André Chevrillon (1864-1957)
De manière assez surprenante, André Chevrillon n'est pas cité dans la page Wikisource consacré aux traducteurs, peut-être parce que les poèmes n'apparaissent pas sous forme versifiée dans son essai sur la poésie de Kipling.
La liste des poèmes est donc en cours de repérage.
André Chevrillon (1864-1957)
Neveu d'Hyppolite Taine, agrégé d'anglais, Académicien.
Un de ses livres La menace allemande (1934) est interdit en août 1940. Il écrit sur ses voyages, sur la littérature anglaise, et sur Kipling :
— Trois études sur la littérature anglaise : La poésie de Kipling, John Galsworthy, Shakespeare et l'âme anglaise d'abord dans la Revue des Deux Mondes 1920, repris en volume chez Plon et Nourrit (1921)
— Rudyard Kipling, Plon et Nourrit (1936), réédition du précédent.
Précisions :
L'étude sur R.Kipling est consultable sur wikisource, je ne la reproduis donc pas en entier ici, seulement ce qui paraît intéressant dans ce qui est le seul essai en français sur la poésie de Kipling en un peu plus de cent ans.
A. Chevrillon propose une étude approfondie sur Kipling et sa poésie, sur le modèle de la critique telle qu'on la faisait à l'époque, du type L'homme et l'œuvre. Il cherche chronologiquement dans la vie de l'auteur les éléments qui vont construire un écrivain et nourrir son œuvre ; les extraits de poèmes venant illustrer sans être toujours analysés. En 1920, c'est encore à la lumière du conflit mondial que l'œuvre de Kipling est lue, même si Chevrillon évoque l'empreinte "orientale", le déracinement anglais, l'éducation et les voyages. Cependant, si certains points de vue sont datés, l'analyse des recueils, des intentions, de la force poétique de Kipling me paraissent d'un lecteur méthodique, renseigné et parfois très clairvoyant malgré les filtres de l'époque. C'est une étude admirative, qui évite, ou ne voit, pas les zones d'ombre. Il s'agit de construire un système explicatif, interprétatif cohérent avec les intentions explicites de Kipling et Chevrillon le fait très bien. Il fixe l'image de Kipling à une place répertoriée dans l'histoire de la littérature anglaise, à la hauteur de son Nobel. C'est l'époque où une bonne part de l'œuvre de Kipling est traduite, poésie comprise, où l'Angleterre est une alliée éprouvée dans la Grande Guerre, où sans doute on prend conscience que ce ne sera plus comme "avant" même si on en utilise encore le langage, C'est le cas de A.Chevrillon et il y a donc je crois un intérêt à lire un tel lecteur.
L'étude étant relativement longue je la découpe en autant de parties. Les poèmes y apparaitront en lien vers la page dédiée au fur et à mesure de leur traduction, celles de Chevrillon sont à mon avis parmi les meilleures. Il ne s'agit pas pour moi de faire un travail universitaire, mon compte rendu suit la lecture et la commente.
L'essai en sept parties est découpé en trois blocs sur Wikisource, pour la commodité de lecture, je consacre une page à chaque partie :
I :
— 1. ( Introduction) Les influences de la jeunesse
— 2. La poésie de L'impérialisme
II :
— 3. La poésie de l'énergie
— 4. La morale de Kipling
III:
— 5. Les chansons. — " La terre et les morts"
— 6. La prophétie de la guerre
— 7. Les poèmes de la guerre.
Introduction
Classiquement l'étude commence par la difficulté de traduction de la poésie d'une langue à l'autre et particulièrement de l'anglais au français, reprenant une distinction qui me paraît plus un préjugé d'époque qu'une réalité linguistique : Le français étant supposé " analytique, dépouillé et qui oblige à penser exactement" sur le modèle ou le mythe cartésien, l'anglais : " si riche en signes évocateurs, si puissant à rendre les prolongements indéfinis de la sensation et du sentiment. Et s'il est question de poésie anglaise, où de tels mots sont les plus nombreux, où les valeurs s'exaltent de reflets mutuels, la tâche peut désespérer". ( en contradiction il me semble avec une traduction française presque systématiquement plus longue que le texte anglais). Selon Chevrillon, il y a une littérature anglaise "exportable" car universelle, et une autre trop spécifiquement insulaire, l'exemple étant H.G. Wells connu en France pour pour ses romans d'anticipation, ses romans "anglais" étant ignorés. Kipling serait donc lisible lorsqu'il est "Oriental" et participe du mythe occidental de "l'éternel Orient", mais pas dans sa poésie " de pure et forte essence anglaise" (Ce qui parait négliger la diversité de sa poésie).
A.Chevrillon avance la permanence du travail poétique de Kipling, son parallèle avec son œuvre en prose "universellement lue", mais surtout son lien avec l'histoire. Sa poésie "en suit, elle en annonce les grands moments, les crises, les dangers ; elle est comme l'expression directe de cette vie au cours de toutes des années, de ses triomphes, pressentiments, inquiétudes, angoisses,—"
A.Chevrillon insiste d'abord sur la dimension historique, et visionnaire pour ne pas dire prophétique concernant la Grande Guerre, vision forgée et trempée dans l'histoire anglaise, de ses peuples pour faire de Kipling "le poète des Anglais"
p873 : Traduction partielle de In the Neolithic Age, The Seven Seas ( à traduire)
1. Les influences de la jeunesse
Est ensuite abordée l'histoire personnelle de Kipling "pas un Anglais d'Angleterre, c'est un Anglais de l'Empire", reconstituant les étapes de sa formation pour y repérer les origines de son art . Chevrillon peint l'enfance de Kipling en petit blanc ensauvagé et à demi initié, ou contaminé, par les mystères de l'Inde, mais de la race des Maîtres. Bercé par l'Inde Hindou ou musulmane, il est comme Kim, un "Sahib" aux pieds nus mais d'une essence différente et supérieure. Cela demande un sacrifice, l'exil en Angleterre, pour "se tremper et former âme et corps, dans la froide Angleterre".
p.875 Traduction partielle d'une "chanson de nursery" extraite de Wee, Willie Winkie ( à traduire)
En contraste Chevrillon décrit la froideur de Portsmouth et de la bigote qui le loge et l'élève, et lui donne une parfaite connaissance de la Bible qui se retrouvera dans " la poésie de kipling — vocabulaire, mouvements, accents, l'impérieuse influence du Livre."Le collège est ensuite abordé : "Une école anglaise est d'abord un lieu d'élevage". Chevrillon n'y voit que des qualités : "élevage des âmes. Par son enseignement de religion, d'honneur et de morale, par son insistance à viriliser les caractères, par ses disiplines et libertés qui dressent l'enfant à la surveillance, la conduite et la responsabilité [...] où l'on apprend à obéir pour apprendre à commander, par le système qui enrôle les grands du côté de la règle et leur confère une autorité, par ses châtiments mêmes — les verges, que l'honneur commande de recevoir sans donner signe de sensibilité — par ses traditions de vie et d'activités communes, une telle école veut façonnerdes Anglais du beau type exact et régulier, des hommes sains, résistants, capables de joie et d'action, appliqués au devoir.
Ce beau programme et les vertus de "l'éducation anglaise" auraient influencé "Kipling à l'âge où la sève de la pensée se prépare. Elles se mêleront à ses idées, à sa substance spirituelle, à tout ce qui se projettera de lui-même en ses créations. Là est l'origine de l'éthique, on peut dire de la foi qui fera le fond de sa poésie."
p877 La chanson de l'Ecole, traduction complète (à traduire)
L'école est ouverte sur l'Empire dont les élèves sont les enfants des cadres et qui se préparent à entrer dans la carrière : "Ils conçoivent d'autres espaces, des continents, où se prolongent la puissance et la volonté de l'Angleterre, de vieux mondes orientaux où son devoir propre est d'établir la justice et la loi. Surtout ils conçoivent l'idée du service, dominante, plus tard chez le poète des Cinq Nations, principe de son éthique et de sa philosophie sociale". A. Chevrillon cite pour exemple un extrait de Ave Imperatrix (p.878), poème de circonstance après un attentat déjoué contre la reine Victoria.
Il semble que dans son désir d'ordonner la vie de Kipling en destin, A. Chevrillon enjolive les raisons de la fréquentation de la bibliothèque de l'école plutôt que les terrrains d'entrainement ( sa myopie en réalité) et son choix de rentrer en Inde plutôt qu'à Cambridge ou Oxford. Son affirmation : " il choisit l'Inde, il choisit sa destinée" sonne bien mais sonne faux...
En revanche, A. Chevrillon analyse très bien les impressions de voyage qui nourriront tant de poèmes, il en cite un sans le présenter (p.19) : The tomb of his Ancestors, The day's Work (A traduire)
En Inde, il décrit un Kipling à deux âmes, qui deviendront Kim.
p.881. fragment d'un poème de Kim ( à traduire)
L'anglais trempé par son séjour anglais sert dans le journal où il a été embauché, dans la synthèse des dépêches de l'Empire. Il devient un vrai journaliste, introduit partout, ses contes amusent et séduisent. Partout, selon Chevrillon, il trouve des hommes dévoués à l'Empire : "Toute la poésie de Kipling nous répétera cette forte religion du devoir, bien plus que le culte de l'énergie, elle fait le fond si grave de son œuvre éblouissante."
Les années indiennes d'entrainement se terminent en 1889, longs voyages autour du monde anglo-saxon (sans parler du Japon cependant) avec les petits et grands voyageurs de l'Empire. Puis le choc de l'Amérique, "Espèce nouvelle, issue de l'ancienne". A partir de l'héritage anglais ("individualisme et conscience puritaine, Bible et libre concurrence, self government du groupe comme de l'individu") Kipling comprend selon A.Chevrillon sa mission : être le poète des Anglais et de leur terre qui couvre la moitié du monde, celui qui écrira : La Chanson des Anglais.
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