https://www.kiplingsociety.co.uk/poem//poems_destroy.htm
Les Torpilleurs (1898)
McClure’s Magazine > The Five Nations
Paru avec des illustrations de Charles T. De Lacy.
Sans rentrer dans les classifications des bâtiments de guerre, le destroyer anglais correspond au Torpilleur ( ou au contre-torpilleur français). J'ai choisi le mot français puisque le poème décrit le lancement d'une torpille (appelé ici "mine")
Comme pour le poème consacré aux croiseurs (Cruisers), Kipling a fait des sorties à bord d‘un destroyer ; à l’époque c’est un petit bateau de guerre bas, léger, rapide et peu armé mais équipé de torpilles.
Quelques mots ont été changés pour la parution dans The Five Nations, ils sont signalés en fin de traduction
Une fois encore Kipling a choqué avec ce poème « militariste » qui parle d’armes, de haine et de morts. Sa vision est pourtant très juste et même stratégiquement visionnaire sur une pratique du combat naval qui anticipe davantage la deuxième guerre mondiale que la première. Le poème est par ailleurs très réussi et très évocateur, sa réception négative me paraît assez évocatrice du "problème" Kipling qui fait rarement ce qu'on attend de lui.
Pour le motif de la haine dans la poésie de Kipling voir : The Beginnings, Children et dans la nouvelle Mary Postgate (en anglais).
Traduction en vers par J.Castier, Les Cinq Nations, Louis Conard 1920. (voir plus bas)
"Epouses de la Mort" : Allusion aux Walkyries nordiques comme aux Apsaras hindouhistes, divinités accompagnant les batailles, distribuant la mort et recueillant l’âme des héros."Choisisseurs des Tués" est du même ordre.
Strophe 1 : aucun signal ou repère côtiers, retirés pour ne pas aider l’ennemi.
Strophe 2 : les navires ennemis communiquent en Morse visuel, ou au son du canon. Un convoi est composé de navires marchands « notre proie chargée » et les navires militaires d’escorte.
Strophe 5 : Mers Étroites » traduction de « Narrow Seas » terme maritime anglais pour désigner la Manche et plus généralement la mer entre l’Angleterre et le continent.
"Shut Down" n'a pas été traduit, la note de la Kipling Society, normalement parole d'Evangile, me parait contradictoire avec le texte, il s'agit pour moi d'un ordre de tir, mais je n'ai trouvé aucune source pour soutenir cette interprétation, pourtant dans la logique du texte...
Les Torpilleurs
La force de deux fois trois mille chevaux
Qui ne visent qu’un seul but ;
La ligne qui tient la course déchirante,
La haine qui propulse le tout :
Les coques dépouillées, se glissant dans la pénombre,
A peine vues, déjà disparues, –
Les Épouses de la Mort qui attendent l’époux –
Les Choisisseurs de Tués.
Au large, là où la mer et l'horizon se confondent,
Sous la pluie, la lumière du jour meurt ;
Les houles sombres se bousculent, attendent
La nuit et notre sacrifice.
Le long des caps battus, aucun signal—
Aucun repère sur les bancs ou les barres—
Cernés et désespérés, nous osons
Le jeu aveugle de la guerre.
Plus près des faisceaux lumineux qui épellent
Le conseil de nos ennemis ;
Plus nets, les canons aboyant qui indiquent,
À leurs flancs dispersés de se regrouper.
Ils se pressent droit vers le piège
Depuis des ports laissés sans défense.
Silence, et comptons notre proie chargée,
Le convoi et son escorte !
Sur un haut-fond , avec à peine un pied d’eau
Là où abondent rochers et îlots,
Cachés et silencieux, nous les regardons projeter
Au loin leurs lumières inquiètes.
Ce n'est pas ici, ce n'est pas ici que réside votre danger
(Regarde bien, ô yeux voilés !)
Sauf là où s'envolent les pigeons des rochers, étourdis,
Les falaises éclairées ne donnent aucun signe.
Ainsi—pour briser le repos que vous cherchez,
Pour franchir les Mers Étroites,
Prêtez l’oreille au cri plaintif de la sirène :
La mort menaçante est là !
Surveillez votre avant-garde à une lieue de là—
Quelle terreur de minuit barre la route,
Cette masse qui heurte l’écume,
Ses passerelles crépitantes de flammes ?
Frappe, et frappe fort ! Le coup a fait mouche,
Ce coup étouffé, cognant—
La vapeur qui déferle sur l’écume…
L’écume qui s’amenuise en fumée…
La fumée qui voile les profondeurs en ébullition—
Les profondeurs qui étouffent ses convulsions
Jusqu’à ce que, striés de cendres et luisants d’huile,
Les tourbillons tièdes se referment !
Une ombre descend sur la vague maladive
Depuis bien longtemps son tueur a fui :
Mais écoutez la furie de leurs salves incessantes
À l'arrière, à tribord, à l'avant !
Panique qui crible le mât à la dérive—
Vacarme assourdissant sans personne pour l'arrêter—
Peur folle qui balaye une étoile méprisante
Ou balaie le pont d'un navire du convoi.
Maintenant, tant que leur fumée ridicule s’épaissit,
Maintenant, avant qu'ils ne reprennent leurs esprits,
Lancez et transpercez-les jusqu’au vif—
Nos baleines meurtries sont aveugles !
Bonne chance à ceux qui verront la fin,
Adieu à ceux qui sombrent—
À chacun sa chance, telle que la chance l'enverra—
Et Dieu pour tous ! Shut Down !
La puissance de deux fois trois mille chevaux
Qui obéissent à un seul ordre ;
La main qui déchaîne cette force impétueuse,
La haine qui anime cette main :
Le trait funeste libérée dans les ténèbres,
La mine qui fend la mer ;
Le sillage incandescent, la « vitesse vertigineuse »—
Les choisisseurs des Morts !
NB : Certains mots ont été changés pour l’édition dans The Five Nations :signalled (signalé) → rending (déchirant) ; half-guessed (à moitié deviné) → At gaze (aux aguets) ; darkling (dans l’obscurité) → girdled (encerclé) ; anxious (inquiet) → sweeping (balayant) ; wheeling (tournoyant) → upflung (dressé) ; anxious (inquiet) → barking (aboyant) ; fatted (engraissé) → laden (chargé) ; lowhung (bas suspendu) → scornful (méprisante)
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Traduction en vers par J.Castier, Les Cinq Nations, Louis Conard 1920.
LES TORPILLEURS
La forc' de six milliers d'chevaux
Cherchant leur but unique;
La lign' tenu', qui coup' les flots,
La haine, en viatique :
Les flancs tout nus, glissant dans l'ombre,
Un r'gard, puis virant d'bords,
Les noir's épous's à l'époux sombre,
Les choisisseurs des morts !
Au large, où s'mêl'nt la mer et l'ciel
En plui', la nuit se glisse;
Le flot montant, le flot cruel,
Est prêt, pour l'sacrifice.
Le long des caps, pas un feu rose,
Nul signe aux vergu's, au mât,
Armés, et prêts à tout, on ose
Le jeu d'l'obscur combat.
Plus près, les rais lancés en l'air,
Qui dis'nt qu' l'enn'mi est proche ;
L'aboi des canons s'fait plus clair :
C'est là qu'leur flanc s'accroche ;
Ils cour'nt au pièg', pressant leur voie,
Quittant leurs ports d'envoi...
Silence! Et comptons notre proie,
L'escadre et son convoi !
Au d'ssus des bancs, par un pied d'fond,
Semés de rocs et d'îles,
Cachés, muets, notre œil profond,
Suit leurs lumièr's mobiles.
Ce n'est pas là que l'danger s'cache,
(Yeux voilés, r'gardez bien !)
Sauf où l' ramier du roc s' détache,
Sur la falais' n'est rien !
Aussi, pour briser votr' repos,
Purger la Mer Étroite,
La sirèn' crie, en rauqu's appeaux,
C'est là qu'la mort miroite !
Voyez, voyez, un' lieue arrière,
Quell' peur, au fond d'la nuit,
Arrêt', sur l'écume en lumière,
La masse au dos qui luit?
Touché, touché! Le coup fut bon,
Le choc, clameur voilée,
La vapeur sur l'écume en bond,
L'écum' qui d'vient fumée,
La fumé', sur l'eau qui bouillonne,
L'eau, qui étrangl' sa toux,
La cendre et l'huil' qui tourbillonne,
Et puis, mêm' plus un r'mous !
Depuis longtemps, au flot chagrin
A fui la meurtrière :
Mais écoutez leurs feux d'airain,
D'avant, d'côté, d'arrière !
Ils ton'nt contre une épav' boueuse,
Mais gâchis querelleurs !
Leur peur gratte une étoil' railleuse,
On balaye un des leurs !
Pendant qu' leur fumé flotte encor,
Qu'ils s'prenn'nt dans leur bévue,
Lancez votr' trait au vif du corp,
Notr' baleine est sans vue !
Bonn' chance à ceux qui voient la suite,
Au r'voir aux délaissés
Pour chacun, c'est la chanc' fortuite,
Et Dieu pour tous! Lancez!
La forc’ de six milliers d'chevaux
Qu'un ordre seul empoigne,
La poign' qui meut leurs bonds dévots,
La hain' qui meut la poigne:
Le trait fatal, lâché dans l'ombre,
La min', qui bris' les mors,
Le sillon d'feu, la vitess' sombre,
Les choisisseurs des morts !
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The Destroyers
1
The strength of twice three thousand horse
That seeks the single goal;
The line that holds the rending course,
The hate that swings the whole:
The stripped hulls, slinking through the gloom,
At gaze and gone again–
The Brides of Death that wait the groom–
The Choosers of the Slain.
2
Offshore where sea and skyline blend
In rain, the daylight dies;
The sullen, shouldering swells attend
Night and our sacrifice.
Adown the stricken capes no flare–
No mark on spit or bar,–
Girdled and desperate we dare
The blindfold game of war.
3
Nearer the up-flung beams that spell
The council of our foes;
Clearer the barking guns that tell
Their scattered flank to close.
Sheer to the trap they crowd their way
From ports for this unbarred.
Quiet, and count our laden prey,
The convoy and her guard!
4
On shoal with scarce a foot below,
Where rock and islet throng,
Hidden and hushed we watch them throw
Their anxious lights along.
Not here, not here your danger lies
(Stare hard, O hooded eyne!)
Save where the dazed rock-pigeons rise
The lit cliffs give no sign.
5
Therefore–to break the rest ye seek,
The Narrow Seas to clear
Hark to the siren’s whimpering shriek
The driven death is here!
Look to your van a league away,–
What midnight terror stays
The bulk that checks against the spray
Her crackling tops ablaze?
6
Hit, and hard hit! The blow went home,
The muffled, knocking stroke–
The steam that overruns the foam–
The foam that thins to smoke–
The smoke that clokes the deep aboil–
The deep that chokes her throes
Till, streaked with ash and sleeked with oil,
The lukewarm whirlpools close!
7
A shadow down the sickened wave
Long since her slayer fled:
But hear their chattering quick-fires rave
Astern, abeam, ahead!
Panic that shells the drifting spar–
Loud waste with none to check–
Mad fear that rakes a scornful star
Or sweeps a consort’s deck.
8
Now, while their silly smoke hangs thick,
Now ere their wits they find,
Lay in and lance them to the quick–
Our gallied whales are blind!
Good luck to those that see the end,
Good-bye to those that drown–
For each his chance as chance shall send–
And God for all! Shut down!
9
The strength of twice three thousand horse
That serve the one command;
The hand that heaves the headlong force,
The hate that backs the hand:
The doom-bolt in the darkness freed,
The mine that splits the main;
The white-hot wake, the ‘wildering speed–
The Choosers of the Slain!
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