Dédicace (1892)
( De Barrack-Room Ballads)
Barrack-Room Ballads and other Verses
Les cinq premières strophes sont reprises d’un poème antérieur : The Blind Bug.
La dédicace est dédiée à Wolcott Balestier : son ami, son agent littéraire américain, le co-auteur de Le Naulahka, dont il épousera la sœur après sa mort.
Cette dédicace est écrite quelques mois après sa disparition. Elle prend la place de la Dédicace initialement prévue : To Thomas Atkins qui sera placée juste après sous le titre : Prelude to Barrack-Room Ballads.
Le poème décrit un royaume céleste qui réunit les dieux de toutes les religions et où se retrouvent les grandes âmes, les héros qui ont fait la civilisation. Ces âmes choisies participent à l’œuvre créatrice de Dieu et à ses combats. Elle deviennent des Dieux par leur connaissance des hommes, tout en restant des hommes pour avoir recherché la gloire.
La modification porte sur la fin du poème. Dans The Blind Bug, Rabelais rejoint cette assemblée et montre l’insecte aveugle qui représente l’hypocrisie vaincue par le rire gargantuesque. Le narrateur conclut en disant que pour rejoindre ce rire des Dieux il aurait pu être cet insecte aveugle. Ce passage a été remplacé par l’hommage à Wolcott Balestier. Je signale en italique la différence avec la version originelle.
Kipling peut être un poète très elliptique, mais il est rarement obscur, même s’il sait l’être. Privé de la saveur de la langue poétique, ce qu’il reste après traduction de ce poème ne me paraît pas très satisfaisant.
Traduction : ce poème a été traduit par A Savine et G. Michel-George, Les chansons de la Chambrée, L’Edition Française illustrée, 1920 ( Voir plus bas).
Azraël : Ange de la mort pour les Musulmans. Le Dieu évoqué est celui de l’Ancien Testament.
Dédicace à Wolcott Balestier
Au-delà du chemin du soleil le plus lointain, projetés à travers les ténèbres les plus profondes –
Plus loin que jamais une comète n'a flamboyé ou que la poussière stellaire errante n'a tourbillonné –
Vivent ceux qui ont, combattu, navigué, gouverné, aimé et fait notre monde.
Ils sont purifiés de leur orgueil parce qu'ils sont morts, ils connaissent la valeur de leurs lauriers ;
Ils boivent du vin avec les Neuf Muses et les Dieux des Jours Anciens ;
Ils veulent servir ou rester immobiles, selon ce qui convient à la louange de Notre Père.
Il leur appartient de fondre sur la forteresse d'Azraël, où bruissent les légions armées
De se frayer un passage à travers la colère rouge de l’Abime lorsque Dieu part en guerre,
Ou de voler avec les téméraires Séraphins sur les rênes d'une étoile à la crinière rouge.
Ils se réjouissent de la joie de la Terre, ils ne s'affligent pas de sa douleur ;
Ils connaissent le labeur et la fin du labeur ; Ils savent que la Loi de Dieu est claire ;
Alors ils provoquent par jeu le Diable, eux qui savent que le péché est vain.
Et souvent vient notre sage Seigneur Dieu, Maître de tous les métiers,
Et leur raconte les récits de son labeur quotidien, des Édens nouvellement créés ;
Et ils se lèvent à Son passage, gentlemen sans crainte.
Auprès de ceux qui sont purifiés du noir Désir, du Chagrin, de la Luxure et de la Honte–
Dieux, car ils connaissaient le cœur des hommes, hommes, car ils se sont courbés devant la Gloire –
Porté par le souffle que les hommes appellent la Mort, l'esprit de mon frère est venu.
Il n'avait guère besoin de se dépouiller de sa fierté ou de se débarrasser des scories de la Terre —
Tout comme il avait marché ce jour-là vers Dieu, il avait marché ainsi depuis sa naissance,
Dans la simplicité, la douceur, l'honneur et la joie pure.
Alors, en signe de fraternité, levant leur coupe, il lui réservèrent un accueil digne.
Ils lui firent une place à la table du banquet—où étaient assis les Hommes Forts,
Ceux qui avaient accompli leur tâche, gardé le silence et n'avaient pas peur de mourir.
Au-delà de la dernière étoile solitaire, projetée dans l’obscurité la plus profonde
Plus loin que n'osa s'aventurer la comète rebelle ou que ne tourbillonna l'essaim d'étoiles,
Il siège avec ceux qui louent notre Dieu pour avoir servi Son monde.
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Traduction de A Savine et G. Michel-George, Les chansons de la Chambrée, L’Edition Française illustrée, 1920
A Wolcott Balestier
Projetés bien au delà du terme extrême du sentier du soleil,
Plus loin que jamais ne flamboya une comète, que tournoya une errante poussière d'étoiles,
Vivent ceux qui ont combattu, et ont navigué, et ont gouverné, et ont aimé, et ont bâti notre
monde.
Ils sont délivrés de l'orgueil, parce qu'ils sont morts; ils savent la valeur de leurs aspirations.
Ils sont assis buvant le vin avec les neuf Vierges et les Dieux des jours anciens.
Et ils sont prêts à servir ou à rester en repos, selon que le vent la gloire de notre Père.
Leur tâche est de s'élancer à travers les profondeurs sonores, là où sont les avant-postes d'Azrael,
Ou de se frayer par la force une route à travers la rouge fureur de l'abîme, quand Dieu part en guerre,
Ou de se suspendre avec les téméraires Séraphins aux rêves d'une étoile à la rouge crinière.
Ils puisent leur gaîté dans la joie de la Terre, ils n'osent pas souffrir de sa peine.
Ils connaissent le labeur et la fin du labeur, ils savent que simple est la loi de Dieu.
Aussi défient-ils le Diable de faire d'eux ses jouets, eux qui savent que tout péché est vain.
Et souvent vient Notre-Seigneur Dieu, maître de tout métier.
Et il leur conte des histoires de sa tâche quotidienne, d'Edens qu'il vient de créer,
Et ils se lèvent quand il passe, en gentlemen qui n'ont pas peur.
A ceux-là, purifiés du vil désir, du chagrin, de la volupté et de la honte,
Dieux parce qu'ils connurent les cœurs humains, hommes parce qu'ils se courbèrent devant la Renommée,
Vint l'esprit de mon frère, porté sur le souffle que les hommes appellent la Mort.
Il avait à peine besoin de dépouiller son orgueil, ou de secouer la gangue de la terre,
Le même quand il partit vers Dieu ce jour-là, et le même pendant sa route depuis sa naissance,
En sa simplicité, en sa douceur, en son honneur et en sa pure gaîté
Aussi, la coupe aux lèvres, en signe de camaraderie, l'accueillirent magnifiquement,
Et lui firent place à la table du banquet, les hommes forts qui y étaient rangés,
A lui qui avait accompli sa tâche, et avait gardé sa paix, et n'avait jamais eu nulle peur de mourir.
Lancé au delà de l'espace où plane la dernière étoile solitaire, à travers le vide des ténèbres,
Plus loin que n'osa aller la comète rebelle, plus loin que l'essaim tourbillonnant d'étoiles,
Il habite avec ceux qui louent notre Dieu de ce qu'ils ont servi son univers.
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Dedication
(from Barrack-Room Ballads)
1
Beyond the path of the outmost sun through utter darkness hurled—
Further than ever comet flared or vagrant star-dust swirled—
Live such as fought and sailed and ruled and loved and made our world.
2
They are purged of pride because they died, they know the worth of their bays,
They sit at wine with the Maidens Nine and the Gods of the Elder Days,
It is their will to serve or be still as fitteth our Father’s praise.
3
’Tis theirs to sweep through the ringing deep where Azrael’s outposts are,
Or buffet a path through the Pit’s red wrath when God goes out to war,
Or hang with the reckless Seraphim on the rein of a red-maned star.
4
They take their mirth in the joy of the Earth—they dare not grieve for her pain—
They know of toil and the end of toil, they know God’s law is plain,
So they whistle the Devil to make them sport who know that Sin is vain.
5
And ofttimes cometh our wise Lord God, master of every trade,
And tells them tales of His daily toil, of Edens newly made;
And they rise to their feet as He passes by, gentlemen unafraid.
6
To these who are cleansed of base Desire, Sorrow and Lust and Shame—
Gods for they knew the hearts of men, men for they stooped to Fame,
Borne on the breath that men call Death, my brother’s spirit came.
7
He scarce had need to doff his pride or slough the dross of Earth—
E’en as he trod that day to God so walked he from his birth,
In simpleness and gentleness and honour and clean mirth.
8
So cup to lip in fellowship they gave him welcome high
And made him place at the banquet board—the Strong Men ranged thereby,
Who had done his work and held his peace and had no fear to die.
9
Beyond the loom of the last lone star, through open darkness hurled,
Further than rebel comet dared or hiving star-swarm swirled,
Sits he with those that praise our God for that they served His world.
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