29. L’élève est-il un ennemi honorable ?

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Certains jours, dans certains collèges, la salle des profs ressemble à une tranchée de première ligne, parfois avant l’assaut, parfois après. Et ce n’est pas toujours une métaphore. Animant une classe relais (Les bat’ d’Af’ pédagogiques à l’époque) dans un établissement sensible (Tataouine sur Oise) on m’installa dans une salle à la vitre cinématographiquement étoilé d’un impact de balle.
L’élève y est d’abord considéré comme un ennemi. Il y a peut-être un reste du monde où cela se dit autrement, mais le mot n’est peut-être pas si mal choisi : cela peut même être un progrès considérable car l’ennemi est un être humain.

Progrès par rapport au modèle « Stan » qui se retrouve encore largement dans le privé comme dans le public. Dans ce modèle, l’humanité de l’enfant n’est pas un point de départ, ce sera l’aboutissement éventuel du débourrage et du dressage éducatif (et socialp). L’élève ne relève donc pas de la catégorie ennemi, mais plutôt des caractérisations animales : sauvage / domestiqué, nuisible / utile, instinctif / raisonnable, entravé /l ibre, dressé / éduqué, cris / paroles, incomplet / complet.
On considère un peu rapidement que l’animalité est l’enfance de l’humanité, et l’enfance l’animalité de l’homme. Cette conception semble partagée par un noyau dur assez constant, parfois souterrain, parfois triomphant, mais assez puissant pour que le secteur de l’enfance soit en France chroniquement sous-considéré et sous-doté.
Elever l’élève au rang d’ennemi est donc une promotion sur l’échelle de l’évolution : l’ennemi est un être humain, qui va a priori lutter contre votre entreprise éducative de toutes ses forces ; parfois soutenu par une base arrière solide (les parents) parfois secondé par la Cinquième Colonne (l’administration). Le Prof doit également entretenir un deuxième front contre un Etat Major lointain et incapable (l’Institution : avant d’exécuter un ordre, il est urgent d’attendre le contre-ordre) et la Police Militaire de l’Inspection.
Comme l’avait si bien dit Clausewitz : « Un cours c’est la continuation de la guerre avec peu de moyens »

Mais s’il y a un seul être humain, il existe plusieurs catégories d’ennemis, et plusieurs manières de les considérer. Evacuons les mauvaises, que j’attribue par commodité aux profs débutants mais qui peuvent malheureusement perdurer sur toute une carrière.

1— L’élève est considéré comme un ennemi inférieur : humain, mais encore sauvage. Certains profs méprisent leurs ennemis, soit à cause de leur (plus) jeune âge (infantisme), soit à cause précisément de leur condition d’élève (mot à inventer). Cette position conduit à discréditer ou à disqualifier l’élève au nom de la Mission. Ce genre de profs aime à prédire le pire et à prononcer les malédictions les plus terribles. Il est nostalgique du temps où c’était mieux. Certes l’élève est un être humain mais il régresse et à ce rythme ça ne devrait plus durer très longtemps avant qu’il ne s’animalise à nouveau.

2— L’élève est considéré comme un ennemi supérieur. Numériquement c’est vrai. mais l’Histoire en général montre que ce déséquilibre apparent des forces ne suffit pas à perdre comme à gagner des batailles. ( Remember Bannockburn : La victoire en 1314 de Robert The Bruce, Roi d’Ecosse (5 à 8000 hommes) sur Edouard II d’Angleterre (20 à 25 000 hommes) devrait être enseignée dans toutes les Inspé).
C’est la position, paralysante, du débutant acculé au tableau, armé de son petit papier bien préparé et de son désir de bien faire s’il vous plait, qui ne sait pas mobiliser et utiliser ses forces, qui se présente en ami
En général, il apprend vite, car c’est une position impossible à tenir trop longtemps sans risque de burn out. Il arrive qu’une classe se ligue bien sûr, mais c’est plutôt rare et pour d’autres raisons. Le prof « citadelle assiégée » a besoin d’aide.

Ces deux catégories restent intermédiaires car l’ennemi est encore indéterminé, collectif, un ILS méprisant ou craintif désignant un groupe encore indifférencié et proche de la semi-humanité des barbares. L’individualisation des élèves est une étape indispensable de la maîtrise, et donc de l’efficacité.

Mais cette étape franchie, le combat n’est pas gagné pour autant, tout le monde n’a pas de manière innée la méthode Robert the Bruce dans le duel qui lui fit ouvrir en deux le chef (casque et tête) de Henri de Bohun d’un seul coup de hache lors de la bataille déjà évoquée. Il est vrai que ce jour là le roi d’Ecosse était au sommet de son génie pédagogique, mais on sait que l’Inspecteur ne vient jamais ce jour-là… Et puis, il y a pire que l’élève de Bohun qui charge tête baissée sans réfléchir, bien pire, il y a..

3—Le félon, figure affadie du redoutable trickster.(<trick : ruse, tromperie, astuce, qui fait des tours, souvent mauvais, parfois sales. Le surnom de Nixon était Tricky Dickie) Il s’agit d’un ennemi qui paraît honorable, mais à qui il est dangereux de faire confiance. En français, on traduit de manière très limitée par Fripon ou Farceur, ou plus techniquement par décepteur (Levy-Strauss), alors que Molière en a fait un remarquable portrait et l’a nommé. Il est difficile d’évoquer cette figure, cet archétype universel tant il a de masques et d’ambivalences. La ruse est sa principale caractéristique, mais non la seule, il est celui qui transgresse codes et lois , qui peut à la fois créer et détruire. Cette ambiguïté morale en fait un messager, ou un traitre. Il est aussi drôle que cruel. Loki, Hermès sont pour l’occident les dieux tricksters, Ulysse en possède bien des aspects, on ne s’étonnera pas d’y trouver Puck, celui de Shakespeare, mais aussi celui de Kipling. Thyl Ulenspiegel en est un exemple presque parfait, comme le Renart du Roman. Robin Hood fait partie de la bande, Nasredin Hodja et Peter Pan également. Et donc bien sûr Scapin le Fourbe parfait. A partir d’eux le réseau littéraire, en particulier dans les contes, est immense. Un des derniers avatars catalogué serait Tom Ripley.

L’élève trickster est un ennemi redoutable car il se présente sous les traits avenants de l’ennemi honorable. Il possède tous les codes, toutes les ruses du faible au fort, fait tomber toutes nos défenses, et une fois dans la place saccage tout ; pour des raisons… qui lui appartiennent. Heureusement, il est rare de le trouver sous sa forme pure. Pour ma part je n’en ai rencontré qu’un. Il n’avait heureusement que peu conscience de son pouvoir et se tenait sur la lisière qui est le domaine du trickster, à la fois intensément là et complètement absent, renversant, parfois littéralement, le monde, me surprenant par des comportements à la fois charmants, lucides, puérils et destructeurs. C’est lui qui avant de quitter le collège vint frapper un autocollant à mon nom au dessus de la porte de la classe. La psy du collège avait fait une évaluation HPI, inexploitable tant, selon elle, je n’ai évidemment pas eu accès aux résultats, ils étaient contradictoires.
Mais si le trickster fait un héros de fiction si intéressant, c’est qu’il rassemble ce qui est normalement dispersé. Chaque élève, s’il veut grandir doit se comporter par moment en trickster : si on résume :
Ambivalence et transgression : le trickster agit contre les normes, teste les limites.
Subversion créative : il crée de nouvelles solutions, parfois imprévues, en jouant avec les règles.
Part d’ombre : il incarne et exprime des traits habituellement refoulés ou cachés.
Intermédiaire : il se tient entre ordre et chaos.
Autant de choses qui désarment un prof.
Il me semble que cela puisse s’appeler l’adolescence, c’est à dire une bonne partie de l’âge scolaire. C’est dire si reconnaitre qu’un élève est en phase trickster est vital pour le professeur, car dans ces moments là, il n’est clairement pas votre ami, surtout lorsqu’il paraît l’être.

4— L’ennemi honorable en fin de liste est presque décevant, personnage assez secondaire et faire valoir du héros, il est celui qui joute dans les règles et ne fait pas de coups tordus comme le trickster. L’ennemi honorable est celui qu’on respecte car il partage le même cadre, les mêmes valeurs. Il est le miroir dans lequel nous reconnaissons notre propre talent, qui nous pousse à nous surpasser, au point qu’on peut lentement glisser de l’autre au double, du Maître au disciple. Oui, l’élève est un ennemi honorable et, une fois cette qualité reconnue, il pourrait cesser d’être un ennemi et ne devrait pas être considéré comme tel… On peut jouer franc-jeu, estomper l’affrontement pourvu qu’il fasse ce qu’on lui demande, qu’il nous précède même parfois ( convenablement rétribué, l’ennemi honorable fait un très bon mercenaire)
Mais il convient de ne pas baisser sa garde, Nous attendons quelque chose d’eux, nous exerçons une autorité sur eux, et le fait qu’elle soit légitime ne change rien, ils exercent avec leur moyens une contre pression sur nous. Combat ou match, nous savons ce qu’il faut d’engagement, de feintes, de parades, d’ecarmouche, de cruauté et de pitié jouées pour faire un cours. Traiter l’élève en ennemi honorable c’est lui témoigner du respect, le traiter en égal, lui reconnaitre son droit, s’interdire coups bas et blessures, jouer à armes égales. Face à un ennemi honorable chaque coup, chaque feinte est d’abord une leçon de coup et de feinte, une invitation à s’en saisir, à s’éprouver. Dans un combat honorable on ne cherche pas la victoire mais l’équilibre des forces dans un jeu subtil de signes et d’échanges. On sait que si la garde flanche, si la parade est déviée, l’autre n’en tirera pas avantage, car il est devenu clair que l’important n’est pas le combat, mais la quête.

L’élève devrait être cet ennemi honorable des récits de chevalerie, pas moins, mais pas plus non plus. Car dans cette gallerie, il en manque encore un.

Le latin connait deux ennemis que le mot francais réunit : inimicus et hostis. L’ennemi honorable releverait plutôt de l’hostis : l’Autre, contre lequel la guerre est collective, c’est l’ennemi global, extérieur, ce qui nous oppose n’est pas personnel. On peut donc le combattre honorablement, sans émotion personnelle et le traiter avec dignité.
Le latin nuance. Si l’élève n’est pas un amicus (on s’accorde généralement pour déconseiller formellement cette voie au stagiaire), il est donc un in-amicus>Inimicus>ennemi. La relation n’est plus globale mais interpersonnelle, individuelle, c’est une atteinte au lien social. C’est là que se glisse le trickster dont la ruse est adaptée, ajustée, personnalisée, qui suscite irritation ou colère, peur et déception, mais aussi de tout élève qui nous échappe ( c’est à dire… un certain nombre) qui nous conduit à nous engager émotionnellement. C’est l’histoire d’un lien rompu qu’on cherche à renouer, au risque de se perdre.
En laissant glisser l’élève de l’hostis à l’inimicus,nous pouvons certes l’approcher de plus près, agir plus globalement sur lui, en particulier sur le plan émotionnel et affectif, c’est dire si l’on s’éloigne de l’ennemi honorable et qu’on s’approche de la dernière catégorie d’ennemi…

Sur le trickster :

Radin, Paul. (1956). The Trickster: A Study in American Indian Mythology. New York : Schocken Books.

Hyde, Lewis. (1998). Trickster Makes This World: Mischief, Myth, and Art. New York : Farrar, Straus and Giroux.

Lévi‑Strauss, Claude. (1958). Anthropologie structurale. Paris : Plon.

Sur Bannockburn : Sir Walter Scott (1814), The Lord of the Isles, (chant 6)


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