Traducteurs et traductions : Jean Aicard

By

https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Aicard

                                         Jean Aicard (1848-1921)
Cet article doit beaucoup au site dédié à Jean Aicard, à la revue associée Aicardiana, et à l'aide de Dominique Amann, directeur de publication de la revue et animateur du site, que je remercie vivement.

Si le "chantre de la Provence" est moins connu aujourd'hui, hors peut-être Maurin des Maures, Jean Aicard, poète parnassien, écrivain, dramaturge, a été un personnage important du monde littéraire de son époque. Il figure sur le célèbre tableau de Fantin-Latour Un coin de table en compagnie de Verlaine et Rimbaud et le cercle des Vilains bonshommes, qui supportaient d'ailleurs mal l'insupportable Rimbaud.
Président de la Société des Gens de Lettres, Académicien, lié à Victor Hugo, il s'intéresse à Kipling à l'occasion de la visite à Londres de Raymond Poincaré en 1913.
Kipling publie alors le poème France (traduction à venir) qui eut un retentissement considérable, réussissant l'exploit de réunir les deux "romans nationaux" des "ennemis héréditaires" en un récit cohérent et surtout commun. Pour Kipling, si deux "hommes forts" ennemis peuvent s'entendre et se retrouver, que dire de deux nations " fortes" comme la France et l'Angleterre...


Cependant, contrairement à ce que signale le site Wikisource, Jean Aicard ne semble pas avoir traduit ce poème de Kipling mais l'avoir simplement reproduit dans Le Sang du sacrifice, Paris : Flammarion, 1917, p. 169.
Le site consacré à J.Aicard décrit le contenu et le sommaire de cet ouvrage :

"1917 - Poésie - Le Sang du sacrifice... avec traduction anglaise et italienne. Poésies dédiées aux Nations alliées. Paris, Ernest Flammarion, décembre 1917, in-16, 296 pages.
C'est l'hommage de Jean Aicard à la France, à la Belgique, à la Russie, à l'Angleterre, et à toutes les nations qui ont combattu pour la Liberté et le Droit… ainsi qu'aux blessés et morts de la Grande Guerre dont l'héroïsme a sauvé la civilisation occidentale.

Contenu :
— pages 1-82 : « Le sang du sacrifice », poème de Jean Aicard.
— pages 83-168 : « The blood of the sacrifice », traduction de Miss Margaret Gunning.
— pages 169-172 : « À la France », ode écrite en juin 1913 par Rudyard Kipling.
— pages 173-177 : « À l'Angleterre », poème de Jean Aicard, en réponse à Kipling, écrit en juillet 1913.
— pages 179-183 : « To England », ode écrite en juillet 1913 par Jean Aicard, traduite par Margaret Gunning.
— pages 185-271 : « Il sangue del sacrifizo », traduction de M. S. Lallici.
— pages 273-276 : « L'Italie et la France », poème de Jean Aicard dédié à Carducci.
— pages 279-284 : « La marche au tombeau », poème de Jean Aicard dédié à Léon Tolstoï."

Source

Cependant ni l'historique de parution du texte dans la presse, ni son utilisation par J.Aicard n'éclairent l'identité du traducteur :
Le poème parait pour la première fois dans le journal Le Matin du 24 juin 1913, sans nom de traducteur, mais avec la mention : "...Le beau poème dont voici la hâtive traduction", ce qui écarte l'hypothèse d'une traduction fournie par les Anglais avec le poème original.
Le Temps daté du 25 Juin 1913, publie un poème traduit différemment mais sans nom de traducteur dans un article signé J. Delimal. La même version est publiée le lendemain par le journal La Croix. Le 6 juillet, Les annales politiques et littéraires publient le poème, toujours sans mention de traducteur.
Jean Aicard publie partiellement sa réponse dans le Temps du 28 juin puis le poème complet en français dans Les annales du 6 juillet.
Son poème a été traduit en vers en anglais par A.Bollaert en août 1913, puis dans une deuxième version en prose traduite par Margaret Gunning qui figurera dans Le Sang du sacrifice en 1917

Rien ne permet donc vraiment d'attribuer la traduction à Aicart, qui ne traduit d'ailleurs pas ses propres textes en anglais.
J'ai néanmoins choisi de le faire figurer dans la liste des traducteurs, d'abord au bénéfice du doute, mais surtout parce qu'il répondit par un poème miroir qui constitue un très précieux témoignage de la réception en France de la poésie de Kipling : de poète à poète à la veille de la Grande Guerre :

À L’ANGLETERRE
Nous avons la bonne fortune de publier les vers inédits que M. Jean Aicard a composés en l’honneur de l’Angleterre. Cette poésie est une émouvante réponse au magnifique hommage rendu par Rudyard Kipling à la France, dont toute la presse a publié les extraits, et dans lequel l’illustre écrivain anglais a si noblement écrit, en parlant de notre patrie, qu’elle était « la première à suivre la vérité nouvelle, la dernière à abandonner les vieilles vérités, France chérie de toute âme qui aime ou qui sert l’humanité ».
France ! la plus tendre pour l’esprit
humain... France, chérie de toute
âme sensible à la fraternité
humaine — et qui la sers !

Rudyard Kipling

Anglais ! depuis les temps où nos pères, dans Rome,
Portaient, déjà plus fort que les pires destins,
Tous les rêves qui font la majesté de l’homme,

Jamais, même en des jours, qui ne sont pas lointains,
Où nos orgueils jumeaux, riant dans les batailles,
Échangeaient de la grâce et des saluts hautains,

Jamais encor, dressant un éloge à nos tailles,
Vous n’aviez si vibrant, dans l’or pur des clairons,
Jeté l’appel qui fait s’écrouler les murailles !

Votre héraut nous a charmés ! Nous l’admirons,
Ce barde valeureux que l’univers couronne,
Et dont l’Inde a forgé les chantants éperons.

Vivat Rudyard Kipling, son œuvre et sa personne,
Son âme de poète et son cœur de soldat !
Toute la terre entend la diane qu’il sonne.

Il lutte pour la paix, et c’est le bon combat ;
Tout notre orgueil tressaille à son ode sublime
Où nous sentons que, près du nôtre, son cœur bat !

Oui, nous eûmes jadis plus d’un duel magnanime,
Et nous étions tous deux — triomphants tour à tour —
Jaloux d’escalader la même haute cime ;

Maintenant, nous voyons qu’elle se nomme amour,
Et nous nous rencontrons sur ce sommet de gloire :
La guerre eut son moment ; la paix aura son jour.

Notre amitié va clore enfin cette ère noire
Où le fer donnait seul des lois à l’univers,
Et nous ouvrons un temple inconnu dans l’Histoire.

Dans ce temple serein gardons nos lauriers verts,
Même ceux qu’on cueillit, sanglants, dans les mêlées,
Mais, de nos pavillons unis, qu’ils soient couverts.

Et si d’autres jouteurs, en des heures troublées
Par les rêves de mort d’un passé renaissant,
Essayaient, sous le choc de leurs forces triplées,

De faire, malgré nous, vers des destins de sang,
Pencher l’un des plateaux de la grande balance,
Nous jetterions dans l’autre un contre poids puissant ;

Quel ? les glaives liés d’Angleterre et de France,
Où luit, gravé, le mot de paix, ce mot divin,
Si magiquement lourd d’une sainte espérance,

Qu’ils ne tomberont pas dans la balance en vain !
Et le soleil mettra de tels feux sur leurs lames,
Ils sonneront si clair sur le plateau d’airain,

Éveillant des échos si profonds dans les âmes,
Que le monde charmé tendra les mains vers nous !
Vers nous iront les cœurs des vierges et des femmes,

Et les baisers chantants des enfants à genoux ! —
... Après avoir défait et fait plus d’un empire,
Oui, Kipling ! nous avons saigné sous de grands coups,

Connu tous les malheurs et surmonté le pire !
Mais la joie est en nous, et c’est l’orgueil gaulois,
Ce magnifique orgueil que ton ode respire.

Et maintenant, Kipling, — par-dessus nos exploits,
Nous aimons la pitié douce, énergique et tendre,
Qui combat et qui meurt pour de meilleures lois !

Oui, tendre, c’est le mot qu’il nous plaît mieux d’entendre,
Celui qu’apporta Christ au vieux monde romain
Et qu’appelle l’humanité, lasse d’attendre !

Tandis que l’olivier frissonne dans ta main,
Kipling ! regarde au ciel : sur le drapeau qui flotte
Un oiseau passe et chante avec un cœur humain !

L’arche humaine n’a plus la haine pour pilote ;
Elle n’aime plus voir, sous des ciels orageux,
Un sang jeune empourprer l’Océan qui sanglote.

Tout l’avenir convie, à de plus nobles jeux,
Ta vaillance, la nôtre, et tous nos jeunes hommes ;
C’est sans être cruels qu’ils seront courageux.

Ce qui le mieux fait voir quels grands amis nous sommes,
Kipling, — c’est que, parmi nos plus fières cités,
C’est la vieille Rouen, la seule que tu nommes.

Ce nom éveille en nous les plus belles fiertés ;
Il met sur cet amour, dont la France est l’apôtre,
Son resplendissement de feux ensanglantés ;

Car l’idéal guerrier de Jeanne, c’est le nôtre ;
Ceux qu’elle a combattus, sans les avoir haïs,
N’avaient qu’un nom : celui d’envahisseurs ; point d’autre !

Mais elle se voulait libre dans son pays...
Telle est Jeanne, Kipling : Elle est la Paix en armes.
Elle, c’est nous ; ses vœux ne seront point trahis ;

Voilà pourquoi, rien qu’en la nommant, tu nous charmes,
Et tu fais, du profond de nos cœurs, à nos yeux,
Monter l’enthousiasme et les plus nobles larmes...

Hourra pour l’Angleterre et Kipling glorieux !
JEAN AICARD ,
de l’Académie française.

Dans la revue Aicardiana n° 9 de décembre 2014, Dominique Amann publie en plus de ce poème et de l'historique d'édition du poème de Kipling, les deux traductions anglaises du poème d'Aicard, ainsi que deux études sur Kipling et la France : un article de 1913 de Jules Claretie dans le Journal Le Temps, et une analyse de Gérard Garcia : Kipling Francophone.

Laisser un commentaire