La Ballade de la Pension Fisher (1888)
Départmental Ditties
Ce poème a donné lieu à un court métrage de Capra, sa première expérience de réalisateur en 1922: Fulta’s Fisher Boardin house
Il s’agit d’une mise en image/illustration du poéme dont le texte apparait révélant le contenu dramatique du poème et des images évoquées ( le combat des ombres en particulier qui aura une grande postérité). Le film montre un aspect « cinématographique » de l’écriture poétique de Kipling en « plans » successifs qui constituent déjà un « montage ».
Boarding-house: taverne, pension, bouge à matelot
Hughli : fleuve défluent du Gange, l’histoire se passe à Calcutta
Fultahprénom du personnage, mais également village au bord de l’Hughli
Rhum noir/Rouge : citation de la bible : Proverbes 23,31 : « Ne regarde pas le vin quand il est rouge »
Soufre du seigneur : citation de la bible : Luc 17,29 :, destruction de Sodome : « Et il plut du Ciel du feu et du soufre »
Collinga: peut-être un ancien royaume proche de Calcutta, pour dire que sa mauvaise réputation est connue de tous ?
Hans évoque à la fin du poème son itinéraire de retour au Danemark.
Traduction : traduit par A.Savine et M.Georges-Michel, Chansons de la Chambrée, L’Edition française illustrée, 1920. Voir plus bas.
La Ballade de la Pension Fisher
Cette nuit-là, à travers les chaînes d’amarrage,
Le cadavre aux yeux ouverts roula librement,
Pour flotter vers Garden Reach
Et pourrir à Kedgeree,
L’histoire que la Hughli raconta au banc de sable,
Le banc de sable me la raconta.
C’était la pension de Fultah Fisher,
Où vivent les marins,
Et il y avait là des hommes de tous les ports
Du Mississippi à la Clyde,
Et ils crachaient et fumaient royalement,
Et mentaient effroyablement.
Ils mentaient à propos de la Mer pourpre
Qui leur donnait si peu de pain,
Ils mentaient sur la Terre ici-bas,
Et les cieux Là-Haut,
Car ils avaient trop souvent regardé
Le rhum noir quand il était rouge.
Ils racontaient leurs histoires de ruines et de torts,
De honte, de luxure et de fraude,
Ils soutenaient leurs pires récits avec
Le soufre du Seigneur,
Et des jurons crépitants allaient et venaient
À travers la table frappée du poing.
Et il y avait Hans, le Danois aux yeux bleus,
Au cou de taureau, aux bras nus,
Qui portait sur sa poitrine velue
Le talisman de sa fiancée Ultruda —
Le petit crucifix en argent
Qui protège un homme du mal.
Il y avait aussi Jake Sans-Oreilles,
Et Pamba le Malais,
Et Carboy Gin le cuisinier guinéen,
Et Luz de la baie de Vigo,
Et Honest Jack qui leur vendait des hardes de marin
Et récoltait leur paie.
Il y avait aussi Salem Hardieker,
Un Bostonien maigre —
Russes, Allemands, Anglais, Métis, Finlandais,
Yankee, Danois et Portugais,
À la pension de Fultah Fisher,
Ils se reposaient de la mer.
Anne d’Autriche partageait leurs verres,
Collinga connaissait sa réputation,
De Tarnau en Galice
Elle vint au Bazar de Jaun,
Pour manger le pain de l’infamie
Et toucher le salaire de la honte.
Elle tenait une douzaine d’hommes en son pouvoir—
Un riche butin de guerre lui revenait,
En collants et robes et bagues et chaînes
Reçus de vingt marins
Et, à Port Law, cette semaine-là, on la disait appartenir
A Salem Hardieker.
Mais les marins ont appris — ce que les terriens savent —
Que jamais les cadeaux ni l’argent
Ne peuvent éviter un clin d’œil de l’amour
Ni retenir le vol de la fantaisie,
Quand Anne d’Autriche glissa son regard
Sur Hans, le Danois aux yeux bleus.
Puisque la vie est un combat, et que combat signifie couteau,
De Howrah à la Baie,
Et qu’il peut mourir avant l’aube
Celui qui a passé la journée à boire,
A la pension de Fultah Fisher,
On courtise tant qu’on le peut.
Mais froid était Hans, le Danois aux yeux bleus,
au cou de taureau, aux bras nus,
Et le rire secouait sa poitrine sous
Le talisman de la jeune Ultruda —
Le petit crucifix en argent
Qui protège un homme du mal.
« Tu parles à Salem Hardieker ;
Tu étais sa régulière, je le sais.
Je m’embarque demain, tu vois,
Et nous contournerons le Skaw,
Vers le sud, en passant le Cattegat, par Hjelm,
Jusqu’à Besser à Saro. »
Quand l’amour rejeté se transforme en haine,
Le pire advient à l’homme.
« Tu parles à Salem Hardieker » —
Elle parla comme une femme peut le faire.
Un cri— un sanglot —« Il m’a traitée de — noms ! »
Et alors la bagarre commença.
Un juron de Salem Hardieker,
Un cri dans les escaliers,
Une danse d’ombres sur le mur,
Un coup de couteau à l’improviste —
Et Hans s’effondra, comme un boeuf abattu,
À travers les chaises brisées.
Dans les mains tremblantes d’Anne d’Autriche,
La tête fatiguée s’affaissa :
« Je m’embarque demain, tout droit
Pour Besser à Saro ;
Et là, Ultruda viendra me rejoindre
À Pâques, et je partirai
« Vers le sud, en passant le Cattegat — Qu’y a-t-il ici ?
« Il n’y a—pas—de phares—pour guider ! »
Le murmure cessa, l’esprit s’en alla,
Et Anne d’Autriche pleura
Dans la pension de Fultah Fisher
Quand Hans le puissant mourut.
Ainsi ils tuèrent Hans, le Danois aux yeux bleus,
Au cou de taureau, aux bras nus,
Mais Anne d’Autriche prit la première
Le talisman d’Ultruda —
Le petit crucifix en argent
Qui protège l’homme du mal.
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Traduction de A.Savine et M.Georges-Michel, Chansons de la Chambrée, L’Edition française illustrée, 1920.
Ballade de la Pension Fisher
Cette nuit-là, quand le cadavre aux yeux grands ouverts eut roulé librement à travers la chaîne des corps morts,
Pour dériver avec bien des détours près du Garden Reach et aller pourrir à Kedgeree,
Le Hougli dit ce conte au bas-fond, et le stérile bas-fond me l’a redit.
C’était la pension de Fultah Fisher où résident les marins.
Il y avait là des hommes de tous les ports depuis le Mississipi jusqu’à la Clyde.
Ils trônaient comme des rois, et fumaient et contaient d’énormes mensonges.
Ils en contaient sur la mer de pourpre qui leur rapportait un morceau de pain ;
Ils en contaient sur la terre qu’ils avaient sous leurs pieds, sur le ciel qu’ils avaient au dessus de leur tête,
Car ils avaient regardé trop souvent du côté du rhum noir quand il prend la flamme rouge du Punch.
Ils contaient leurs histoires de naufrages, et de mauvaises heures, de honte, de débauche et de fraude ;
Ils soutenaient leurs assertions les plus crues avec le soufre du Seigneur ;
Et des jurys pétillants allaient et venaient par dessus la table martelée à coup de poings.
Et il y avait là Hans le danois aux yeux bleus, au cou de taureau, au bras nu,
Qui portait sur sa poitrine velue le porte-veine de la demoiselle Ultrude,
Un petit crucifix en argent, qui préserve les hommes du malheur.
Et il y avait là Jack-sans-oreilles, et Pamba le Malais,
Et Carboy Gin, le cuisinier de Guinée, et Luz, de la baie de Vigo
Et l’honnête Jack qui leur vendait des hardes, et récoltait leur solde,
Et il y avait Salem Hardiker : lui, c’était un maigre Bostonien.
Et des Russes, des Allemands, des Anglais, des Métis, des finnois, des Yanks, des Danois et des Portugais.
Et il en venait à la pension Fultah pour se reposer de la mer.
Or, « Anne d’Autriche » partageait leurs boissons ; Collinga connaissait sa réputation,
De Tarnau en Galicie, elle était venue à Jann Bazaar
Pour manger le pain de l’infamie et recevoir le salaire de la honte.
Elle traînait sur ses talons une douzaine d’hommes, ses dépouilles opimes* de guerre.
C’étaient des bas, des robes, des laques, des chaînes, don de vingt marins,
Et selon la loi du Port, les gens l’appelaient la femme à Salem Hardiker.
Mais les gens de mer apprirent ce que les terriens savaient : que ni les cadeaux, ni le gain
Ne peuvent maitriser les clignements d’une lumière d’amour, ni empêcher le vol du Caprice,
Quand Anne d’Autriche fit de l’œil Hans le danois aux yeux bleus.
Comme la vie signifie lutte et que la lutte signifie le couteau, depuis Howrah jusqu’à la baie,
Et que celui qui a bu tout le jour peut mourir avant l’aube,
On fait l’amour à la pension de Fultah Fisher quand on le peut.
Mais il était froid, Hans le Danois aux yeux bleus, au cou de taureau, au bras nu,
et le rire secoua sa poitrine sur le porte-bonheur de la demoiselle Ultrude,
Le petit crucifix d’argent qui garde un homme du malheur.
— » Vous causez à Salem Hariker, vous étiez sa gosse, je le sais,
Je m’embarque demain, voyez, et nous faisons le tour du Skaw,
Vers le Sud, puis Cattegat, par Hjelm, pour aller à Besser-en-Sarro. »
Quand l’amour dédaigné se tourne en haine, tous les malheurs attendent l’homme.
« Vous causez à Salem Hardiker. » Elle parla comme une femme peut le faire.
Un cri, un sanglot; » il m’a traitée de… de…. » et aussitôt la bagarre commençe.
Un juron de Salem Hardiker, un cri sur les escaliers,
Une danse d’ombres sur les murs, un coup de couteau porté à la dérobée
Et Hans s’affaisse, comme s’écroule une bête de boucherie, parmi les chaises brisées
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La tête inerte tomba sur les mains d’ »Anne d’Autriche »
» Je m’embarque demain tout seul pour Besser-en-Saro
Et là Ultrude vient me trouver à Pâques et je vais
Au Sud, vers le Cattegat… Qu’est-ce qu’il y a là ? Il n’y a pas… de lumière… pour
guider !
La voix qui murmurait se tut, l’âme était partie, et « Anne d’Autriche » pleura.
Dans la pension de Fultah Fisher quand mourut le vigoureux Hans.
Ce fut ainsi qu’on assassina Hans le Danois aux yeux bleus, au cou de taureau, au bras nu.
Mais « Anne d’Autriche » s’empara tout d’abord du porte-bonheur de la demoiselle Ultrude,
Du petit crucifix en argent qui garde un homme du malheur.
*(cette édition ne donne aucune note) Les dépouilles opimes (en latin : spolia opima) sont les armes et pièces d’armures pris par un général romain sur un chef ennemi tué en combat singulier, dont la consécration constitue l’honneur suprême pour le général victorieux, conférant un prestige plus important encore que la célébration d’un triomphe.
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