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Jean-Pierre Richard (1949)
Traducteur littéraire professionnel, professeur agrégé, linguiste, universitaire spécialisé dans la traduction littéraire, traducteur d'anglais et de swahili. Le lien ci-dessus illustre l'étendue et la diversité de son travail de traducteur.
Concernant Kipling, il a traduit :
— Le Livre de la Jungle, Hachette, 1988
— Le Miracle de Saint Jubanus, Rivages, 1993 qui contient 7 nouvelles tirées du recueil Limits and Renewals, sélectionnées par le directeur de la collection "Littérature étrangère" des éditions Rivages, Gilles Barbedette.
Malheureusement, cette traduction ne retient aucun des poèmes du recueil original.
Le traducteur ne donne pas d'explication à ce choix qui peut ne pas être de son fait. Néanmoins, cette "disparition" des poèmes témoigne de la difficulté de trouver un "statut" à cette écriture "mixte". Comme linguiste et traducteur littéraire, Jean-Pierre Richard est l'auteur d'un article très intéressant qui aborde la question de la traduction du vocabulaire technique maritime d'une nouvelle de ce recueil : Mutinerie à bord ( A Naval Mutiny), la nouvelle étant complétée en fin de volume par un important glossaire à la fois sur les termes techniques et le parler des matelots. Question que l'on peut étendre à l'ensemble de l'œuvre de Kipling et en particulier à ses poèmes militaires ou marins dans lesquels termes techniques et argots sont une bonne part de sa "matière" poétique :
Revue Palimpsestes n°11, 1998, Traduire l'ignorance culturelle.
J.P. Richard fait référence dans son article à deux cultures a priori ignorée des lecteurs auxquels la traduction est destinée, pour ce qui nous intéresse le jargon et argot de la marine de guerre chez Kipling.
Il définit d'abord la "distance culturelle" comme étant l'écart perçu entre la culture d'origine et la culture d'accueil, et pose la question de la position médiatrice du traducteur, de la relation faussement évidente entre langue et culture.
Il souligne l'existence d'une distance culturelle interne souvent ignorée ou sous-estimée et les trois difficultés qu'elle soulève "liées au mode d'apparition de ses constituants dans l'œuvre originale, à leur identité proprement culturelle et à leur statut dans la culture réceptrice, celui d'un corps étranger qui doit, pour faire sens, en même temps le rester et cesser de l'être." (C'est l'auteur qui souligne)
— Mode d'intauration de la distance culturelle interne : recours au technolecte et au parler matelot qui produit une inintelligibilité relative que le traducteur doit évaluer mais qui existe déjà pour le lecteur originel. Ce que J.P Richard nomme joliment "se faire ajusteur d'ignorance" du langage technique et de l'argot.
— L'identité culturelle de ce qu'il faut traduire : la disparition de la marine de guerre à voile ne doit pas conduire à transposer dans un univers technique contemporain et aujourd'hui compréhensible. Le traducteur ne doit pas modifier ce qui constitue la distance culturelle interne, mais la transférer.
Il existe cependant une limite quand les deux cultures sont trop éloignées et que la différence culturelle externe doit être prise en compte. Distance culturelle interne et externe deviennent contradictoires. Une des solutions serait la translation qui accompagne le texte de notes et aides culturelles, hors texte ou paratexte. J.P. Richard pointe le fait qu'il s'agit alors de faire reconnaitre au lecteur son ignorance, au risque de faire disparaitre le texte sous les notes.
Le cas est plus simple pour Kipling pour lequel on peut négliger la distance culturelle externe, les références culturelles du jargon et de l'argot de marine anglaises et françaises étant proches, et donc se passer de notes, ce qui n'est pas le cas. La familiarité ou l'ignorance des références était claire pour les lecteurs anglais et français des années 30, mais aujourd'hui ? La distance culturelle interne tend à disparaitre, le texte anglais a aussi besoin de notes pour être compris par le lecteur anglais.
En conclusion J.P Richard réaffirme que : "à partir de l'exemple de Kipling, que l'objet à traduire n'est pas un texte mais une situation de traduction, [...] c'est-à-dire une constellation de variables correspondant aux relations complexes qu'entretiennent, à travers un texte, dans l'espace-temps de la traduction, auteur, lecteurs, traducteurs, éditeurs et tous autres médiateurs culturels, le tout emporté, comme la Royal Navy, comme la Royale, dans le mouvement de l'histoire des civilisations."
L'article est intéressant, et pose la question pratique de l'aide apportée à l'ignorance légitime du lecteur. Il me semble très difficile aujourd'hui de laisser au lecteur français, mais donc aussi anglais, face au texte "nu", mais sans trop le "couvrir" non plus. Ce n'est pas le propos de J.P. Richard dans cet article, mais la poésie redouble le problème : la " magie" poétique est parfois supposée si forte, si puissante, si pure, que l'annoter relèverait du crime, si la traduire n'est pas déjà un crime majuscule. La comprendre, ou chercher à la comprendre devient même suspect.
La lecture de Kipling, comme celle d'Hugo par exemple, peutp avoir des fulgurences, mais la contextualisation et l'annotation doivent les soutenir, au risque de ne plus les lire.
Enfin, les notes peuvent être, délibérement, ignorées. Qui, hors lecture savante, se livre à la gymnastique systématique de lire en même temps le texte et les notes de La Pléiade ? Il existe une poétique de l'ignorance, de l'incertain. Peu importe à quel geste technique de la mise en œuvre d'un navire tel mot renvoie précisément s'il conduit le lecteur sur ce navire ?
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