( A lire après 29. Ces textes suivant une progression précise inscrite dans une composition d’ensemble rigoureuse dont je trouverai sûrement un jour la logique, je conseille aux éventuels lecteurs de les lire dans l’ordre, en particulier à partir de 23. )
Nous sommes en chemin, mais pas encore au but.
La métaphore de l’ennemi et ses différents avatars n’a pas d’autre ambition que d’interroger le rapport du maitre à l’élève, très peu interrogé en formation dans sa réalité quotidienne. Le mythe de la prépondérance du disciplinaire sur le pédagogique reste puissant, colporté par l’institution elle-même, mais mis à mal par la nécessité d’éduquer tout le monde avec des représentations qui ne servaient qu’au plus grand nombre, c’est à dire finalement à une minorité, les autres étant priés d’aller voir ailleurs.
On pourrait trouver d’autres métaphores, mais celle de l’ennemi permet d’aborder ce qui est considéré à la fois comme absent, inutile, secondaire et dangereux, ce qui fait beaucoup pour quelque chose qui n’est pas censé exister.
Parfois Kipling décrit ce qui n’est pas censé exister.
Il a également une capacité de personnification étonnante, il peut devenir ce qu’il veut, même une pierre précipité par le hasard d’un coup de sabot de chèvre de sa place tranquille au soleil à la profondeur du lac le plus noir.
Le modèle de l’ennemi honorable ne s’arrête pas au combat loyal, solaire, il va plus loin, il va trop loin, au plus sombre. Il va là où Kipling perd ses commentateurs.
La métaphore de l’ennemi vaut pour l’altérité qu’elle institue, mais Kipling la pousse au bout, jusqu’à la confusion, jusqu à la fusion. Ce qui nous intéresse ou nous concerne encore.
Sans trop vouloir faire mon prof de francais, voici trois poèmes qui éclairent les zones grises ou noires de l’ennemi honorable.
The Ballad of East and West, The Ballad of Boh da Thone, The Captive.
The Ballad of East and West, un des plus célèbres poèmes de Kipling et un des plus mal compris commence il est vrai par une déclaration provocatrice :
« Oh, l’Orient est l’Orient, et l’Occident est l’Occident, et jamais les deux ne se rencontreront«
Les convaincus d’avance en général s’arrêtent là, mais évidemment la suite du poème dit exactement l’inverse. Il s’agit donc d’une histoire exemplaire d’ennemis honorables, d’hommes forts dans le langage de Kipling, mais un peu piégés dans un système de dons contraignants qui obligent à donner plus que ce que l’on reçoit pour ne pas perdre la face. Un fils de colonel, lui même officier d’un régiment d’élite, part à la poursuite du voleur de la jument de son père, un redouté chef de bande. Seul contre tous, il échoue lamentablement, mais va reconquérir par son courage ( la moindre des choses) et ses habiles paroles non seulement sa vie menacée mais également la jument, des cadeaux, et le fils du chef des voleurs mis à son service. L’Orient et l’Occident se rencontrent donc grâce à ces deux hommes forts, mais le bilan n’est pas vraiment gagnant-gagnant puisque l’Orient perd tout, sauf l’honneur et que l’Occident gagne tout, sauf l’honneur (le fils du colonel fait une poursuite pitoyable).
On peut malgré tout considérer que cela reste dans la zone blanche, à peu près, gris clair, de l’ennemi honorable.
Cela va beaucoup s’obscurcir avec The Ballade de Boh Da Thone qui met encore une fois au prise deux hommes forts (un officier irlandais, O’Neil, et un chef de bande birman, le Boh) et une poursuite. D’une manière assez surprenante, l’officier et ses darlings à force de poursuivre le « Boh » en conçoive une admiration fraternelle et deviennent, à distance, les meilleurs des amis, avec celui qui leur échappe toujours, et semble en effet un charmant garçon qui tirait sur les forts et sabrait les faibles, crucifiait les nobles, scarifiait les vils, et remplissait les vieilles dames de kérosène. O’Neil finit par prendre une douloureuse balle en fil de télégraphe du Boh, ce qui rompt la traque, mais laisse en suspens la fiévreuse promesse d’une récompense pour la tête du Birman. Retiré bien loin de là, O’Neil est maintenant marié et futur père, c’est d’ailleurs devant son épouse ignorante de ses anciennes fièvres qu’il ouvre une étrange boite expédiée par un fonctionnaire zélé qui a pu tuer, par hasard, le Boh. Commence alors un étrange « tête à tête » entre O’Neil et son vieux frère Boh sous les yeux de sa femme enceinte.
La conclusion est des plus étrange, la fille d’O’Neil nait avec sur l’épaule en guise de blason une tâche de naissance en forme de tête de Boh arrachée.
Ce qui devrait lever l’assignation de Kipling au récit pour enfants et nous conduire dans une zone clairement sombre.
Il y a un danger évident à devenir trop proche de son ennemi, le risque d’une contamination et plus encore d’une possession, on ne peut le vaincre qu’en en prenant une part, en étant habité ou hanté. La poursuite, la traque, la quête oblige à devenir ce qu’on poursuit, opération qui n’est pas sans danger, au risque de s’y perdre.
C’est ce qu’illustre le troisième poème, beaucoup plus court, The Captive. Dans un Orient indéterminé et musulman, un officier escorte, variante de la poursuite, des captifs. Parmi eux se trouve un homme fort dont les paroles sont si merveilleuses qu’elles captivent le gardien, le ravissent en extase, et inversent les rôles. Kipling ne rapporte pas les paroles mais les effets sur le gardien qui suit son prisonnier jusqu’à ce que celui-ci le libère.
La fusion est intellectuelle et mystique mais significativement dans une relation hiérarchique gardien/prisonnier qui sera renversée.
Dernier avatar de la métaphore, l’ennemi intime. L’autre qui était honorable et respectable devient par surprise le même, ce qui en fait le plus dangereux de tous les ennemis. Cette fusion est évidemment une confusion des sentiments, et il est temps de passer, après celle venue des élèves, à celle qui vient des profs.
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