La malédiction de Stephen (1884)
(Dans le style de Tennyson)
Echoes by Two Writers> The Outward Bound Edition
De retour en Inde, avec sa soeur Trix, Kipling fait une édition « familiale » de leurs textes. Il s’agit ici d’une parodie de Tennyson. le narrateur raconte à un jeune public les aventures du Roi Stephen et de son tailleur (l’anecdote vient de Shakespeare, Othello II,3, inspiré d'une vieille ballade)
Cette (longue) parodie reprend le motif du noble avare qui ne veut pas payer ses créanciers (cf.Molière : Dom Juan et Monsieur Dimanche) et repose en partie sur la prohibition de l’usure, considérée comme un péché, le temps appartenant à Dieu. Prohibition contournée par nécessité économique en ayant recours par exemple aux Juifs. Mais le vrai motif du Roi est bien plus trivial...
Fils de Jesse : David
Sacqueboute et psaltérion : anciens instruments de musique du type trombone et cythare
Samit : tissu précieux de soie lourde souvent brodée d’or ou d’argent
Miniver : fourrure souvent blanche, en français « vair » comme la pantoufle de… verre
"Toile fine": traduction de « lawn » toile légère
« vilain » traduit « churl » pour désigner ici un artisan non noble, et non un trait de visage ou de caractère.
« Le crédit est le voleur du temps » reprend une citation de d’Edward Young « Procastination is the thief of time » Night Thoughts (1742)
Neuvième d’homme : vient du proverbe : « Nine Tailors make a man » déformation de « Nine tellers mark a man » jeu de mots ( Neuf sonneurs marquent un homme > neuf tailleurs font un homme : la cloche de l’église sonnait neuf fois pour les funérailles d’un homme)
Lown : homme sans valeur/méprisable
La malédiction de Stephen
J'ai tourné les pages du livre d’images,
Je me suis agrippé avec les enfants au cheval à bascule,
Et j'ai secoué le hochet jusqu'à ce qu'il sonne à nouveau ;
Et, tandis que je gambadais parmi ces bourgeons de jeunesse,
J'ai façonné un conte de nurserie comme ceci :
Le roi Stephen, du haut des créneaux du château
Qui surplombait sombrement le bosquet de sapins et le lac,
Regarda son peuple et vit
La nation aux nombreuses bouches l'acclamer,
Lui qui était un digne pair. Les pinèdes résonnaient,
Dans un tonnerre somnolent jusqu'à la mer environnante,
De « Digne pair » ; et, le long de la longue rue blanche,
Les chaumières aux volets verts faisaient écho : « Digne pair ».
Mais dans le cœur du grand roi, la douleur régnait en maître,
Et sous ses sourcils, l’œil royal brûlait,
Comme des tisons mourants brûlent dans un âtre éteint
Quand ceux qui les entretiennent sommeillent. Lentement d'abord,
Les mots brûlants se brisèrent sous les lèvres barbues,
Et la main gantée de fer glissa en arrière jusqu'au trône
Où le roi était assis. Comme un barrage
Au printemps qui se brise et submerge la vallée,
Ainsi le « Damn » du roi éclata sur la cour silencieuse,
Et réduisit le bouffon au silence complet,
E tous les courtisans se demandèrent où ils étaient assis
« Qu'est-ce qui afflige le roi Stephen ! » Puis le grand roi parla,
Comme Saül avait parlé dans la tente voilée,
Avant que le fils de Jesse n'apaise son âme
Avec la sacqueboute et le psaltérion : « Malheur à moi !
Le péché s'insinue parmi nos serviteurs à ma table,
Et dans mon palais royal, nous trouvons le péché —
D'abord parmi les plus humbles ; étant humbles,
Ils pèchent comme des brutes, de manière brutale et bestiale.
Mais toujours vers le haut s’élève la flamme du péché,
Contaminant même les plus hauts placés. La convoitise du gain,
Qui n'épargne pas la personne du roi,
S'est abattue sur nous, et voici que je pars
Combattre la corruption, même si je perd ma vie ;
N'aimant pas la vie, mais craignant plutôt la mort
Avec la corruption de la vie sur mon âme qui s'en va.
Priez pour moi, ô mes courtisans ! » Et ils se lamentèrent,
Ces souverains barbus des fosses et des champs,
Grands princes de la charrue, pour le roi ;
Et la tristesse plana sur la cour en pleurs,
Et le grand destrier hennit comme une jument.
Ainsi, dans le crépuscule, passa le roi
Le long de la longue rue blanche, en armure et cotte de mailles,
Passant devant les dunes et les haies balayées par le vent, jusqu'à ce qu'il atteigne
Une chaumière basse près de la mer rugissante,
Où quelqu'un était assis pour toujours à une table,
Les jambes croisées, et enfonçait l'aiguille en va-et-vient,
A travers la soie et le samit, le minerve et la toile fine,
Comme les porcs en automne percent le gland tombé
Pour se nourrir avec leurs défenses acérées, blanches et recourbées ;
Et le chanteur chantait sans cesse sa chanson,
Et à travers les fenêtres, Stephen entendait l’air :
« Un Diable et un Tailleur— un démon et un homme,
Qui se querellaient depuis la création du monde —
Résous mon énigme si tu le peux.
Un Tailleur et un Diable— homme et esprit
L'un noir comme du fil noir—l‘autre blanc
Comme le tissu qui habille les membres du grand roi la nuit.
Le Diable et le Tailleur. Soie et fil,
Ô miniver primevère ! Ô samit rouge,
Qui drape les rideaux du lit du grand roi !
Car les hommes doivent vêtir leur nudité, et moi,
A crédit ou comptant, je fournis rapidement
Des babioles tissées et des ornements brodés ».
Et puis la voix s'éteignit soudainement à l'intérieur,
Car le destrier hennit dans le crépuscule,
Et fit trembler les fenêtres de la chaumière délabrée.
Alors, les paupières mi-closes et d'énormes cisailles
Suspendues à son côté comme une épée, le vilain s'avança,
Et vit l'ombre du grand roi sur la porte,
Mais ne fit aucune révérence, comme il sied à un vilain
En présence d’un roi, mais, de sa poitrine
Il tira un tas de papiers, de ruban et de fil,
Et murmura : « Le crédit est le voleur du temps !
Mon or, Roi Stephen, pour le riche pourpoint,
Pour les chausses et le baudrier, déjà vieux de trois mois,
Et pour le manteau brodé sur ton dos—
Mon or, Roi Stephen ! » Mais le roi sans reproche
Tira promptement de son fourreau ce qui paie
Toutes dettes d'un seul coup ; et à la lueur de la grande lame
Le vilain recula vivement vers la porte de la chaumière,
Et Stephen parla ainsi au rustre :
« Moi, étant roi, si je t'avais fendu le corps
Du menton à l’échine, j'aurais souillé ma bonne épée
Du massacre inutile d'un neuvième d'homme ;
Et je suis venu dans la tristesse, non dans la colère,
Pour juger de ta trahison envers le roi ;
Notre noble ordre n'a nul dessein de tromperie
Envers moi ni les miens - mes gens ne connaissent pas le péché,
Et tout mon peuple est un peuple sans péché,
Satisfait de peu, hormis des dons de Dieu
Et de ma gloire débordante. Toi seul,
Égaré par la convoitise de l'or, es tombé dans le péché —
Le plus meurtrier, étant conçu par soi-même : car le péché
Attrapé par contagion (comme la patte rouge de la colombe
Que j'ai souillée par la boue) est une faute moindre
Que le crime centré sur soi-même dans un seul cœur
Et élevé dans l'isolement. Moi, ton roi,
J'ai porté les vêtements d'une vie sans tache,
Et aussi (puisque le monde en désire davantage
Pour les membres humains) quelques vêtements faits par toi ;
Et c'étaient des chausses et un pourpoint, comme tu le dis,
Et aussi des chausses pour mes membres inférieurs,
Et dans ces chausses réside tout ton péché :
La rapine et la cupidité, et les intérêts recherchés sur les factures,
Et l'augmentation mensuelle des pièces d'argent
Facturée pour le temps qui passe - ce qui est l'œuvre de Dieu,
Et non le fruit de ton travail, ô vilain;
Et toi, dépourvu de honte, tu as inscrit
Le coût de ces mêmes chausses que je porte
Avec usure et intérêts, rustre pécheur,
Et je juge le coût exorbitant
De six pences ronds. Regardez ! » Et là, sa main
Glissa vers l'arrière jusqu'au dosseret de sa selle,
Et saisit l’ample vêtement qu'il portait
Dans une colère royale. « Voyez sa taille !
L’air léger des plis sur les plis,
Et les complications labyrinthiques de l’assise,
Entre la selle et ma chair royale,
Qui m'irritent jusqu’au sang.C’est là ton œuvre—
Grande et mal ajustée comme les bourgeons ridés
Qui cachent les enfants des mélèzes au printemps.
Remercie donc les étoiles infâmes qui ont vu ta naissance
Que l'argent et non l'acier acquittent la dette...
Pourtant, Lancelot retombe dans son amour,
Et les tailleurs titubent réduits à la neuvième partie d’une bête
Et entièrement vermineux—et mon discours, je le crains,
Tombe mortellement sur des oreilles sourdes qui ne peuvent percevoir que
Le cliquetis des ciseaux et de l'argent. C'est pourquoi, vilain,
Je suis résolu à te maudire - non pas dans la colère,
Car la colère est étrangère à l'esprit des rois,
Mais pour mémoire, et avant que je parte
Je t'appelle — par tristesse, non par colère —
Moi, Stephen, je t'appelle Lown ». Et toute la forêt
Frémit à la malédiction de Stephen, et loin en mer
Les poissons tremblèrent, sans savoir pourquoi ;
Et les corbeaux qui rentraient chez eux oublièrent de croasser
Au son de la malédiction du roi. Et lui, le vilain,
Se recroquevilla comme un scarabée se recroqueville sous l’épingle
Lorsque les enfants du village le piquent dans leur jeu,
Et, comme une bûche, roula sous les sabots du destrier ;
Et Stephen retourna à sa Cour.
The Cursing of Stephen
(in the style of Tennyson)
I turned the pages of the baby's book,
I hung with children on the rocking-horse,
And shook the rattle till it rang again;
And, while I gambolled 'mid these buds of youth,
I shaped the nursery legend into this:
King Stephen, o'er the castled battlement
That frowned above the fir-copse and the lake,
Looked downward on his people and beheld
The many-mouthèd nation call on him
Who was a worthy peer. The pine-woods rang,
In slumb'rous thunder to the girdling sea,
With 'Worthy peer'; and, down the long white street,
Green-shuttered cots re-echoed; 'Worthy peer.'
But in the great king's bosom pain was lord,
And 'neath his brows the royal eyeball burnt,
As dying brands burn on the wasted hearth
When those that tend them slumber. Slowly first
The hot words brake beneath the bearded lips,
And the mailed hand slid backward to the throne
Whereon the king was seated. As some dam
In spring bursts down the wall and whelms the vale,
So broke the king's 'Damn' o'er the silent Court,
And stilled the Jester into utter peace,
And all the courtiers wondered where they sate
'What ails King Stephen!' Then the great king spoke,
As Saul had spoken in the shrouded tent,
Before the Son of Jesse soothed his soul
With sackbut and with psaltery: 'Woe is me!
Sin creeps upon our servants at the board,
And in my royal palace find we sin—
At first among the lowest; being low,
They sin as brutes, in brutal, bestial wise.
But ever upward curls the flame of sin,
Infecting e'en the highest. Lust of gain,
That spareth not the person of the king,
Hath fallen upon us, and behold I go
To fight corruption, though I lose my life;
Not loving life, but rather fearing death
With life's corruption on my parting soul.
Pray for me, O my courtiers!' And they wailed,
Those bearded rulers of the fosse and field,
Great princes of the Plough-tail, for the king;
And sorrow hung about the sobbing Court,
And that great charger squealed like any she.
So, in the twilight, passed the king away
Adown the long white street, all armed and mailed,
Past dune and wind-swept hedgerow, till he reached
A low-built cottage by the roaring sea,
Wherein one sat for ever at a board,
Cross-legged, and drave the needle to and fro,
Through silk and samite, minever and lawn,
As swine in autumn pierce the fallen mast
For forage with their keen, white, curved tusks;
And evermore the singer sang his song,
And through the windows Stephen heard the strain:
'A Devil and a Tailor, fiend and man,
That were at strife since first the world began—
Read me my riddle's reading an you can.
A Tailor and a Devil-man and sprite.
Black as black thread was one—the other white
As cloth that clothes the great king's limbs at night.
The Devil and the Tailor. Silk and thread,
O primrose minever! O samite red,
That drapes the curtains of the great king's bed!
For men must clothe their nakedness, and I,
For credit or for cash, give swift supply
Of woven gauds and broidered bravery.'
And then the voice ceased suddenly within,
Because the charger whinnied through the dusk,
And shook the windows of the crazy cot.
Whereon, with eyelids shaded, and huge shears
Slung swordwise at his side, the churl advanced,
And saw the great king's shadow on the door,
But made no reverence, as befit a churl
In royal presence, only, from his breast,
Dragged forth a store of papers, tape, and thread,
And murmured: 'Credit is the thief of time!
My gold, King Stephen, for the doublet gay,
For hose and baldric, now some three months old,
And for the broidered cloak upon thy back—
My gold, King Stephen!' But the blameless king
Drew swiftly from his scabbard that which pays
All debts in one; and at the great blade's light
The churl fled backward to the cottage door,
And Stephen spake in this wise to the churl:
'I, being king, an I had cleft thy form
From chin to chine, had sullied my good sword
With useless slaughter of a ninth-part man;
And I am come in sorrow, not in wrath,
Laisser un commentaire