Croiseurs (1899)
Morning Post et plusieurs journaux américains> Five Nations
Poème modifié pour l’édition de The Five Nations.
Le poème a pour cadre la guerre en Afrique du sud. Kipling s’engage pour que l’Angleterre intervienne militairement contre les Boers. 15 jours après la publication dans la presse de ce poème, 10 000 hommes sont envoyés pour défendre Natal.
Kipling a fait plusieurs séjours à bord d’un croiseur et explique son rôle en utilisant la métaphore de la séduction (attirer et leurrer) et plus explicitement de la prostitution. La stratégie anglaise était comme à Trafalgar de faire sortir la flotte ennemie de ses ports pour la détruire. Le centre du dispositif est constitué par les lourds navires de Guerre (vaisseaux de ligne comparés à des proxénètes). Le rôle des croiseurs, héritiers des frégates à voiles, plus rapides, était principalement de chercher et d’attirer l’ennemi. Avant la radio, les croiseurs devaient revenir au port pour transmettre leurs informations. L’introduction de la vapeur pose des nouveaux problèmes de discrétion (les fumées) et de ravitaillement en charbon. Enfin les croiseurs étaient également chargés d’arraisonner les navires marchands ennemis. La description faite par Kipling en 1899 anticipe de manière très précise ce qui sera le rôle des croiseurs pendant les deux guerres mondiales.
Kipling fait volontiers les objets, en particulier les navires ( Big Steamers) mais aussi les bouées ( The Bell Buoy) et les phares (The Coastwise Lights). Il utilise dans ce poème une règle grammaticale de l’anglais qui utilise un neutre pour les objets (it) mais féminise les navires (she), les croiseurs sont donc personnalisés naturellement par des femmes, mais pas les vaisseaux de ligne...
Kipling mêle la métaphore des « filles » des ports avec un vocabulaire soutenu et des descriptions d’un registre épique, qui peut venir en partie de certains chants de marins, ballades, chansons de bord et shanties.
"Lit nuptial de la la Mort" : lien avec le poème suivant dans The Five Nations, The Destroyers, qui s’ouvre sur "Les mariées de la Mort". Tourner à contre sens des aiguilles d’une montre était réputé néfaste.
Croiseurs
Comme notre mère la Frégate, parée et élégante,
Faisait la cour à son fier gaillard, le Vaisseau de Ligne ;
Ainsi nous, ses filles audacieuses, forgées par le fer et le feu,
Abordons et trompons selon le désir de nos commandants.
Maintenant, je vous prie, considérez les peines que nous endurons,
Patrouillant la nuit sur les routes maritimes, gardes et leurres ;
Puisque la moitié de notre métier est du même genre charmant
Que celui que pratiquent les filles fougueuses dans les ports.
Car telle est notre mission—espionner et faire de la place,
Tout en nous cachant et en guidant l'ennemi vers sa perte ;
En encerclant, en déconcertant, nous appâtons et trahissons,
Et les incitons à livrer bataille au large .
Le marchand ventru, ne se doutant de rien,
Navigue tranquillement, feux de proue et de côté allumés,
Jusqu'à ce que, sans feux, légers et furtifs, nous bondissions
Pour le forcer à révéler ses activités en mer.
Et quand nous avons éveillé l’ardeur d'un ennemi,
Pour l'attirer vers nos gaillards, nous nous enfuyons,
Jusqu'à ce que, averti de l' étrange fumée qui se rapproche sournoisement, il s'enfuit
Avant que nos brutes ne se rapprochent pour en faire une bonne prise.
Ainsi, lorsque nous avons espionné le chemin de leur flotte,
L'une file porter la nouvelle jusqu'à la côte ;
Et, de peur qu’avec de fausses manœuvres il ne fassent demi-tour et s'échappent,
L'une reste derrière eux pour les suivre et les surveiller.
Bientôt nous reviendrons, à nouveau rassemblées,
À travers les tristes creux maculés de pluie —
À travers les crêtes grises, frisées d’écume et courbées —
Pour rejoindre la longue danse autour de la courbe du monde.
Les embruns salés et amers, la réverbération du soleil,
Le sillage tremblant de la lune, égarent nos yeux,
Où, en nous reliant et en nous élevant, nous saluons nos sœurs
Entre les déferlantes croisées et les plongeons vent debout
Comme des jeunes filles attendant que la mariée paraisse,
Elles s'amusent de plaisanteries légères et sans esprit,
Ainsi, tournant à contre-sens autour du lit nuptial de la mort,
Chacune raille sa voisine et signale et dit : —
« Que voyez-vous ? Leurs signaux, ou des éclairs au loin ?
Qu’entendez vous ? Le tonnerre de Dieu, ou les canons de notre guerre ?
Que discernez-vous ? Leur fumée, ou les nuages déchirés et emportés par le vent ?
Que poursuivez-vous ? Leurs lumières, ou l'Astre du jour qui s'éteint ? »
Ainsi, jadis, nombreux ont été trompés par de fausses apparences,
Trompeuses, nous entravons la route de nos ennemis,
Car telle est notre vertu : traquer et trahir ;
Préparant de grandes batailles à l'autre bout du monde.
Maintenant, la paix est finie et nos peuples reprennent courage,
Car les lois qui restreignaient notre art ont disparu ;
De haut en bas des promontoires voisins et contre le vent lointain,
Nous sommes libérés (ô soyez rapides !) pour accomplir notre tâche !
[ strophes 5 et 6, initialement :
Et quand nous avons éveillé l’ardeur d'un ennemi,
Pour l'attirer vers nos gaillards, nous nous enfuyons—
Mais jamais si lents que nous le distancions
Ni jamais si lents qu'il nous rattrape
Alors tanguant et roulant, il suit au loin
sous une grêle de longues pièces pour flétrir notre beauté
Jusqu'à ce que, averti de l' étrange fumée qui se rapproche sournoisement, il s'enfuit
Avant que nos brutes ne se rapprochent pour en faire une bonne prise.]
Cruisers
1
AS our mother the Frigate, bepainted and fine,
Made play for her bully the Ship of the Line;
So we, her bold daughters by iron and fire,
Accost and decoy to our masters' desire.
2
Now, pray you, consider what toils we endure,
Night-walking wet sea-lanes, a guard and a lure;
Since half of our trade is that same pretty sort
As mettlesome wenches do practise in port.
3
For this is our office — to spy and make room,
As hiding yet guiding the foe to their doom;
Surrounding, confounding, we bait and betray
And tempt them to battle the seas' width away.
4
The pot-bellied merchant foreboding no wrong
With headlight and sidelight he lieth along,
Till, lightless and lightfoot and lurking, leap we
To force him discover his business by sea.
5
And when we have wakened the lust of a foe,
To draw him by flight toward our bullies we go,
Till, 'ware of strange smoke stealing nearer, he flies
Ere our bullies close in for to make him good prize.
6
So, when we have spied on the path of their host,
One flieth to carry that word to the coast;
And, lest by false doublings they turn and go free,
One lieth behind them to follow and see.
7
Anon we return, being gathered again,
Across the sad valleys all drabbled with rain —
Across the grey ridges all crisped and curled —
To join the long dance round the curve of the world.
8
The bitter salt spindrift, the sun-glare likewise,
The moon-track a-tremble, bewilders our eyes,
Where, linking and lifting, our sisters we hail
'Twixt wrench of cross-surges or plunge of head-gale.
9
As maidens awaiting the bride to come forth
Make play with light jestings and wit of no worth,
So, widdershins circling the bride-bed of death,
Each fleereth her neighbour and signeth and saith: —
10
"What see ye? Their signals, or levin afar?
"What hear ye? God's thunder, or guns of our war?
"What mark ye? Their smoke, or the cloud-rack outblown?
"What chase ye? Their lights, or the Daystar low down?"
11
So, times past all number deceived by false shows,
Deceiving we cumber the road of our foes,
For this is our virtue: to track and betray;
Preparing great battles a sea's width away.
12
Now peace is at end and our peoples take heart,
For the laws are clean gone that restrained our art;
Up and down the near headlands and against the far wind
We are loosed (O be swift!) to the work of our kind!
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