https://fr.wikisource.org/wiki/La_Poésie_de_Rudyard_Kipling/01
II. La poésie de "L'impérialisme"
Chevrillon s'interroge : pourquoi la "race" anglaise et saxonne, et non britannique et celtique ? Différence ethnique ? Culturelle ? Physique ? Morale ? Il y aurait une construction "sensible" de l'Anglais, de l'expression de l'émotion, "le culte de la santé et de l'action, le prestige de l'homme fort, de regard tranquille, de parole et de gestes rares, qui peut commander parce qu'il est dressé à se commander, et que l'idée de ses consignes le possède". Cependant sous son apparence de gentleman flegmatique "se cachent ou dorment de profondes , dangereuses énergies de rêve, de passion, qui peuvent soudain surgir pour jeter l'être au âtres voluptés du risque, de l'aventure et de la bataille."
Peu de citations à l'appui de ce portrait de la "race" :
p.30 Invitation à lire Et Dona Ferentes, The five Nations ( à traduire)
Fragment de poème non identifié :
O mon pays, bénie soit la discipline qui règne du cottage au château...
A.Chevrillon souligne la correspondance entre Kipling et l'apogée de l'Empire : les poèmes des Sept Mers sont écrits entre les deux jubilés de Victoria. Contemporain également le poème qui clôt les Cinq Nations :
Prière pour la fin du Service (Recessionnal, 1897 à traduire) p888.
Le cycle suivant s'annonce, plus sombre avec les guerres d'Afrique du Sud, les prémisses d'une crise industrielle, la menace allemande, les progrès du socialisme, du syndicalisme, le développement d'un esprit critique de la tradition, tout ce qui ne se voit pas encore mais que Kipling pressent et redoute. Selon A.Chevrillon le sentiment patriotique anglais était à révéler, enfoui sous mille ans d'histoire, Kipling craignant qu'il tarde à s'éveiller devant un ennemi "secret, attentif et rapide". Chevrillon souligne également que si l'Empire existe, il n'a pas de représentation, de sentiment, de patriotisme de l'Empire, seulement la Grande-Bretagne et ses Dominions, destinés à s'autonomiser. Pour reprendre une métaphore de Kipling, l'Angleterre est la ruche mère dont sont partis des essaims d'Anglais. La prose de Chevrillon trahit bien l'idéologie des années 20 lorqu'il s'étonne de cette absence d'unité : "Traits singuliers chez ces peuples [Les Anglais "essaimés" : Australiens, canadiens...], où le principe qu'on nomme aujourd'hui race se produit en caractères si évidents et si forts, l'idée de race si active aujourd'hui dans le reste du monde, demeure faible, sauf quand un instinct vital l'impose en présence de populations de couleur ou de civilisation trop diférente".
On voit ici comment l'idéologie du commentateur crée son horizon d'attente dans lequel inscrire Kipling. Ce n'est d'ailleurs pas faux comme lecture de Kipling, mais sans doute trop réducteur, avec comme conséquence l'introduction d' une grille de lecture qui changera peu et simplifiera considérablement la représentation qu'on pourra se faire du "chantre de l'Empire Britannique".
Les Septs Mers ont cette mission : célébrer " le sang et les souvenirs communs, [préparer] la volonté de réunion". La nuance de Chevrillon est intéressante : "Il s'agit dans sa poésie d'un Empire pour La Défense et non pour la conquête—bientôt pour la défense contre un impérialisme de tout autre espèce. Il s'agit non de l'hégémonie anglaise dans le monde, mais de la fraternité anglaise dans le monde. [...]Il s'agit de l'Alliance entre les frères."
Ce projet est pour Chevrillon, poétique et demande une longue citation, son évocation ne manque pas de souffle et offre un résumé inspiré du recueil The Seven Seas :
"En Angleterre, pour agir sur les âmes, il fallait des images, une poésie à la fois réaliste et lyrique, de substance toute concrète, que traversent, où se mêlent, en vivantes, émouvantes pulsations, — rythmes, bruits, couleurs, émois, ardeurs, aspirations, — les modes les plus significatifs des choses et les états les plus intenses de l’être intérieur. C’est en ses grands aspects le monde où s’est déployée l’âme anglaise, et puis c’est elle-même, en ses caractères profonds, en ses réactions propres, que fait apparaître le poète des Sept Mers.
Il dit surtout l’épopée des Anglais, et la mer, champ de leur aventure, leur désir de l’aventure et de la mer. En des mètres où passent tantôt des rythmes lents, inévitables comme des montées et processions de houles, tantôt des tumultes et des fureurs de tempête (the yelling Channel tempest when the siren hoots and roars), tantôt des placidités immenses comme le sommeil de l’élément, en des vers gonflés d’un désir venu du fonds atavique de l’être, il évoque d’un pôle à l’autre les grandes eaux du globe, qui sont le domaine propre de la race, la part qui lui est dévolue, — the Ocean at large our share. Eaux du Nord, blanches entre les glaces, étouffées sous les rideaux de neige, eaux évanouies sous leur propre fumée, eaux grises dont l’onde nue se propage entre les granits, soulevant en silence les algues Et puis les champs lisses, les étendues planes de la Manche (the lineless, level floors) par les crépuscules sans fin de l’été ; le libre Atlantique, sa houle qui se lève, huileuse, avant la tempête ; les torpeurs éblouies de la ligne, et la bleue monotonie des Océans du Sud, où les grands voiliers, sans changer l’amure, courent le même bord pendant des semaines, sous la fuite régulière des blancs nuages de l’Alizé. Et avec la mer, voici les choses de la mer et des marins : les phares « aux genoux chargés de goémons, » aux reins battus par les bonds des glauques masses fumantes ; et, dans le silence et la nuit de l’abîme, les câbles inertes, où courent des frissons qui sont les pensées des hommes. Et voici les bateaux, « rapides navettes qui tissent le métier de l’Empire, » depuis la goélette qui lève l’ancre dans le port, et qui frémit, s’oriente dans la nuit, avide du vent, de la mer et de l’espace, jusqu’au long courrier qui peinait, il y a trois semaines, dans les brumes et les mauvais temps du sombre cinquantième parallèle, et qui maintenant, près de la splendide ceinture du monde, voit les côtes étranges glisser en féeriques décors ; — depuis le rude charbonnier souillé de fumée et de suie, jusqu’à l’aristocratique paquebot, jusqu’au destroyer de six mille chevaux qui, sous le crépuscule pluvieux de cinq heures, bas et gris dans la vague grise, porte tout droit la mort à la proie qu’il a choisie. Il n’a même pas oublié l’épave, le pauvre bateau sans âme depuis que l’homme l’a quitté, — blanchi par le sel et le soleil, roulant, pivotant, aveugle, à la merci des marées et des vagues, dans l'ardant cercle bleu, et qui vire, revient toujours d’un bord à l’autre, sous les étoiles dont son beaupré ne peut pas tenir une seule.
La mer attire. C’est le champ libre où nos ardeurs de désir et de rêve s’élancent à l’inconnu. En combien d’âmes anglaises, depuis les rôdeurs de mer saxons et les Vikings jusqu’à tant de commis de la Cité, d’employés de magasin, qui regrettent l’espace entre les bâtisses industrielles, sous les fumées de l’Angleterre moderne, cette aspiration n’a-t-elle pas monté ? Le chanteur dit le rêve qui peut obséder l’homme dans la ville étouffée par les hommes (the man-stifled town). Lui-même a connu la passion de l’au-delà, l’appel de l’horizon où s’abaissent les mâtures des navires, — « ce quelque chose qui vous tourmente dans la tête jusqu’à ce qu’on lâche tout ce qu’on faisait de bon, et que, prenant le large, on voie s’évanouir les feux du port, et qu’on rencontre son pareil, le vent qui vagabonde par le monde. » Alors, avec des mouvements qui rendent leurs fièvres et leurs élans, il peut louer les aventuriers de la mer, les découvreurs de terres nouvelles, et les pionniers de ces terres, vrais fondateurs de l’Empire, tous ceux-là qui ont découvert les routes, parce qu’une voix, une puissance, un besoin leur étaient venus (came the Whisper, came the Vision, came the Power with the Need) — les hommes dont les squelettes verdissent au fond de la mer, et ceux qui ont marché devant eux par la banquise, le veldt et la prairie, que la faim et la soif et le froid ont couchés sur la terre : et les Anglais, en suivant le chemin marqué par leurs ossements, sont entrés dans leur héritage.
Et, par-dessus toutes ces évocations, l’Empire, l’Empire achevé, les colonies, les Dominions, chacune à son tour, avec sa lumière, ses paysages, ses senteurs propres, chargées de nostalgie. Matins immobiles et sans souffle du monde austral ; voiles de fumée sur l’horizon de la brousse en feu ; immenses prairies sans clôture, où courent les ombres des nuages, où la charrue est seule dans le sillon d’une lieue, sous le vol des goélands venus des Grands Lacs ; orages, déluges, et puis pâle azur de l’Afrique du Sud, parfums du Karrou grillé ; chères et sombres nourrices de l’Inde, et leurs chansons païennes, fraîcheur des profondes vérandahs, flamboyante joaillerie de la mer tropicale, palmes dans le clair de lune, mouches de feu dans les cannes à sucre[18] ! Et déjà, dans la Chanson des Anglais, après les paroles des morts attestant leur sang versé, après les promesses des (ils, toutes les grandes cités de l’Empire sont apparues, celles d’Asie, d’Afrique, d’Amérique, d’Océanie, et chacune se proclame : Bombay, bruyante du bruissement de toutes les races dans ses bazars et de ses mille usines ; Calcutta, Puissance née du limon — de la mort entre les mains, mais de l’or ; Madras, que Clive baisa sur la bouche et les yeux, jadis couronnée plus haut que les autres reines, et qui rêve à sa gloire ancienne ; Victoria, où l’Occident se change en Orient, rivet où se noue la chaîne magique de l’Empire ; et toutes les autres qui se lèvent, se déclarent à leur tour et saluent la vieille mère, l’Angleterre aux cheveux gris, qui accueille ses enfants et leur répond :"
Selon Chevrillon ce passage fait référence aux poèmes : Sestina of the Tramp Royal, Song of the Dead, The Native Born, mais en fait c'est un minutieux tissage des plus importants poèmes du recueil.
p896, poème entier : England Answer qui clôt la section A Song of the English ( à traduire)
Le recueil The Five Nations poursuit l'œuvre sur les mêmes bases : " Le poète peut répéter les mêmes thèmes : la mer, les navires, les soldats, les émigrants, les explorateurs, l’appétit de l’au-delà, la patiente lutte contre le désert, contre la famine, la peste et l’inondation, la tenace entreprise anglaise d’ordre, d’éducation et de justice dans le vieil Orient décrépit, le dévouement anglais aux tâches de l’homme blanc"(référence aux poèmes Pharaoh and the Sergeant, Kitchener's School). A.Chevrillon relève justement une particularité, une contradiction apparente chez le Kipling "impérialiste" : "la guerre n’excite pas un geste belliqueux, pas un mot de haine ou de défi à l’adresse de l’adversaire. Du rude et patient adversaire, il parle gravement, avec respect, et de la dévastation, comme d’une folie organisée, un rêve sanglant, après quoi, il n’est pour les anciens ennemis que de se donner la main « afin de réparer le tort fait aux vivants et aux morts, » et puis, ensemble, combattre les ennemis de toujours : la grêle, la gelée, la crue, le rouge et bruissant nuage qui porte l’essaim de sauterelles large d’une demi-lieue ; ensemble, de s’efforcer aux saintes guerres sans trêve, entre les semailles et la moisson, pour que la beauté des blés couvre le mauvais rêve et la haine. »( référence aux poèmes : General Joubert, The Settler). Cette analyse se révéle fausse, Kipling est aussi un poète de la haine : The Beginnings, du moins après 1917.
L'heure n'est plus à la célébration mais à l'avertissement, voire à la prophétie : "Quelle satire plus sanglante du peuple anglais endormi en ses habitudes et des préjugés séculaires, en son bien-être traditionnel et son illusion de sécurité, que le poème qui s’appelle les Vieillards?"
p898 : poème les Vieillards (à traduire)
Cette "leçon" que donne Kipling aux Anglais trop satisfaits s'exprime dans le poème : Les Insulaires p.899 ( à traduire)
A.Chevrillon note que la poésie de Kipling, pas toujours limpide, est malgré tout populaire : "beaucoup de poèmes de Kipling ont touché jusqu’aux soldats et marins, jusqu’aux commis et boutiquiers, jusqu’aux settlers du Veldt et du Far West. Sans doute, tout, chez lui, ne procède pas du fond primitif. Beaucoup de ses inventions sont de la poésie réfléchie, quelques-unes compliquées, abstruses, et qui participent de la prose, parfois d’une obscure prose. Mais quand l’idée est spontanée, elle est claire et se produit dans un rythme inévitable et de force encore inconnue. Alors elle se propage loin, parce que d’essence, d’expression, de mouvement, elle s’accorde aux tendances les plus profondes et générales d’un immense public. Il faut voir de quelles énergies d’âme, de vision et de foi elle tire alors ses pouvoirs."
On n'a rarement mieux décrit la force de la poésie de kipling.
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