer dans des traductions "poétiques" parfois brillantes.
A. Chevrillon, l'oppose à Shelley : nul romantisme et nulle sensibilité, nul fleur, nul amour, nul clair de lune chez Kipling ( on a depuis retrouvé bien des poèmes qui montrent le contraire sans vraiment invalider l'observation de Chevrillon). Il prend comme exemple la description de la mer, pour le coup plus hugolienne dans sa poésie de la force, de la puissance : " Mais comme il a regardé, comme il sait la mer, qui est la plus grande énergie visible de notre monde, — la mer et les choses de la mer ! Comme il en reproduit en lui-même, comme il en fait passer en nous la vie, les mouvements ! Blême, baveuse furie de la tempête, folle clameur sur le récif ou le banc de sable de la bouée à cloche, qui plonge, surgit, oscille, au clapotis de la marée, quand le vent souffle « à contre, » au galop du jusant précipité : « Je sonne aux portes du Destin, je chevauche les cornes de la Mort ! » Et puis la houle au ventre lisse, quand tombe soudain le baromètre, — grise, sans écume, énorme, croissante ; ou bien l’arrêt, la chute massive, le long croulement progressif de la vague, l’immense, oblique fumée des embruns devant la meute hululante du vent ; et, encore, dans la nuit, le tressaillement, le faux pas, l’écart du beaupré soudain coiffé d’un paquet de mer, et qui émerge, pointant dans les étoiles. Et enfin, le régulier nuage de l’Alizé, et, par-dessous, l’étendue couleur de saphir, mille fois plissée, et qui gronde :
The orderly clouds of the Trades, and the ridged, roaring sapphire thereunder…
(The Sea and the Hills, The Five nations)
A. Chevrillon donne ce vers " immense et intraduisible", (qu'il faudra bien pourtant traduire avec les autres vers tout aussi immenses de ce poème au long souffle) et le commente ainsi : " Il suffit de connaître la langue pour sentir les suggestions d’un tel rythme, qui rappelle directement la traduction anglaise des Psaumes, — le pouvoir des longues syllabes soutenues, le vague, infini bruissement de la consonne allitérée, comme celui qui monte à la fois de toute la mer ; la valeur enfin du dernier mot, qui prolonge cette rumeur en évoquant aussi les grandes tonalités bibliques. Car ici la force touche à la majesté, et le grave émoi de l’âme devant l’Eau planétaire, seule et nue sous le Soleil, participe de la religion."
Il évoque également comme poésie à la fois " mimétique" et biblique le chant triomphal de Mowgli sur le cadavre de Shere Khan.
A. Chevrillon passe ensuite à une poésie moins "haute", mais populaires dans les deux sens du terme, des Ballad-Room Ballads, qu'il traduit par Ballades des casernes, là où la traduction de Savine et George-Michel donnent Chansons de la chambrée.
Il rappelle que le modèle est celle des chansons vendues à la porte des pubs, chantées dans les Music Halls et les casernes ; il en fait une synthèse très parlante :
"De ces refrains scandés comme le pas massif d’un bataillon, le héros, c’est Tommy Atkins, tel qu’on le voyait jadis dans les rues de Londres, — poitrine bombée sous l’habit rouge, badine en main, toque à l’angle réglementaire, jugulaire au menton, — balançant en cadence sa magnifique personne ou se prélassant et contant fleurette aux barmaids ; ou bien, sous le ciel d’Afrique ou d’Asie, en casque, en khaki, peinant et suant derrière les chameaux, éléphants ou mulets. Et, avec lui, c’est sa bière, son shilling par jour, ses corvées, son cricket, ses embarquements sur les transports, sa confuse vision des pays étranges, où l’indigène l’appelle « Seigneur, » des multitudes nues sur la terre rouge, au pied des idoles monstrueuses. C’est le pittoresque et la puissante vulgarité de son parler, où passent les bloomin et les bloody ; et puis, son honnêteté fondamentale, son respect de la belle tenue et de la belle nourriture, sa vague et forte idée de la Reine et de l’Empire (Walk wide o’ the Widow at Windsor ! ), son rêve nostalgique, le soir, à la musique du banjo, son fatalisme simple et sombre, quand le souffle du choléra suit le régiment sous les pluies chaudes, son obscur et grave sentiment du solennel et du religieux, quand il dit : O my Gawd ! Et c’est toute son âme, enfin, et toute sa vie, depuis les dépits, foucades, soubresauts dans le brancard du jeune soldat qui n’est pas « fait, » jusqu’à la belle et saine adaptation du vrai professionnel ; depuis ses premières, immobiles angoisses, dents serrées, sous les balles —"
A Chevrillon donne deux exemples en anglais de poèmes non encore identifiés, avec leur traduction :
And now the hugly bullets corne pecking through the dust,
And no one wants to face them, but every beggar must…
Commentaire et traduction de Chevrillon :
"Ces vers sont de ceux dont toute la force est dans le rythme, les accents. Ajoutez la notation évocatrice d’un certain langage populaire. Traduits en français, voici tout ce qui reste des premiers :
« Et maintenant les vilains pruneaux viennent piquer à travers la poussière, — et personne n’a envie de leur faire face, mais chaque pauvre bougre y est tenu. »
E’s just as sick as they are, ’is ’eart is like to split,
But ’e works ’em, works ’em, works ’em till he feels ’em take the bit ;
The rest is ’oldin’ steady till the watchful bugles play,
An’ ’elifts ’em, lifts ’em, lifts ’em, through the charge that wins the day !
Traduction de Chevrillon :
« Il n’en mène pas plus large qu’eux ; son cœur est prêt à se décrocher, — mais il les travaille, les travaille, les travaille jusqu’à ce qu’il les sente répondre au mors ; — alors il n’y a plus qu’à se tenir jusqu’à ce que sonnent les clairons attentifs, — et il les enlève, les enlève, les enlève dans la charge qui gagne la journée ! » (il est intéressant de constater que Chevrillon ne traduit pas les élisions du texte anglais, à l'inverse de Castier qui en hache ses traductions, au dépend de la lecture)
Là encore Chevrillon voit "l'âme d'une race" dans lesquelles "les impressions sont rares, mais persistent ; l’émotion les pénètre difficilement, mais à fond, et souvent la secousse excite des pouvoirs d’imagination latente, de rêve profond ou violent qui peut atteindre aux grandioses demi-visions religieuses." contre-modèle de la légèreté " latine".
Trois poèmes sont évoqués : le premier, Mulholland's Contract(p75), est résumé, le second The Mary Gloster (p 76) est résumé et partiellement traduit, le dernier McAndrew's Hymn est réécrit, revécu : "le plus beau des Sept Mers, et l’une des œuvres capitales de Kipling. Nul personnage de ses nouvelles ou romans n’est issu d’une conception plus complète, d’un acte plus sûr, immédiat, de création".
Le second selon Chevrillon est intraduisible : "Il n’y a que les mots anglais pour rendre, non seulement une vision tout anglaise des choses, mais des états, mouvements, nuances d’âme qui ne sont que d’une certaine caste anglaise. Et dans quelle autre langue un tel mélange de mots de marine et de mots de Bible, d’argot et du plus majestueux de tous les styles serait-il possible ? Mais où donc, sinon en pays anglo-saxon, une même âme pourrait-elle assembler des traits à nos yeux si contraires : réalisme et mysticisme, sentiment et brutalité, fougue victorieuse des appétits charnels et tendance à moraliser, pesanteur de l’esprit qui ne gravite que sur soi, et subits essors de poésie presque visionnaire [...] ; improbité enfin, et sincère soumission aux prestiges de la religion : tout cela organiquement lié, et se subordonnant au caractère fondamental d’intraitable orgueil et de volonté dominatrice".
Ce constat d'intraduisibilité dressé, Chevrillon s'y attèle, non en vers mais en prose et raconte mi-glose mi-récit l'histoire du poème qui célèbre selon lui "le caractère et la volonté" propres aux Anglais et à Kipling....
Chevrillon se laisse emporter par MacAndrew's Hymn, on pourrait presque dire posséder :
"Le poème n’a que sept pages, et c’est un être vivant qui nous apparaît, s’éclaire peu à peu dans sa profondeur, et, par-delà son présent, tout le passé qui porte et rend possible ce présent, tout le vécu qui s’est inscrit en cent plis dans une physionomie, un caractère, — chaque trait appelé par tous les autres, s’y reliant par une nécessité organique, laquelle s’est imposée à l’artiste dans l’instantané de l’intuition. Et pareillement, tout se tient dans le poème où s’exprime cette âme : la langue, âpre, dure, jamais grossière ; le style impérieux, serré, jamais brutal ; la tonalité sombre, le puissant vers de sept pieds, — un mètre tendu, comme allongé par l’élan et la ferveur de l’idée, un mètre plus grand encore que celui de la Mary Gloster. Mais c’est une impression de pure énergie en mouvement, non de poids, de masse, qu’il nous communique." Chevrillon ne traduit plus, il raconte, il vit ce poème, compare Anthony Gloster et MacAndrew pour conclure cette partie ( c'est moi qui souligne) :
"[Ils] ne se ressemblent guère, mais chez l’un et chez l’autre, des axes fixes, d’habitude, de croyance, de sentiment assurent la résistance de l’être et sa cohésion. Il demeure lui-même, certain de ses directions qu’il ne reçoit que de lui-même. Cette stabilité des tendances et des idées, c’est le caractère et c’est la volonté."
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