Traducteurs et traductions : Michel Epuy.

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                                         Michel Epuy (1876-1943)

Pseudonyme de Louis Etienne Vaury.
Autres pseudos : Louis Roy, Jacqueline Roy

1.Présentation de Michel Epuy
2. Les Œuvres choisies
    2.1— Sommaire
    2.2—Avant propos de Michel Epuy

Auteurs de romans et d'anthologies
Traducteur : Marc Twain, R.Kipling

2. Les Œuvres choisies
L anthologie : Œuvres choisies de R.Kipling. Delagrave 1908 reprend les textes des premiers traducteurs : A Savine, L.Fabulet, R. d'Humières, Nelly Carrère ( non citée même sous les pseudonymes utilisés pour La lumière qui s'éteint et Le Naulakha)
Michel Epuy rédige un "Avant-Propos" ( voir plus bas) d'une vingtaine de pages et traduit un  seul poème : Recessionnal.

S'il a très peu traduit, il est un élément important de la réception de Kipling en France et sa "notice" témoigne de l'image que ses traducteurs donnent de Kipling récemment nobelisé. Les Livres de la jungle se taillent la part du tigre dans cette sélection mais ne néglige pas les autres romans, ni les nouvelles. Seuls les poèmes sont sacrifiés, sauf ceux qui ressemblent à des chansons et qui viennent pour la plupart des Livres de la Jungle.

2.1 Sommaire : ( les récits trop longs sont coupés et les passages manquants résumés)
L'envoi => Trois Troupiers (trad. A. Savine, Stock)
I. LA JUNGLE ( trad L.Fabulet et R.d'Humières, Mercure de France)
Mowgli
L’éducation de Mowgli
L’enlèvement de Mowgli
La consultation de Kaa
La chasse de Kaa
La soif
Comment vint la crainte
Contre le chien rouge
La course du Printemps 1 et 2

II.LES CONTES FANTASTIQUES (Les 4 premiers contes ont été traduits par L.Fabulet et R.d'Humières, Mercure de France, les suivants par A. Savine, Stock)
Un fait (A Matter of Fact) => Many inventions 1893
Le miracle de Purun Bhagat  => The Second Jungle Book 1895
La marque de la bête  (The Mark of the Beast)=> Life's handicap 1891
La Cité des songes I, II, III ( The Brushwood Boy)=>The Day's Work 1898
Les Bâtisseurs de Ponts (The Bridge-Buiders) =>The Day's Work 1898
De vive voix (By word of Mouth)=> Many Inventions 1893
Dans la maison de Suddhoo (The Gate of the Hundred Sorrows) => Plain tales from the Hills 1888

III. NOUVELLES MILITAIRES ET DIVERSES ( trad. A. Savine, Stock sauf le dernier traduit par L.Fabulet et R.d'Humières, Mercure de France )
Les trois troupiers ( The Three Soldiers ) =>Soldiers Three and Military Tales  (1892)
Monseigneur l’Éléphant I et II
La Déroute des Hussards Blancs (The Rout of the White Hussars) =>Plain Tales from the Hills (1888)
L’arrestation du lieutenant Létourdi (The Arrest of Lieutenant Golightly)Plain Tales from the Hills (1888)
Le saïs de Miss Ypughal
Sa femme légitime (His Wedded Wife ) =>Many Inventions (1893)
Hors du cercle
Son honneur de simple soldat I et II
Lispeth (Lispeth) => Plain Tales from the Hills (1888)
L’Amendement de Tods ( The Enlightenments of Tods’) Plain Tales from the Hills (1888)
Le Bisara de Pooree (The Bisara of Pooree) => Plain Tales from the Hills (1888)
Dans l’orgueil de sa jeunesse.(In the Pride of His Youth) => Life’s Handicap (1891)
Le Chat qui s'en va tout seul (The Cat That Walked by Himself) Just So Stories (1902)

IV. LES ROMANS
La Lumière qui s’éteint I, II, III, IV et V (trad. Nelly carrère sous pseudo non cité, P.Ollendorf)
Kim I, II,III (trad. L.Fabulet et R.d'Humières, Mercure de France)
Le Naulahka I et II (trad. Nelly carrère sous pseudo, P.Ollendorf)

V. LA POÉSIE (Je ne signale que les poèmes hors Livres de la Jungle, tous traduits par L.Fabulet et R.d'Humières, Mercure de France, sauf Recessional traduit par Michel Epuy)
La Loi de la Jungle
Chanson de route des Bandar-Log
Shiva et la sauterelle (Shiv and the Grasshopper ) The Five Nations (1903)
Chanson du îlot
Chanson du matin dans la Jungle
1 a sécheresse
Chanson de chasse du clan de ...
La Chanson du Petit Chasseur
Angutivun Tina
Chanson de nuit dans la Jungle
Maximes de Baloo
La Chanson de Chil
La Chanson «le Mowgli contre les hommes ....
La Chanson de Mowgli
La Course du Printemps
La dernière chanson (The Last Chantey) The Seven Seas (1896)
Le « Recessional » (Recessional) => The Five Nations (1903)

2.2—Avant propos de Michel Epuy

(Je ne reprends pas la courte notice biographique de Kipling. Michel Epuy tient La lumière qui s'éteint pour son chef-d'œuvre et relève déjà en 1908 que la traduction et l'édition dispersée des nouvelles rend une bibliographie exacte "à peu près impossible")

Le nom de Rudyard Kipling 1 , comme ceux d’Ibsen, deTolstoï, de G. d'Annunzio, de Rostand, appartient désormais à- la littérature universelle et son œuvre, traduite en dix ou douze langues, est célèbre en tout pays civilisé. Mais cette œuvre étant déjà considérable et surtoutextraordinairement variée, inégale, faite de beautés qui
souvent déconcertent plutôt qu’elles ne charment (au premier abord du moins), il nous a semblé qu’il serait utile de réunir en un volume les meilleures pages du
fameux romancier.
Il est en effet très difficile de caractériser le talent de
Rudyard Kipling. Nulle personnalité littéraire n’est plus diverse, énigmatique et changeante que la sienne. Kipling est à la fois (rarement dans la même œuvre) un journaliste qui conte des anecdotes de villégiature ; un nouvelliste qui retrace des scènes de la vie de caserne; un écrivain militaire qui suit des expéditions et raconte des révoltes d’indigènes; un rêveur dont les visions sur l’au-delà des forces et des conceptions humaines, comme celles d’Edgar Poë, excellent à donner au lecteur le
frisson particulier à ces sortes de contes; un peintre dela nature exotique, des forêts et des cieux lointains, dontl’art étonnant et aussi prestigieux que celui d’un Loti sait ressusciter exactement la nuance de la sensation éprouvée dans les contrées inconnues; et enfin, un pur analyste psychologique aussi habile à disséquer le cœur
humain qu’un Paul Bourget ou un Guy deMaupassant....A côté de cela, il est encore le créateur d’un genre quin’appartient qu’à lui et qui consiste à décrire les sensations, les conceptions obscures de nos « frères inférieurs », à essayer de « romancier » l’existence mouvementée descréatures sauvages qui pullulent dans la Jungle et y naissent, y vivent, y combattent, y meurent selon les lois éternelles de la nature.

Kipling a débuté par le journalisme. De là ses premiers contes où il fait des croquis de la vie mondaine à Simla, centre de villégiature de l’Inde en été. Sa verve, pas toujours débonnaire, est fort excitée par les travers, lesmanies, les ridicules de cette société de fonctionnaires et d’officiers où les grands caractères et les généreuses
énergies n’abondent pas plus qu'en aucun autre centre de colonisation. Mais Kipling, très impartial, sait voir les exceptions et il les note scrupuleusement ; devant les héroïsmes il ne se répand pas plus en éloges qu'il ne s'était complu en récriminations devant les tares ordinaires de gens obligés de vivre en des climats pernicieux et trop chauds ; en n’importe quel cas il se borne à décrire consciencieusement et jamais ne se départ de son ton unpeu cynique, railleur et brutal. Ouvertement il ne pleure
ni ne se moque, il ne s’apitoie ni ne condamne. Il reste toujours froid et juste. C’est ce qui fit ses premiers succès. L’Angleterre n’avait pas encore possédé un écrivain aussi
peu enclin à se servir d'expressions louangeuses et obscures en parlant de l’Inde. Jamais on n’avait présenté au peuple de la métropole une si nette et vive image de ce cher Empire des Indes et de ses colons, fort admirés tant qu’ils ne reviennent pas au pays. En effet, aux Indes, comme dans toutes les colonies, le blanc, trop grassement
payé et vivant en contact avec des peuplades plus oumoins barbares, en des pays malsains, est sujet à des égarements et à des erreurs morales que l’on réprouve
en tout pays civilisé et surtout en Angleterre. Or Kipling n’a pas l’habitude de jeter un voile sur les fautes de ses compatriotes. Il faut lire ces contes, "Hors du cercle" Amours-de-femmes, Le Sauvetage de Pluffle, A mettre au dossier, et tant d’autres où Kipling prend pour texte le proverbe indou : « L’amour ne tient compte de la caste non plus que le sommeil d’un lit cassé. J’allai en quête d’amour et je me perdis... » Et c'est sur cette dernière affirmation qu’il insiste.

En plusieurs contes de sa première manière, Kipling retrace d’autres incidents qui arrivent communément aux Indes. Parmi les jeunes gens fraîchement débarqués d’Angleterre, les uns deviennent fous, d’autres se suicident ou se livrent à l’opium (Voir La Porte des cent mille peines). Beaucoup se perdent ainsi et il y en a peu qui parviennent à se garder de toutes les tentations, il y en a moins encore qui font preuve de grandes qualitéset d’héroïsme ; cependant Kipling ne les néglige pas ces
forts qui se dévouent à leur tâche, ces officiers qui parviennent à préserver de la famine toute une province de l’Empire, ces ingénieurs qui construisent au prix de toute une vie d’efforts des railways et des ponts en pleine Jungle... et en dépit des superstitions des indigènes plus néfastes que les obstacles purement matériels.
(« Les Bâtisseurs de Ponts »).

Comme l’Angleterre est obligée de maintenir des
troupes considérables sous les armes pour assurer la paix de l'Empire, le monde militaire offrait à Kipling un large champ d’observations pour ses récits. Il s’est plu
à rapporter des anecdotes de chambrée, des récits entendus au hasard des haltes dans les expéditions de frontière. Souvent Kipling tâche à rendre la saveur même du
parler soldatesque, à écrire comme parlent ses amis les Trois Troupiers, Mulvaney, Ortheris et Learoyd, lorsqu'ils étaient de garde à la porte d'un fort pendant les nuits
atrocement chaudes de l’été indou. Ces contes de corps
de garde constituent d’excellentes photographies de la vie militaire anglaise dans les colonies. Il ne faut pas du reste y chercher autre chose. En les écrivant, Kipling ne
s’est pas mis en frais de style ni de psychologie. Il s’est borné à rapporter ce qu’il entendait raconter autour de' lui et n’en a pas enlevé la note un peu grossière ni le
sel un peu mordant que leur origine explique parfaitement.

Son style prend cependant une tournure plus sérieuse, plus enthousiaste et plus vive lorsqu’il rapporte des récits d’expéditions. Excellant à peindre le mouvement des troupes, la nature des obstacles de la route, l’apparence de l’ennemi débouchant dans une gorge, la couleur des rochers qui entourent le camp, Kipling fait de ces petites
guerres des tableaux d’une merveilleuse minutie et d’un surprenant coloris. (« La prise de Lungtungpen » ; « Les Tambours du Fore and aft.» Il y a aussi plusieurs passages qui relatent des épisodes de la guerre contre le Mahdi au Soudan dans « La Lumière qui s’éteint ».)
Le second de ces récits est l'histoire de deux petits tambours de régiment, deux gamins qui ont réussi par chance extraordinaire à se faire emmener dans une expédition. Leur régiment n’a jamais vu le feu,et, au moment décisif, il recule devant les Afghans. Les officiers pleurent devant la lâcheté de leurs hommes, le général est muet de rage... mais voici les deux petits tambours blottis dans une anfractuosité
de rocher qui se relèvent et se mettent à jouer allègre ment les « British Grenadiers ». L'effet est immédiat et le régiment se rallie autour des deux enfants.. . Plusieurs racontent que ce sont les petits tambours qui ont gagné la bataille.

Cependant, en tous ces contes, Kipling ne s’est pas élevé de beaucoup au-dessus de la commune mesure desinnombrables écrivains qui ont suivi des expéditions anglaises ou ont imaginé des anecdotes relatives aux potins mondains des villes coloniales, il n’a fait qu'employer un rare talent et un style vif, net et vigoureux à
des narrations plus ou moins banales.Mais où notre auteur sort entièrement de la banalité,c’est en certains de ces mêmes contes dont les élémentsde faits divers se compliquent d’incidents merveilleux, macabres, étranges, extraordinaires. En bien des pages, Kipling se montre rival heureux d'Edgar Poe, et en faitil réussit à provoquer des sensations de terreur invincible, de longs et affreux frissons de cauchemar. Il faut
dire que le cadre de ces contes, l’Inde, est le lieu par excellence où la magie, l'occultisme, le mystère fleurissent. Ces mêmes contrées, où les civilisations les plus
anciennes du monde ont bâti des villes immenses, ont fondé des bibliothèques, ont inventé et renié tour à tourplusieurs religions, voient maintenant une civilisation
nouvelle et prétendue supérieure venir à eux et rebâtir tout un monde sur le plan des organisations occidentales.Kipling, plus que tout autre, fut apte à saisir tout le
pittoresque de cette situation. (Voyez la description de la ville morte qu’il donne dans le Naulahka.) Or, comprenant si bien l’âme même de la race antique, il n'y a rien d’étonnant à ce qu’il ait surpris aussi le côté obscur, le coin de mystère et de fictions où se sont réfugiésles vieux dogmes panthéistes que le Christianisme n’a vaincus qu’à demi. Dans Kim, le roman touffu de la vie populaire indoue, Kipling nous fait assister à des scènes de magie. « Dans la maison de Suddhoo », nous voyons un sorcier indou à l’œuvre. Et pour bien nous montrer quelle influence mystérieuse et toute puissante ce vieil esprit indou, compliqué, tortueux et profondément énigmatique, peut avoir sur la cervelle bien ordonnée d’un gentleman anglais, Kipling entre résolument en bien
des pages dans le domaine du pur fantastique. (« L’étrange chevauchée », « La marque de la bête » sont des modèles du genre).

Mais on dira : Dans ces histoires fantastiques de Kipling, il semble y avoir plus qu’une simple influence des mystères indous ! — Assurément oui, il y a plus. Comme beaucoup d’écrivains anglais, Kipling a aimél le
merveilleux pour lui-même et en a tiré des œuvres de
nature à surprendre le lecteur habitué, selon la con”
ception traditionnelle, à se représenter l’Anglo-Saxon
comme un être dépourvu de nerfs, à l’âme lucide et au
cœur froid, ennemi-né de tout mystère et surtout de
toute cette vague psychologie des pressentiments et des
rêves.
Cependant il y a longtemps qu’on a noté l’étrange
opposition qu’il y a entre cette conception et le caractère
des principales œuvres des plus grands écrivains anglais.
Que de chimères, d’extravagances, de rêves, d’inquié
tudes maladives chez les jeunes héroïnes des romans
anglais! que de fantômes et de maisons hantées dans
ces mêmes livres! C’est que la conception traditionnelle
est fausse ; elle est fausse en ce sens qu’elle n’est qu’ap
parente. En vérité, l’Anglais se fait une attitude de
froideur, de fermeté, de lucidité et de sang-froid; en
vérité, il proclame que tout est raisonnable dans le

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A DÉCOUVRIR






                                        Michel Epuy (1876-1943)

Pseudonyme de Louis Etienne Vaury.
Autres pseudos : Louis Roy, Jacqueline Roy

1.Présentation de Michel Epuy
2. Les Œuvres choisies
    2.1— Sommaire
    2.2—Avant propos de Michel Epuy

1.Présentation de Michel Epuy
Auteur suisse de romans et d'anthologies voir fiche BnF
—Romans :
— Anthéa ou l’étrange planète » lauréat du prix « Jean Revel »(SF)
— La maison du chat qui revient
— Le secret de la Malle noire
— Mirabelle de Plan d'En Haut
— Petite Princesse
—Jacqueline Sylveste
—Traducteur : nombreux romans policiers, Marc Twain, R.Kipling
—Anthologies : —Œuvres choisies de R.Kipling. Delagrave 1908 ( rééed 1910)
—Le Legs de 30.000 dollars et autres contes, Mercure de France, 1906
—Anthologie des humoristes anglais et américains, Delagrave, 1918


2. Les Œuvres choisies
L' anthologie : Œuvres choisies de R.Kipling. Delagrave 1908 reprend les textes des premiers traducteurs : A Savine, L.Fabulet, R. d'Humières, Nelly Carrère ( non citée même sous les pseudonymes utilisés pour La lumière qui s'éteint et Le Naulakha)
Michel Epuy rédige un "Avant-Propos" ( voir plus bas) d'une vingtaine de pages et traduit un  seul poème : Recessionnal.

S'il a très peu traduit, il est un élément important de la réception de Kipling en France et sa "notice" témoigne de l'image que ses traducteurs donnent de Kipling récemment nobelisé. Les Livres de la jungle se taillent la part du tigre dans cette sélection mais ne néglige pas les autres romans, ni les nouvelles. Seuls les poèmes sont sacrifiés, sauf ceux qui ressemblent à des chansons et qui viennent pour la plupart des Livres de la Jungle.

2.1 Sommaire : ( les récits trop longs sont coupés et les passages manquants résumés)
L'envoi => Trois Troupiers (trad. A. Savine, Stock)
I. LA JUNGLE ( trad L.Fabulet et R.d'Humières, Mercure de France)
Mowgli
L’éducation de Mowgli
L’enlèvement de Mowgli
La consultation de Kaa
La chasse de Kaa
La soif
Comment vint la crainte
Contre le chien rouge
La course du Printemps 1 et 2

II.LES CONTES FANTASTIQUES (Les 4 premiers contes ont été traduits par L.Fabulet et R.d'Humières, Mercure de France, les suivants par A. Savine, Stock)
Un fait (A Matter of Fact) => Many inventions 1893
Le miracle de Purun Bhagat  => The Second Jungle Book 1895
La marque de la bête  (The Mark of the Beast)=> Life's handicap 1891
La Cité des songes I, II, III ( The Brushwood Boy)=>The Day's Work 1898
Les Bâtisseurs de Ponts (The Bridge-Buiders) =>The Day's Work 1898
De vive voix (By word of Mouth)=> Many Inventions 1893
Dans la maison de Suddhoo (The Gate of the Hundred Sorrows) => Plain tales from the Hills 1888

III. NOUVELLES MILITAIRES ET DIVERSES ( trad. A. Savine, Stock sauf le dernier traduit par L.Fabulet et R.d'Humières, Mercure de France )
Les trois troupiers ( The Three Soldiers ) =>Soldiers Three and Military Tales  (1892)
Monseigneur l’Éléphant I et II
La Déroute des Hussards Blancs (The Rout of the White Hussars) =>Plain Tales from the Hills (1888)
L’arrestation du lieutenant Létourdi (The Arrest of Lieutenant Golightly)Plain Tales from the Hills (1888)
Le saïs de Miss Ypughal
Sa femme légitime (His Wedded Wife ) =>Many Inventions (1893)
Hors du cercle
Son honneur de simple soldat I et II
Lispeth (Lispeth) => Plain Tales from the Hills (1888)
L’Amendement de Tods ( The Enlightenments of Tods’) Plain Tales from the Hills (1888)
Le Bisara de Pooree (The Bisara of Pooree) => Plain Tales from the Hills (1888)
Dans l’orgueil de sa jeunesse.(In the Pride of His Youth) => Life’s Handicap (1891)
Le Chat qui s'en va tout seul (The Cat That Walked by Himself) Just So Stories (1902)

IV. LES ROMANS
La Lumière qui s’éteint I, II, III, IV et V (trad. Nelly carrère sous pseudo non cité, P.Ollendorf)
Kim I, II,III (trad. L.Fabulet et R.d'Humières, Mercure de France)
Le Naulahka I et II (trad. Nelly carrère sous pseudo, P.Ollendorf)

V. LA POÉSIE (Je ne signale que les poèmes hors Livres de la Jungle, tous traduits par L.Fabulet et R.d'Humières, Mercure de France, sauf Recessional traduit par Michel Epuy)
La Loi de la Jungle
Chanson de route des Bandar-Log
Shiva et la sauterelle (Shiv and the Grasshopper ) The Five Nations (1903)
Chanson du îlot
Chanson du matin dans la Jungle
1 a sécheresse
Chanson de chasse du clan de ...
La Chanson du Petit Chasseur
Angutivun Tina
Chanson de nuit dans la Jungle
Maximes de Baloo
La Chanson de Chil
La Chanson «le Mowgli contre les hommes ....
La Chanson de Mowgli
La Course du Printemps
La dernière chanson (The Last Chantey) The Seven Seas (1896)
Le « Recessional » (Recessional) => The Five Nations (1903)

2.2—Avant propos de Michel Epuy (version numérisée sur Gallica )

La poésie de Kipling y est peu abordée, s'il est un "grand" romancier, il est un "bon" poète. Seuls ses poèmes patriotiques sont abordés à travers Recessional. Le texte est intéressant comme témoignage d'une lecture qui tente de défendre un écrivain déjà attaqué. Même si Michel Epuy trouve aussi Kipling brutal et n'apprécie guère Kim, il dépasse la lecture coloniale et la comparaison avec Pierre Loti pour reconnaitre à Kipling une écriture dont la liberté et l'imagination

(Je ne reprends pas la courte notice biographique de Kipling. Michel Epuy tient La lumière qui s'éteint pour son chef-d'œuvre et relève déjà en 1908 que la traduction et l'édition dispersée des nouvelles rend une bibliographie exacte "à peu près impossible")

Le nom de Rudyard Kipling 1 , comme ceux d’Ibsen, deTolstoï, de G. d'Annunzio, de Rostand, appartient désormais à- la littérature universelle et son œuvre, traduite en dix ou douze langues, est célèbre en tout pays civilisé. Mais cette œuvre étant déjà considérable et surtoutextraordinairement variée, inégale, faite de beautés qui
souvent déconcertent plutôt qu’elles ne charment (au premier abord du moins), il nous a semblé qu’il serait utile de réunir en un volume les meilleures pages du
fameux romancier.
Il est en effet très difficile de caractériser le talent de
Rudyard Kipling. Nulle personnalité littéraire n’est plus diverse, énigmatique et changeante que la sienne. Kipling est à la fois (rarement dans la même œuvre) un journaliste qui conte des anecdotes de villégiature ; un nouvelliste qui retrace des scènes de la vie de caserne; un écrivain militaire qui suit des expéditions et raconte des révoltes d’indigènes; un rêveur dont les visions sur l’au-delà des forces et des conceptions humaines, comme celles d’Edgar Poë, excellent à donner au lecteur le
frisson particulier à ces sortes de contes; un peintre dela nature exotique, des forêts et des cieux lointains, dontl’art étonnant et aussi prestigieux que celui d’un Loti sait ressusciter exactement la nuance de la sensation éprouvée dans les contrées inconnues; et enfin, un pur analyste psychologique aussi habile à disséquer le cœur
humain qu’un Paul Bourget ou un Guy deMaupassant....A côté de cela, il est encore le créateur d’un genre quin’appartient qu’à lui et qui consiste à décrire les sensations, les conceptions obscures de nos « frères inférieurs », à essayer de « romancier » l’existence mouvementée descréatures sauvages qui pullulent dans la Jungle et y naissent, y vivent, y combattent, y meurent selon les lois éternelles de la nature.

Kipling a débuté par le journalisme. De là ses premiers contes où il fait des croquis de la vie mondaine à Simla, centre de villégiature de l’Inde en été. Sa verve, pas toujours débonnaire, est fort excitée par les travers, lesmanies, les ridicules de cette société de fonctionnaires et d’officiers où les grands caractères et les généreuses
énergies n’abondent pas plus qu'en aucun autre centre de colonisation. Mais Kipling, très impartial, sait voir les exceptions et il les note scrupuleusement ; devant les héroïsmes il ne se répand pas plus en éloges qu'il ne s'était complu en récriminations devant les tares ordinaires de gens obligés de vivre en des climats pernicieux et trop chauds ; en n’importe quel cas il se borne à décrire consciencieusement et jamais ne se départ de son ton unpeu cynique, railleur et brutal. Ouvertement il ne pleure
ni ne se moque, il ne s’apitoie ni ne condamne. Il reste toujours froid et juste. C’est ce qui fit ses premiers succès. L’Angleterre n’avait pas encore possédé un écrivain aussi
peu enclin à se servir d'expressions louangeuses et obscures en parlant de l’Inde. Jamais on n’avait présenté au peuple de la métropole une si nette et vive image de ce cher Empire des Indes et de ses colons, fort admirés tant qu’ils ne reviennent pas au pays. En effet, aux Indes, comme dans toutes les colonies, le blanc, trop grassement
payé et vivant en contact avec des peuplades plus oumoins barbares, en des pays malsains, est sujet à des égarements et à des erreurs morales que l’on réprouve
en tout pays civilisé et surtout en Angleterre. Or Kipling n’a pas l’habitude de jeter un voile sur les fautes de ses compatriotes. Il faut lire ces contes, "Hors du cercle" Amours-de-femmes, Le Sauvetage de Pluffle, A mettre au dossier, et tant d’autres où Kipling prend pour texte le proverbe indou : « L’amour ne tient compte de la caste non plus que le sommeil d’un lit cassé. J’allai en quête d’amour et je me perdis... » Et c'est sur cette dernière affirmation qu’il insiste.

En plusieurs contes de sa première manière, Kipling retrace d’autres incidents qui arrivent communément aux Indes. Parmi les jeunes gens fraîchement débarqués d’Angleterre, les uns deviennent fous, d’autres se suicident ou se livrent à l’opium (Voir La Porte des cent mille peines). Beaucoup se perdent ainsi et il y en a peu qui parviennent à se garder de toutes les tentations, il y en a moins encore qui font preuve de grandes qualitéset d’héroïsme ; cependant Kipling ne les néglige pas ces
forts qui se dévouent à leur tâche, ces officiers qui parviennent à préserver de la famine toute une province de l’Empire, ces ingénieurs qui construisent au prix de toute une vie d’efforts des railways et des ponts en pleine Jungle... et en dépit des superstitions des indigènes plus néfastes que les obstacles purement matériels.
(« Les Bâtisseurs de Ponts »).

Comme l’Angleterre est obligée de maintenir des
troupes considérables sous les armes pour assurer la paix de l'Empire, le monde militaire offrait à Kipling un large champ d’observations pour ses récits. Il s’est plu
à rapporter des anecdotes de chambrée, des récits entendus au hasard des haltes dans les expéditions de frontière. Souvent Kipling tâche à rendre la saveur même du
parler soldatesque, à écrire comme parlent ses amis les Trois Troupiers, Mulvaney, Ortheris et Learoyd, lorsqu'ils étaient de garde à la porte d'un fort pendant les nuits
atrocement chaudes de l’été indou. Ces contes de corps
de garde constituent d’excellentes photographies de la vie militaire anglaise dans les colonies. Il ne faut pas du reste y chercher autre chose. En les écrivant, Kipling ne
s’est pas mis en frais de style ni de psychologie. Il s’est borné à rapporter ce qu’il entendait raconter autour de' lui et n’en a pas enlevé la note un peu grossière ni le
sel un peu mordant que leur origine explique parfaitement.

Son style prend cependant une tournure plus sérieuse, plus enthousiaste et plus vive lorsqu’il rapporte des récits d’expéditions. Excellant à peindre le mouvement des troupes, la nature des obstacles de la route, l’apparence de l’ennemi débouchant dans une gorge, la couleur des rochers qui entourent le camp, Kipling fait de ces petites
guerres des tableaux d’une merveilleuse minutie et d’un surprenant coloris. (« La prise de Lungtungpen » ; « Les Tambours du Fore and aft.» Il y a aussi plusieurs passages qui relatent des épisodes de la guerre contre le Mahdi au Soudan dans « La Lumière qui s’éteint ».)
Le second de ces récits est l'histoire de deux petits tambours de régiment, deux gamins qui ont réussi par chance extraordinaire à se faire emmener dans une expédition. Leur régiment n’a jamais vu le feu,et, au moment décisif, il recule devant les Afghans. Les officiers pleurent devant la lâcheté de leurs hommes, le général est muet de rage... mais voici les deux petits tambours blottis dans une anfractuosité
de rocher qui se relèvent et se mettent à jouer allègre ment les « British Grenadiers ». L'effet est immédiat et le régiment se rallie autour des deux enfants.. . Plusieurs racontent que ce sont les petits tambours qui ont gagné la bataille.

Cependant, en tous ces contes, Kipling ne s’est pas élevé de beaucoup au-dessus de la commune mesure desinnombrables écrivains qui ont suivi des expéditions anglaises ou ont imaginé des anecdotes relatives aux potins mondains des villes coloniales, il n’a fait qu'employer un rare talent et un style vif, net et vigoureux à
des narrations plus ou moins banales.Mais où notre auteur sort entièrement de la banalité,c’est en certains de ces mêmes contes dont les élémentsde faits divers se compliquent d’incidents merveilleux, macabres, étranges, extraordinaires. En bien des pages, Kipling se montre rival heureux d'Edgar Poe, et en faitil réussit à provoquer des sensations de terreur invincible, de longs et affreux frissons de cauchemar. Il faut
dire que le cadre de ces contes, l’Inde, est le lieu par excellence où la magie, l'occultisme, le mystère fleurissent. Ces mêmes contrées, où les civilisations les plus
anciennes du monde ont bâti des villes immenses, ont fondé des bibliothèques, ont inventé et renié tour à tourplusieurs religions, voient maintenant une civilisation
nouvelle et prétendue supérieure venir à eux et rebâtir tout un monde sur le plan des organisations occidentales.Kipling, plus que tout autre, fut apte à saisir tout le
pittoresque de cette situation. (Voyez la description de la ville morte qu’il donne dans le Naulahka.) Or, comprenant si bien l’âme même de la race antique, il n'y a rien d’étonnant à ce qu’il ait surpris aussi le côté obscur, le coin de mystère et de fictions où se sont réfugiésles vieux dogmes panthéistes que le Christianisme n’a vaincus qu’à demi. Dans Kim, le roman touffu de la vie populaire indoue, Kipling nous fait assister à des scènes de magie. « Dans la maison de Suddhoo », nous voyons un sorcier indou à l’œuvre. Et pour bien nous montrer quelle influence mystérieuse et toute puissante ce vieil esprit indou, compliqué, tortueux et profondément énigmatique, peut avoir sur la cervelle bien ordonnée d’un gentleman anglais, Kipling entre résolument en bien
des pages dans le domaine du pur fantastique. (« L’étrange chevauchée », « La marque de la bête » sont des modèles du genre).

Mais on dira : Dans ces histoires fantastiques de Kipling, il semble y avoir plus qu’une simple influence des mystères indous ! — Assurément oui, il y a plus. Comme beaucoup d’écrivains anglais, Kipling a aimé le merveilleux pour lui-même et en a tiré des œuvres denature à surprendre le lecteur habitué, selon la conception traditionnelle, à se représenter l’Anglo-Saxon comme un être dépourvu de nerfs, à l’âme lucide et au cœur froid, ennemi-né de tout mystère et surtout de toute cette vague psychologie des pressentiments et des rêves.

Cependant il y a longtemps qu’on a noté l’étrange opposition qu’il y a entre cette conception et le caractère des principales œuvres des plus grands écrivains anglais.
Que de chimères, d’extravagances, de rêves, d’inquiétudes maladives chez les jeunes héroïnes des romans anglais! que de fantômes et de maisons hantées dans ces mêmes livres ! C’est que la conception traditionnelle est fausse ; elle est fausse en ce sens qu’elle n’est qu’apparente. En vérité, l’Anglais se fait une attitude de froideur, de fermeté, de lucidité et de sang-froid; en vérité, il proclame que tout est raisonnable dans le monde et qu’il ne convient pas de faire sa part au mystère. Il parle et agit ainsi parce qu’il se fait de l’homme de soi-même surtout, une idée orgueilleuse, parce qu’il
considère ouvertement comme une faiblesse et unelâcheté le fait d’accorder la moindre importance à toutce qui appartient au domaine imprécis des choses qui ne
se voient, ne se palpent ni ne se pèsent.... Mais en vertu d’une réaction naturelle, au fond de lui-même, toute la sensibilité et le mysticisme coutumiers aux races du Nord
revivent et se concentrent; dans le cœur où la parole etle geste l’ont refoulé, le rêve demeure et se fait une place sacrée, d’autant plus sacrée, pourrait-on dire qu’elle est plus intime, cachée, méconnue dans l’apparence de la vie journalière. Il en est ainsi de tout, du reste, chez l’Anglais, de tout ce qui touche, voulons-nous dire, au domaine du sentiment : l’amour, par exemple.
Ainsi tout Anglais est secrètement amateur d’histoires fantastiques, et ce sont assurément les œuvres de Kipling où il y a du merveilleux que les Anglais prisent le plus en dehors de ses poèmes patriotiques. Les nouvelles de ce genre ne se résument pas. Tout leur souffle d’épouvante, leur indescriptible action sur les nerfs, leur hallucinante force qui semble se dégager entre les lignes imprimées... tout cela ne ressort pas à l’analyse. Citons simplement : L’Étrange Chevauchée, La.
plus belle Histoire du Monde, La Cité des songes, Les Perturbateurs du trafic. Un fait, Eux,
etc.
En ces œuvres, Kipling dépasse déjà singulièrement la moyenne des auteurs anglais contemporains, mais encore n’y fait-il preuve que de ses moins étonnantes qualités de styliste et d’artiste. Ils sont bien rares en effet ceux qui sont capables de se faire une âme assez diverse, vagabonde et sonore pour bien s’assimiler et décrire
les côtés pittoresques des terres vierges, lointaines,inconnues ou oubliées. C’est que, pour arracher à la nature exotique son voile de mystères et d’énigmes, pour découvrir à travers l’innombrable et d’abord éblouissant aspect de ses vies mêlées et confondues l'âme même de sa poésie cachée, il faut, à côté d’une rare faculté d’observation, beaucoup de sensibilité. Et cette sensibilité indispensable est d’une sorte que l’Anglais ne connaît pas, c’est celle qui devant la beauté singulière d’un paysage exotique ne se replie pas sur elle-même pour nourrir d’extravagants rêves, mais qui sait s’adapter
pour ainsi dire aux formes extérieures des choses, se mouler sur elles, en prendre le contour, le relief, le trait principal et distinctif. Loti ne sait si bien rendre le je ne
sais quoi d'innomable qui évoque l’ensemble des sensations éprouvées à une heure dite en pays lointains, :1e goût de l’air, le rayon errant, la saveur des syllabes d’une
langue inconnue, la mélancolie d’un adieu de femme indigène qu’en vertu d’une extrême facilité d'adaption. Il laisse les impressions venir à lui et agir sur lui avec
toute leur force sans que rien ne s’interpose... aucun orgueil, aucun mépris, aucune fausse honte.... Contrairement à tout ce dont est capable un Anglais, il se fait
pour un temps le frère, l’amant de cette femme, le compatriote de cet indigène, le natif de cette terre. Il semble qu’il ait toujours vécu dans l’île où il a demeuré
une heure ; et en somme l’effet est le même, puisqu’on partant il y laisse, on le sent bien, un peu de son cœur.
Mais, pour s’arracher si véritablement une, partie de soi et « mourir un peu » chaque fois qu’il s'en va, il faut bien que Loti ait su revêtir en une infime partie de temps une mentalité qu’un homme ordinaire n’aurait possédée qu’en donnant toute une vie au coin de terre en question.
Rudyard Kipling a beaucoup de cette faculté-là. On la saisit moins en ses œuvres qu'en celles de Loti parce que ce dernier a rarement tissé une action vive dans la trame de ses fictions, tandis que Kipling, ne négligeant jamais de « raconter une histoire », a moins de place et d’occasions pour la résurrection de ses impressions....
Mais aux pages où il se laisse gagner par le ressouvenir, par l’obsession de l’odeur, de la mélodie ou de la couleur, il sait en vérité rendre la vie à ces fantômes du
passé, à ces brillantes formes, à ces parfums forts, à ces images étincelantes mais évanouies, à ces âmes errantes et perdues qui ont eu à certaine heure une existence
réelle en son cerveau d’artiste.
[citation de trois extraits considérés comme illustrant la qualité de l'écriture de Kipling dans Autres Troupiers et Les Bâtisseurs de Ponts.)]

C'est avec le même souci d’exactitude et la même recherche du trait dominant que Kipling décrit les plus petits faits, les plus fugitifs aspects des choses, les plus rapides reflets de lumière, les plus insaisissables nuances des couleurs.... Et l’action de ces phénomènes sur la trame des pensées humaines est toujours notée avec une force
singulière : Le coup de sirène d’un bateau qui passe en route pour l'extrême-Orient fait jaillir dans le cerveau de Dick (La lumière qui s'éteint) toute une gerbe de brillantes images-souvenirs qui se rapportent à ses voyages antérieurs, et après ce bouquet d’étincelles vives, il lui semble que toute association d’idées a cessé... mais le coup de sirène a fait affluer le sang en des cellules nerveuses où dormaient de confus désirs, et dans les brouillards de sa subconscience une lente poussée s’accomplit, un voile se
déchire et la fièvre des longs voyages et des bellesaventures revient en vagues rapides battre les abords de son cerveau.

En même temps qu’une très vive sensibilité, il faut une très forte imagination pour ainsi représenter des phénomènes qui restent cachés à la plupart des hommes.
Kipling a une imagination extraordinairement exubérante. Il a vu des parages où la mer semble constituée d’une eau lourde comme de l’huile et où souvent des coups de vagues de fond ou des éruptions de volcans sous-marins creusent d'énormes dépressions entourées de formidables montagnes d’eau.... Voilà ce qui peut
arriver, mais lisons maintenant la description qu’il en donne dans Un fait. Elle est trop longue à donner ici. Il y est question d’immenses montées que les bateaux font sur une mer en pente, d’êtres fabuleux qui sont renvoyés à la surface par un cataclysme quelconque.... Tout cela est de l’imagination, mais elle est parfaitement légitime parce qu’elle se base constamment sur des faits qu’elle se borne à amplifier.
Dans toutes ses descriptions Kipling peint d’un seul mot vif, fort, pittoresque. Il lui importe peu que son expression soit brutale ou grossière, pourvu qu’elle soit celle qui fait image (1) Des ports anglais aux déserts du Thibet, des mers brumeuses des bancs de Terre-Neuve aux bouges de Port-Saïd, des montagnes de la frontière indo-chinoise aux jardins des environs de Londres, des eaux gonflées du Gange à celles du Nil, partout et toujours, Kipling trouve le mot qui photographie et reproduit nettement l'impression primitive. Ceux qui l’ont ressentie l’affirment.

(1) « Presque toujours, dit excellemment M. André Chevrillon dans sa belle étude sur Kipling, ces raccourcis tiennent en un seul mot. Impossible d’en donner une idée au lecteur qui ne sait pas l’anglais, de trouver pour chacun le mot français qui recouvrira juste le même paquet serré de faits, d’images et de sensations. Car chacun veut quatre ou cinq mots français pour être traduit : dès lors, il n’est plus traduit, mais analysé ou développé; rien ne reste de l’effet de surprise et de choc soudain, de l’effet massif que produit le mot anglais, étonnant par tout ce qu’il contient de ramassé. C’est le perpétuel et dru jaillissement de ces mots qui fait la vigueur et l’indivi dualité de ce style, qui donne à la nature interprétée par Kipling ces aspects violents et précis. »


Cet art prestigieux ne va donc pas sans une imagination inconcevable. Mais il ne s’agit pas ici de cette imagination qui invente des procédés, des trames romanesques, des données pour la fiction; de celle-ci, Kipling n’est pas dépourvu, nous le verrons tout à l’heure à propos de La Lumière qui s'éteint, mais il s’agit de d’imagination qui ressemble à un trésor où la sensibilité aurait déposé ses meilleurs joyaux et d’où elle les pourrait ressortir à volonté.
Sans doute, il ne faudrait pas à ce propos pousser trop loin la comparaison de Kipling avec Loti. Les comparaisons littéraires sont d’autant plus fausses qu’on les
veut plus absolues. Dans le cas présent, il est facile de découvrir des contrastes frappants entre les deux grandsromanciers. Loti, par exemple, est passionnément attaché au passé des contrées pittoresques et exotiques. Il sembleexécrer toutes les formes du progrès surtout lorsque ce dernier cherche à transformer les vieux usages des peuplesanciens, à recouvrir d’un faux vernis de civilisation l’antique sagesse, à faire passer des rails sous les cerisiersdu Japon légendaire, à construire des usines à côté despagodes saintes... Kipling, lui, ne paraît jamais détesterquoi que ce soit. Il raconte, il peint, il décrit, Il ne juge pas. Il est en ce sens beaucoup plus impersonnel que Loti.
Après avoir comparé Kipling à Loti, nous avons tout-à-l’heure prononcé les noms de Paul Bourget et de Guy de Maupassant. C’est surtout à ce dernier que Kipling fait songer dans son œuvre capitale, la plus belle peut-être qui ait été écrite en pays civilisé depuisune quinzaine d’années, dans La Lumière qui s'éteint. Ce roman n’a pas encore été apprécié, croyons-nous, à sa juste valeur. On n’a voulu y voir que l’histoire d’un peintre qui devient aveugle.... Assurément ce drame —déjà suggestif — y est, mais plus haut que cette donnée, il y a un sujet bien plus important, un de ces sujets
éternels que toutes les littératures ont traité dans toutes les langues et dans tous les siècles, il y a la peinture de la femme qui ne sait pas aimer. C’est pour cela qu’on
songe tout de suite à Guy de Maupassant qui a traité le même sujet dans Notre Cœur, mais Kipling ressemble (dans La Lumière qui s'éteint) à Guy de Maupassant pour
bien d’autres raisons dont les principales sont qu’il l’égale par sa science du cœur humain, par son art de la composition, par son accent de vérité simple et nue et
par son style nerveux, souple, savoureux, parfait.
C’est l’histoire d’une vie ...

Voilà un homme merveilleusement doué qui a connu les pires angoisses du début dans une carrière difficile, mais qui est maintenant glorieux, admiré, célébré partout. Il n’a qu’à travailler pour s’assurer une fortune et une gloire durables. Il est tout brillant de jeunesse, d’espoir, de vie exubérante; il est pur, il est bon. Avec un peu d’orgueil, certes bien légitime, il a de l’énergie, du sang-froid, de la volonté. Il a voyagé, il aime les terres lointaines, l’odeur du large....
Les critiques ont bien su admirer la vérité de cette peinture; on a cité partout les passages où Kipling nous montre son héros occupé à faire rendre gorge à un mer-
canti sans scrupule à qui il avait envoyé ses premiers dessins, les pages dans lesquelles il raconte son enthousiasme après avoir revu la mer, et d’autres, mais nul n’a songé
à citer les traits de sa vie intérieure... si lamentable. En effet, son amie d’enfance, sa Maisie qu’il aime de toute son âme et qu’il pare de toutes les qualités, cette femme froide et égoïste est jalouse de ses succès parce qu’elle aussi veut être peintre. Ce n’est qu’une pauvre petite barbouilleuse de toile, aimable, pure, belle même mais ambitieuse et glacée. Le lecteur ne peut se défendre d’une extraordinaire émotion à la vue de l’opposition constante entre ces deux natures.
Toutes les ironies du sort accablent le pauvre Dick ,ses amis l'accusent d’égoïsme, de paresse, de légèreté même, et par surcroît, il est atteint de cécité au moment même où il s'imagine qu’il va gagner le cœur de Maisie. Pauvre Dick, grand cœur malheureux, saisissante image de l’homme miné par une passion sans espoir !

Nous ne connaissons guère d’œuvre plus sainement angoissante, plus dramatiquement belle et vraie que celle-là. Tandis que le héros de Guy de Maupassantessaye de se consoler dans la sensualité d'amours inférieures, celui de Kipling reste pur, et au moment même où, non certes par dépit ni par vengeance, mais parsimple compassion, il va se résoudre à vivre avec une autre femme, le destin lui joue encore une de « cesmauvaises farces qui tuent » et lui fait découvrir toute
l’ignominie de celle avec qui il voulait finir une vie misérable....
Alors, tout est perdu. Sa gloire, ses œuvres de génie, sa fiancée adorée, ses raisons de vivre... il n'a plus rien, il n’espère plus rien ; il ne lui faut plus qu’une balle de révolté mahdiste... et il va la chercher à travers l’Océan pour pouvoir jouir une dernière fois de « l’odeur de la mer ».... ,

Ce roman est de ceux qui doivent rester, car il est merveilleusement propre à émouvoir et à enflammer le cœur des hommes. Le génie a de si formidables ressources que ceux même qui n’ont pas souffert ressentent
jusqu’à la fièvre la vérité de cette fiction plus vraie quela réalité même.
La composition de ce roman est singulièrement bien faite. Il y a un art parfait dans la succession des événements, la marche de la vie.... Tout y est réel, net, vrai,
sans boursouflures, sans solution de continuité, sans heurt. Il y a une si notable différence entre la composition de La Lumière qui s'éteint et celle de Kim, par
exemple, que l’on ne dirait vraiment pas la même plume. Mais Kipling a voulu sans doute mettre trop de choses dans Kim, il a voulu en faire un kaléidoscope de la multitude bigarrée de l’Inde, de cette foule innombrablecomposée de dix races différentes, qui parle vingt langues diverses et qui s’agite et vit en un grouillement sansnom sous la main un peu dure de l’Angleterre. Et c’est cette préoccupation de ne rien omettre en une si formidable quantité de traits qui a dû faire perdre à l’auteur
le sentiment de l’équilibre dans la charpente de son œuvre. Dans La Lumière qui s'éteint, au contraire, Kipling a construit sa trame d’une façon si forte, si simple, si
juste, avec un souci des proportions si parfaitement classique, que l’art le plus averti n’y saurait rien ajouter ni rien retrancher.
Il faut donc le redire encore et bien nettement : Dans ce roman, Rudyard Kipling a traité un problème éternel ; il l’a traité avec un talent supérieur et a atteint de très
près à la perfection plus rare aujourd’hui que jamais. Si donc Kipling peut être qualifié sans emphase d’écrivain de génie, c’est — à notre sens — à cause de La Lumière qui s'éteint bien plus qu'en vertu de ses nombreuses nouvelles, toutes fort courtes d’ailleurs, où il aretracé les anecdotes delà vie mondaine de Simla ou de
la vie de caserne du fort Amara, même lorsqu’il y ajoutait l’ingrédient du merveilleux et du fantastique.
Cependant celte dernière affirmation ne serait tout à fait vraie que si Kipling n’avait pas aussi écrit les nouvelles qui composent les deux Livres de la Jungle. Il est
regrettable que ces nouvelles — qui peuvent très bien êtreconsidérées comme des chapitres successifs d’un mêmelivre — soient coupées dans les deux volumes par
d’autres contes, parfois très beaux, mais qui n’ont rien à faire avec « la Jungle. »Le vrai « livre de la Jungle » sans solution de continuité pourrait fort bien tenir en un seul
volume... et ce volume-là vaudrait autant — quoique pour d’autres raisons — que celui de La Lumière qui s'éteint.
En ces pages, Kipling a véritablement été novateur. On pourrait dire ici aussi qu’il traite un sujet éternel mais cette fois le sujet est en dehors du cœur humain, et de l’homme même, c’est celui de la vie de la nature,de la mystérieuse vie des plantes et des bêtes.
L’histoire de Mowgli, le petit d’homme, élevé par les loups, donne l’impression d’une très vieille cosmogoniegravée depuis des milliers d’années en caractères hiéro-
glyphiques sur des tables de pierre. Ou bien encore, ces pages font penser aux mythes et aux légendes que les bonnes femmes d’autrefois racontaient durant les longues
veillées d’hiver, à ces histoires qui datent des origines du monde et qu’on retrouve dans toutes les versions des contes de nourrices et de fées. Kipling a donc réussi à
donner l’illusion de la saveur de jeunesse et d’ingénuité pure que devaient posséder les premiers hommes. Ces récits où conversent les tigres, les panthères, les serpents, les ours, tous courbés sous la sainte et intangible « loi de la Jungle » (lisons loi de la vie et de la mort), ressemblent, on le dirait, à ceux que devaient inventer les bergers de la Haute Asie aux soirs d’automne alors que pour la première fois ils songeaient à vouer un culte ausoleil trop tôt disparu dans les vapeurs pourpres et endeuillées de l’ouest. Comment naquit la crainte, par exemple, est un véritable mythe inventé par Kipling,
et il faut songer à la pureté d’imagination qu’il a fallu pour se hausser ainsi au génie même des peuples enfants en se débarrassant de tout ce que des centaines de siècles d’efforts intellectuels ont mis dans un cerveau d’homme civilisé moderne.
On dirait qu’il se produit en Kipling un phénomène assez semblable à celui qu’il décrit lui-même dans son conte « La plus belle histoire du monde ». Un jeune homme fournit à un écrivain des matériaux merveilleux de précision pour un conte antique — et les descriptions minutieuses qu’il donne ne sont pas dues à de laborieuses
études mais à une sorte de réminiscence d’une vie ancestrale. De même, dans ses contes de «la Jungle », Kipling paraît doué d’une sorte de seconde vue sur le passé mystérieux qui se prolonge à l’infini et où les hommes vivaient comme les bêtes et, nus, sans art, solitaires, devaient « tuer chaque jour » pour assouvir leur faim
dans les forêts immenses et peuplées d’existences innombrables, entassées, ennemies, menaçantes... Il y auraitune longue étude à faire rien que sur les chansons de la
Jungle, couplets que Kipling a mis au début et à la fin de chacune de ses nouvelles. On pourrait y découvrir et y analyser mieux qu'ailleurs la rare faculté qui a permis
au grand auteur de connaître et de peindre la vie purement « animale » de l’animal, ses instincts primitifs, se sobscures pensées, de remonter la pente sans cesse descendue depuis le premier homme pour retrouver la ferveur de vie, la belle force exubérante des aïeux qui suivaient leur loi naturelle comme aujourd’hui les loups et les serpents.
Mowgli, élevé par des loups, vit avec et comme lesloups. Protégé aussi par une panthère noire, il reçoit droit de cité dans le peuple de la Jungle. Il converse avec les animaux dont il a appris le langage, il apprend de Baloo, le vieil ours, la loi de la Jungle et se lie d’amitié avec Kaa, le sage Python qui a vécu plusieurs siècles. Avec tous ses amis de la Jungle, il lutte contre l’ennemi commun, le chien rouge.
Mais si Mowgli, le petit d’homme, n’est qu’un pur animal, il n’en reste pas moins chef du clan des loups et chef même de la Jungle par la vertu de la mystérieuse
force qui oblige tout autre créature à baisser les yeux devant son regard.Et, " quand le printemps vient", quand Mowgli se sent, il ne sait pourquoi, perdu, solitaire, abandonné, triste, malade, au milieu de l’universel frisson d’amour qui passe à travers la forêt comme une immense clameur, alors la loi naturelle est la plus forte
et Mowgli doit retourner parmi les hommes....
I1 n’y a peut-être pas en langue anglaise de plus belle page.

Nous avons essayé de présenter Kipling sous les différentes laces que son talent divers et changeant offre tour à tour à notre admiration.
Il faut ajouter que Kipling est un réaliste puissant et sincère. Son art a réagi très efficacement contre l’idéalisme un peu languide qui dominait en Grande-Bretagne.
Après le règne de Ruskin, en effet, la littérature anglaise n’avait osé se reprendre ni revenir en contact avec.la simple vérité. Nous avons déjà noté la scrupuleuse et
minutieuse exactitude' coutumière à Kipling. C’est là le vrai réalisme, celui qui se borne à être vrai et ne cherche pas plus à céler le mal et le laid qu’à acccumuler sans
nécessité des détails repoussants. L’art de Kipling, souvent brutal, gagne en force ce qu’il perd (si c’est là une perte) en grossièreté. Il fallait du reste cette vigueur pour faire reprendre en Angleterre le goût du fait. A la vérité, l’heure était propice; l'Angleterre secouait les chaînes dorées que le libéralisme avait mis autour de sa
fougue et de son orgueil; mais encore, fallait-il un homme pour oser dire que la force est juste et que l'esprit de conquête est nécessaire.
Rudyard Kipling passe pour être le prophète et le chantre de l’impérialisme anglo-saxon, pour avoir constamment exalté l’énergie et vanté la prédominance de la race à laquelle il appartient; mais ce jugement, un peu rapide et sommaire, ne se justifie pas entièrement (En Angleterre même Kipling a déjà perdu un peu de sa popularité nationale et patriotique due à des œuvres d’occasion).
Il faut faire ici des distinctions, et la première à bien ressortir aux yeux du lecteur dépourvu de jugement préconçu est celle-ci : Kipling est avant tout un grand romancier, un bon poète, un vigoureux artiste, mais il est Anglais. Rien d'étonnant donc à ce qu’il fasse servir occasionnellement son art prestigieux et fort à la glori-
lication de sa patrie ; mais de là à dire qu’il n’a fait que cela, qu’il a toujours mis sa qualité d’Anglais au-dessusde sa fonction d’écrivain, il y a un abîme.

Les héros des livres de Kipling sont généralement desAnglais. Mais dira-t-on d’un romancier français n’ayantjamais mis en scène que ses compatriotes, qu’il est un
professeur d’énergie française et de patriotisme ? Il peut l'être, mais pas nécessairement. Les Anglais, héros deslivres de Kipling, sont-ils donc représentés comme desêtres exceptionnellement forts, exercés à la souveraineté et dignes de toute admiration ? Nullement. Il y a beaucoup de figures hautaines, héroïques, admirables de sang-froid et de force en ces romans et ces contes, mais il y en a d’autres aussi qui sont bien lamentables, bien effacées, bien humbles, bien indignes d’exercer n'importe quelle souveraineté. Nous parlons des héros anglais. Par contre, le romancier nous décrit souvent avec une visible complaisance d’admirables créatures qui ne sont pas anglaises du tout.

Mais peut-être notre auteur a-t-il explicitement dit qu’il peignait souvent des exceptions ? On ne trouve nulle part cette idée exprimée, et du reste ce ne pourrait être là qu’une affirmation isolée dans l’ensemble d’une œuvreoù l’écrivain montre clairement qu’il lâche à faire œuvre d’art, purement et simplement.
De même que Kipling a surtout évoqué des person nages anglais, la majeure partie des scènes qu’il décritse passent aux Indes ou dans quelque colonie anglaise ; mais on ne peut non plus, il nous semble, tirer de ce seul fait une conclusion quelconque sur l' impérialisme de Kipling.11 décrit les pays qu’il connaît et qu’il aime,les coins de terre qu’il trouve pittoresques, mais là dedans il est difficile devoir une question de suprématie anglo-saxonne.
Et pourtant, certes oui, en un sens, Rudyard Kipling est bien le chantre de l’hégémonie anglaise; mais ce que nous voulions mettre en lumière, c’est qu’il ne l’a pas été entoutes ses œuvres, et surtout qu’il n’a pas mis constamment son art au service de cette idée. Il a été professeur d’orgueil anglais, non pas en ses romans et ses contes en prose, mais en ses vers. Gela ne fait nul doute. Toute l’Angleterre a frémit d’enthousiasme en écoulant —comme on écoute une formule sacrée — le Recessionnal, poème ardent où chante en effet et s’exalte l’âme même de la race, où la plus belle fleur de son sang s’épanouit pour la joie des multitudes qui, sous toutes les latitudes, depuis les glaces du pôle jusqu’aux ondes tièdes du Gange, rêvent de la libre et toujours plus grande Angleterre. ,
C'est ce poème surtout qui a sacré Kipling " barde
national " (approximation de Michel Epuy, Kipling a toujours refusé cette charge officielle) ; c’est après l’avoir entendu et en avoir tressailli d’amour-propre que l’Angleterre a acclamé Kipling comme son prophète.... Il l’est assurément, si coùrtque soit cette poésie vis-à-vis de ses autres œuvres, car en ces sortes de choses le nombre de lignes ne fait rien à l’affaire, il l’est puisque ces quelques strophes ont suffi en effet à ranimer l’ardeur ancestrale des Anglo-Saxons pour l’orgueil de conquête, il l’est.... Mais les autres nations ont sans doute le droit de voir en Kipling un autre homme que l’auteur du Recessionnal et de voir et d’aimer en cet écrivain un prodigieux artiste doué d’une
imagination et d’une sensibilité surprenantes, de voir et de saluer en lui l’auteur des Livres de la Jungle et de La Lumière qui s'éteint....
Dans le domaine de l’art, Kipling exerce une influence réellement plus directe et sensible. Il a ouvert des voies nouvelles. Ce qu’on ne peut en tout cas lui dénier, c’est
sa sincérité, une sincérité souvent cruelle, moqueuse, cynique, mais toujours naturelle et simple. Et la sincérité en art est chose malheureusement si peu communequ’elle force toutes les admirations.

En Angleterre on fit mieux encore que d’admirer Kipling, on le suivit. C’est lui qui a montré le chemin aux nombreux romanciers qui se sont mis à étudier et à peindre
les terres lointaines. Jamais l’Anglais n’avait oublié son amour pour les livres de voyages; mais depuis Kipling, ce genre, qui était tombé fort bas, s'est relevé et brille
d’un éclat nouveau. De tous les côtés, les écrivains,emportant leurs machines à écrire jusque dans les îles désertes (voir note) s’en vont à travers les empires de la GrandeBretagne; ils observent, ils explorent, ils notent, ils racontent. C'est une fièvre nouvelle et plus noble certainement que celle qui pousse leurs lecteurs à conquérir ces mêmes terres par appât du gain et pour le développement purement matériel de la « plus grande Angleterre ».

A tout prendre, il faut donc louer Rudyard Kipling d’avoir battu en brèche la vieille littérature prêcheuse de l’Angleterre. Il a remis en honneur le culte de la vérité, et si, d’aventure, ce culte restauré exerce une influence pernicieuse sur les goûts de ses compatriotes et les pousse à commettre quelque acte trop « énergique », il serait souverainement injuste d’en attribuer la faute à Kipling S’il est patriote, c’est son droit et sondevoir, mais il est avant tout un très grand artiste et, comme tel, il appartient au « plus grand public » qui dans toutes les nations l’admire et l’applaudit.
MICHEL EPUY.

note: Le fait est authentique.
Rudyard Kipling.


















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