D.24. Dirge of Dead Sisters

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                                Elégie pour les Sœurs Mortes (1902)
(Pour les Infirmières qui moururent dans la Guerre d’Afrique du Sud)

The Five Nations
Deux fois plus de Britanniques sont morts de maladie que de la guerre en Afrique du sud, en particulier de fièvre typhoïde. Le nombre d’infirmières était notoirement insuffisant, même si depuis la guerre de Crimée Florence Nightingale a considérablement fait évoluer les soins et la prise en charge des soldats blessés.
Le terme de "Sœurs" peut prêter à confusion. Le terme militaire exact pour les infirmières militaires était «  Nursing Sister » qu’elles soient religieuses ou pas. Le poème fait référence à l’épidémie qui frappé Bloemfontein. Arthur Conan Doyle, présent comme médecin a pu décrire des scènes évoquées par Kipling.

Traduction en vers de J. Castier
Les Cinq Nations , Louis Conard 1920 (Voir plus bas)

« Souvenons-nous maintenant de nombreuses femmes honorables » traduction plus identifiable en anglais : « Let us now remember many honourable Women » qui réécrit un passage célèbre de
L’Ecclesiatique 44,1 utilisé dans la liturgie anglicane : « Let us now praise famous men » ( titre célèbre du livre de James Agee et Walker Evans sur la Grande Dépression traduit en français par  Louons maintenant les grands hommes  Plon 1993) Kipling n’est pas particulièrement un écrivain féministe, mais il a écrit ce vers.
Uitvlugt : Quartier de Cape Town frappé par une épidémie de peste.
Simon’s Town : allusion à Mary Kingsey, écrivaine amie de Kipling qui voyagea seule en Afrique et qui fut infirmière volontaire au Cap et mourut en s’occupant des prisonniers Boers.


Elégie pour les Sœurs Mortes

Qui se souvient du crépuscule et des tentes alignées en ordre
(Les sommets violets se dressaient dans l’air cristallin du soir ?)
Et le tintement des tasses à thé en fer et le rire douloureux et noble,
Et les visages des Sœurs, la poussière sur leurs cheveux ?

(Maintenant et non plus tard, tant que le souffle est dans nos narines,
Maintenant et non plus tard, avant que des années plus viles ne s’écoulent —
Souvenons-nous maintenant des nombreuses femmes honorables,
Celles qui nous firent revenir alors que nous étions près de mourir.)

Qui se souvient du matin et du grondement de la foudre sur les contreforts
(Ces touffes de shrapnel duveteux alignées sur les plaines désertes ?)
Et les voitures de la Croix-Rouge, marqués par le soleil, avançant prudemment sous bonne garde vers le ponceau,
Et les visages des Sœurs regardant gravement depuis les trains ?

(Quand les jours étaient un tourment et les nuits une terreur assombrie,
Quand les Puissances des Ténèbres régnaient sur nos âmes—
Quand nous fuyions, consumés par les Sept Enfers de la Fièvre,
Elles nous ont tendu la main, nous ont guéris et nous ont rendus entiers.)

Qui se souvient de ce minuit, près de la culée détruite du pont
(Pluie d’automne qui crépitait comme une mitrailleuse Maxim sur la tôle ?)
Et les plaines aveuglées par les éclairs, et les wagons qui roulaient, ruisselants et peinants,
Et les visages des Sœurs alors qu’elles transportaient les blessés ?

(Jusqu’à ce que la douleur soit miséricordieuse et nous assomme dans le silence—
Quand chaque nerf implorait Dieu qui avait façonné cette argile maltraitée ;
Quand le Corps triomphait et que la dernière pauvre honte s’en allait —
Elles assistaient nos agonies et essuyaient la sueur.)

Qui se souvient de midi et des cortèges funéraires à travers le marché
(Des corps dissimulés sous des couvertures, sans drapeau, suivis par les mouches ?)
Et du peloton de garde aux pieds endoloris, de la poussière, de la puanteur et de la vétusté,
Et des visages des Sœurs et de la gloire dans leurs yeux ?

(Courageuses derrière la bataille, dans le campement à ciel ouvert, tout entier sacré,
Patientes, sages et joyeuses dans la ville encerclée et puante,
Elles ont enduré sans relâche jusqu’à ce qu’elles se reposent de leurs labeurs —
Petits corps amaigris, ah, si légers à descendre !)

Pourtant, leurs tombes sont dispersées et leurs noms sont complètement oubliés,
La Terre ne s’en souviendra pas, mais l’Ange Vigilant connaît
Celles qui moururent à Uitvlugt quand la peste ravageait la ville—
Celle qui tomba à Simon’s Town au combat contre nos ennemis.

C’est pourquoi nous les avons rachetées, tant que le souffle est encore dans nos narines ;
Maintenant et non plus tard — avant que des années plus viles ne s’écoulent—
Louons avec amour et adoration ces nombreuses femmes honorables,
Celles qui ont donné leur vie pour nous quand nous allions mourir !


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Traduction en vers de J. Castier Les Cinq Nations, Louis Conard 1920

CANTILÈNE DES SŒURS MORTES

Qui se souvient du soir, et des tentes rangées,
(Des sommets violets dans l'air clair et nerveux?)
Du bruit des bols de fer, du rire aux dents figées,
Des visages des Sœurs, la poussière aux cheveux?

(Qui, oui, c'est maintenant, tout le souffle aux narines,
C'est maintenant, avant d'autres ans bien moins grands,
Qu'il faut nous souvenir de ces femmes divines,
Qui nous ont ranimés quand nous étions mourants.)

Qui revoit le matin, la côte au bruit fugace,
(Des flocons de shrapnels flottant sur nos terrains?)
L'ambulance glissant, à l'abri, vers la passe,
Les visages des sœurs qui regardaient, des trains?

(Par les jours de tourment, les nuits de terreur vague,
Quand les Mauvais Esprits nous tenaient, âme et corps,
Parmi les Sept Enfers du fiévreux qui divague,
Elles, tendant leur main, nous ont sauvés encor.)

Qui revoit cette nuit au pont sauté, sans piles,
Comme un Maxim, la pluie aux aciers renversés?
Les paliers sous l'éclair, les chariots en files,
Les visages des Sœurs ramenant les blessés?

(Tant, qu'enfin la douleur nous berçait au silence,
Quand chaque nerf cuisant blasphémait son Seigneur ;
Quand le Corps triomphait, sans honte à la souffrance.
Elles veillaient, tout près, séchant notre sueur.)

Qui revoit les midis aux funèbres cortèges,
(Les corps, sans un drapeau, les moustiques hargneux?)
Le piquet fatigué, les odeurs sacrilèges,
Les visages des Sœurs, la douceur de leurs yeux?

(Braves fors le combat, et dans les camps bénies,
Sages de bonne humeur sous les murs investis.
Elles ont tout souffert... jusqu'aux tâches finies,
Corps usés, dans la fosse légers et petits !)

Leurs tombeaux sont épars, leur nom même s'oublie.
Nul sol ne s'en souvient, — mais l'Ange est là, parmi
Les mortes d'Uitvluyt, sous la peste en folie,
Celles de Simon's Town, secourant l'ennemi...

Nous qu'elles ont sauvés, —oui, le souffle aux narines,
Maintenant, certe, avant d'autres ans bien moins grands,
Louons et respectons maintes femmes divines
Qui moururent pour nous quand nous étions mourants!

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Dirge of Dead Sisters
1902
(For the Nurses who died in the South African War)
1
Who recalls the twilight and the rangèd tents in order
(Violet peaks uplifted through the crystal evening air?)
And the clink of iron teacups and the piteous, noble laughter,
And the faces of the Sisters with the dust upon their hair?
2
(Now and not hereafter, while the breath is in our nostrils,
Now and not hereafter, ere the meaner years go by—
Let us now remember many honourable women,
Such as bade us turn again when we were like to die.)
3
Who recalls the morning and the thunder through the foothills
(Tufts of fleecy shrapnel strung along the empty plains?)
And the sun-scarred Red-Cross coaches creeping guarded to the culvert,
And the faces of the Sisters looking gravely from the trains?
4
(When the days were torment and the nights were clouded terror,
When the Powers of Darkness had dominion on our soul—
When we fled consuming through the Seven Hells of Fever,
These put out their hands to us and healed and made us whole.)
5
Who recalls the midnight by the bridge’s wrecked abutment
(Autumn rain that rattled like a Maxim on the tin?)
And the lightning-dazzled levels and the streaming, straining wagons,
And the faces of the Sisters as they bore the wounded in?
6
(Till the pain was merciful and stunned us into silence—
When each nerve cried out on God that made the misused clay;
When the Body triumphed and the last poor shame departed—
These abode our agonies and wiped the sweat away.)
7
Who recalls the noontide and the funerals through the market
(Blanket-hidden bodies, flagless, followed by the flies?)
And the footsore firing-party, and the dust and stench and staleness,
And the faces of the Sisters and the glory in their eyes?
8
(Bold behind the battle, in the open camp all-hallowed,
Patient, wise, and mirthful in the ringed and reeking town,
These endured unresting till they rested from their labours—
Little wasted bodies, ah, so light to lower down!)
9
Yet their graves are scattered and their names are clean forgotten,
Earth shall not remember, but the Waiting Angel knows
Them that died at Uitvlugt when the plague was on the city—
Her that fell at Simon’s Town in service on our foes.
10
Wherefore we they ransomed, while the breath is in our nostrils;
Now and not hereafter—ere the meaner years go by—
Praise with love and worship many honourable women,
Those that gave their lives for us when we were like to die!

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