D.8. A Death-Bed

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                                         Un lit de mort (1919)

The Years Between
Le recueil parait 6 mois après le fin de la guerre dans laquelle Kipling a perdu son fils John, porté disparu.
Dans le recueil, ce poème suit significativement The Dead King magnifiant la figure du « bon » roi.
Kipling évoque dans ce poème très commenté et critiqué la mort du Kaiser Guillaume qu’il imagine atteint d’un cancer de la gorge ( en fait il survivra à Kipling, réfugié en  Hollande il meurt en 1941 à 82 ans…)
Trois voix se mêlent : « celle du Kaiser », [celles de ses docteurs] et celle d’un narrateur/ commentateur/ récitant. Cette alternance de voix et de points de vue caractéristique de Kipling  donne à ce court poème une force étonnante.
Kipling exprime un sentiment de haine contre les allemands en général et le Kaiser en particulier assez répandu à cette époque, mais la brutalité du poème a choqué, même à une époque patriotique anti « boche » (voir plus bas Victor Glachant). Ce poème est sans doute un des éléments du supposé sadisme de Kipling, qu’on croise jusque dans les notes de La Pléiade et qui, pour l'instant, me paraît une catégorisation trop rapide.
Sans aller jusque là, ce poème (comme dans The Beginnings et la nouvelle Mary Postgate (en anglais) ou dans le poème Children), montre que la haine fait partie de la palette de Kipling, et que la forme poétique sert son talent à décrire des images et des émotions d’une extrême violence.
Traduction : ce texte étonnant n’a semble t’il été traduit qu’une seule fois par Victor Glachant Etude sur Rudyard Kipling Chantre de la Grande Guerre, Paris 1922 ( voir plus bas )

« Regis suprema voluntas Lex » : la volonté suprême du Roi fait Loi (latin approximatif).
"Il suivra le cours normal des— gorges" : le tiret cadratin annonce l'euphémisme : gorge pour cancer. Le " sadique" Kipling ne prononce pas le mot que son traducteur de 1922 utilisera.
"Très-Haut"traduction de " All-Highest" Titre royal du Kaiser


                                                Un lit de mort
                                                            1918

C'est l'État au-dessus de la Loi.
   L'État n'existe que pour L’Etat seul. »
[C'est une glande à l'arrière de la mâchoire,
   Et une grosseur correspondante près de la clavicule.]

Certains meurent en hurlant dans le gaz ou le feu ;
  D'autres meurent en silence, sous les obus et les balles.
Certains meurent désespérés, pris dans les barbelés ;
  D'autres meurent soudainement. Celui-ci, non.

« Regis suprema voluntas Lex »
   [Il suivra le cours normal des— gorges.]
Certains meurent écrasés sous les ponts brisés,
   D'autres meurent en sanglotant entre les embarcations.

Certains meurent en suppliant, écrasés à mort
  Par la tranchée glissante, tandis que leurs camarades les entendent.
Certains meurent en un demi-souffle.
  D'autres — causent des problèmes pendant six mois.

« Il n'y a ni Mal ni Bien dans la vie,
   sauf selon les besoins que dicte l'État. »
[Comme il est trop tard pour le couteau,
   tout ce que nous pouvons faire, c'est masquer la douleur.]

Certains meurent en saints, dans la foi et l'espoir —
   l'une d'elle est morte ainsi dans la cour d'une prison —
certaines meurent brisées par le viol ou la corde ;
  certains meurent facilement. Celui-ci meurt difficilement.

Je briserai en morceaux ceux qui barrent sur mon chemin.
   Malheur aux traîtres ! Malheur aux faibles ! »
[Qu'il écrive ce qu'il souhaite dire.
   Cela l'épuise s'il essaie de parler.]

Certains meurent en silence. D'autres s'apitoient
   Bruyamment sur leur sort.D'autres encore
Démoralisent les lits autour d'eux...
   C'est le genre qu'il vaudrait mieux voir mort.

« La guerre m'a été imposée par mes ennemis.
   Tout ce que je recherchais, c'était le droit de vivre. »
[N'ayez pas peur d'une triple dose ;
  La douleur neutralisera la moitié de ce que nous lui administrons.]

Voici les aiguilles. Veillez à ce qu'il meure
  pendant que les effets du médicament persistent...
Quelle question pose-t-il avec ses yeux ? —
  Oui, Très-Haut, à Dieu, soyez-en sûr.]


                                            §§§§§§§§§§§§§§§§

Etude sur Rudyard Kipling, chantre de la Grande Guerre ( 1914-1918), Victor Glachant, Librairie de France, 1922

Dans ce petit recueil de conférences faites à L’Hôtel de Ville de Versailles en Juin 1921, Victor Glachant, professeur de rhétorique au Lycée Hoche, s’applique à rechercher dans ses poèmes ce qui fait de Kipling, le « chantre de la Grande Guerre » au service d’un discours patriotique et anti-allemand qui, pour outré qu’il soit, traduit sans doute bien l’état d’esprit des «vainqueurs». Glachant assure une traduction fragmentaire et parfois très libre des poèmes qui servent son propos. A Death-Bed devient donc Le Kaiser in extremis. Le dispositif des trois voix est brouillé, mais les poèmes étant récités pendant la conférence, c’était peut -être plus clair.  La traduction en vers de Glachant peut être assez fine, mais très infidèle, voire inventée. Kipling n’avait pas utilisé le mot « cancer » Glachant insiste. Si Kipling écrit un poème cruel, alors on peut supposer que les propos de l’époque l’était sans doute plus, mais pas en vers…Les derniers vers sont du pur Blachant qui relègue la verion de Kipling en note.
Je reproduis également le passage qui introduit le texte, c’est sans doute la meilleure manière de contextualiser ce poème « sadistic and nasty » (Andrew Lycett) et « revolting » (Angus Wilson).

« En une scène étrange, un macabre tableau (qui peut-être ne sera pas du goût de tous), voici figuré le principal coupable, le Seigneur de la Guerre en personne, le potentat prétentieux qui s'était guindé, dans son exécrable ambition, au-dessus de tout sur la terre, le Très-Haut (allerhöchste), ce malingre souverain qui triompha plusieurs fois des recrudescences d'un mal dont on nous a trop souvent bernés, le Scieur de bois sans scrupule et sans remords qu'il est impossible, paraît-il d'aller dénicher dans son fromage de Hollande pour le coffrer à la Tour de Londres et le mettre en jugement !... (1)
Le poète l'aperçoit d'avance, ce misérable Guillaume, à son lit de mort, ressassant ses impériales formules d'orgueil et de sang, marmottant ses excuses mensongères. Sinistre scène de mélodrame en raccourci (très difficile à lire), à trois parties indépen-
dantes : le moribond, qui parle, divague ; les médecins, qui se consultent, avisent sur son cas; et, dans les intervalles,l' inflexible Voix de la Conscience humaine, qui commente et rappelle les innombrables agonies que ce ver humain, même à l'article de la mort et presque au tribunal de Dieu, refuse de s’imputer."

(1) Ironie du sort ! A l'heure qu'il est, l'ex-Kaiser, âgé de près de soixante-quatre ans, gaillard encore et le cœur léger, moins chargé d'ans que submergé de cadavres, moins hanté de remords que gonflé de fiel, a l'impudence de publier ses Mémoires, tandis que sa famille, dit-on, s'évertue à le distraire d'un projet saugrenu : se remarier avec une jeune veuve noble, mais non de sang royal,- nantie de cinq enfants. Il éprouve, paraît-il, le besoin de refaire sa vie !


                                      LE KAISER IN EXTREMIS
. C'est l'Etat, c'est l'Etat qui domine la Loi!
Pour l'État seul l'Etat existe !.. Eh bien ! c'est moi
l’Etat. » - (Voyez : c'est, sous la mâchoire, une glande
énorme, avec tumeur correspondant, - très grande,
près de la clavicule.)— Il en est de fougueux,
qui meurent en criant dans les gaz ou les feux.
D'autres, silencieux, par l'obus ou la balle
tombent frappés, fauchés comme par la rafale
d'un ouragan de fer; d'autres, les yeux brûlés :
d'autres, pris au filet des réseaux barbelés.
Tel, désespéré, lutte, et tel, d'emblée, expire.
...Pas celui-ci ! Le plus lent supplice est le pire ;
il l'endure !...- « Regis suprema voluntas
Lex !»— ..Graduellement, il marche à son trépas !
(C'est l'évolution ordinaire, normale,
des cancers de la gorge, et l'issue est fatale !)
Il en est qui sont morts broyés entre les ponts ;
d'autres, dont l'eau, parmi les embarcations,
suffoqua les clameurs, les jurons, l'anathème.
—« Ni bien ni mal : vouloir du Prince, loi suprême !
Selon ses besoins, ou ceux du peuple, il agit ;
c'est son ordre, en un mot, qui tout règle et régit ! »
(Puisqu'il est un peu tard pour tenter une cure
ou pour intervenir, faisons une piqûre!)
Il en est qui sont morts doucement, saintement,
dans la Foi, dans l'Espoir; ainsi, tout récemment,
une femme, en la cour d'une prison. Certaines,
par l'outrage brisées et souillées, mais sereines,
sont mortes.... Des enfants ont paru des héros ;
moins fermes, des vieillards imploraient leurs bourreaux,
vainement !... Tel ou tel à la mort est docile....
... Celui-ci, pour mourir, a l'âme peu virile.
—« Malheur, malheur à qui me barre le chemin !
car je le briserai dans un étau d'airain!
Malheur au traître, au faible|…. »— Il en est bien encore
qui meurent avec calme, et d'autres que dévore
le délire, et qui, sur eux-mêmes gémissant
sans cesse, font du bruit, hurlant et maudissant,
vont démoraliser tout autour d'eux la salle l...
Lui. c'est le type qui vaut mieux quand il exhale
son souffle que vivant !…—" C'est par mes ennemis
qui, pour me provoquer, dix contre un s'étaient mis,
que le conflit me fut imposé…. Cette guerre,
je ne l'ai pas voulue.... Oh ! certe, on n'y croit guère,
mais je n'ai pas voulu cela !… Je fus contraint.
Je n'ai cherché que le seul droit de vivre l... On plaint
les autres combattants; mais qui plaindra Guillaume,
s'il perd tous ses soldats, son argent, son royaume ? »
                     (Il s'agite, se démène.)
(Triplez la dose, allez !... Qu'est-ce donc que ses yeux
veulent dire ?... Oui, Seigneur, oui, Très Puissant, adieux !...
(Tout bas 🙂 Tandis que cette drogue agit, faites qu'il meure....
Voici l'aiguille... il est temps... c'est sa dernière heure! (1))

(1) Je n'ai pu traduire littéralement cette fin. Le texte porte :
« Ne craignez pas de tripler la dose; la souffrance en neutralisera la
moitié.... Qu'est-ce qu'il demande avec ses yeux? - Oui, Très Puissant,
à Dieu, c'est entendu! ». J'abrège un peu, forcément.


                                         §§§§§§§§§§§§§§§§


                                            A Death-Bed
                                                    1918
1
“This is the State above the Law.
   The State exists for the State alone.”
[This is a gland at the back of the jaw,
   And an answering lump by the collar-bone.]
2
Some die shouting in gas or fire;
  Some die silent, by shell and shot.
Some die desperate, caught on the wire;
  Some die suddenly. This will not.
3
“Regis suprema voluntas Lex”
   [It will follow the regular course of—throats.]
Some die pinned by the broken decks,
   Some die sobbing between the boats.
4
Some die eloquent, pressed to death
  By the sliding trench as their friends can hear.
Some die wholly in half a breath.
  Some—give trouble for half a year.
5
“There is neither Evil nor Good in life
   Except as the needs of the State ordain.”
[Since it is rather too late for the knife,
  All we can do is to mask the pain.]
6
Some die saintly in faith and hope—
   One died thus in a prison-yard—
Some die broken by rape or the rope;
  Some die easily. This dies hard.
7
“I will dash to pieces who bar my way.
   Woe to the traitor! Woe to the weak!”
[Let him write what he wishes to say.
   It tires him out if he tries to speak.]
8
Some die quietly. Some abound
   In loud self-pity. Others spread
Bad morale through the cots around ...
  This is a type that is better dead.
9
“The war was forced on me by my foes.
   All that I sought was the right to live.”
[Don’t be afraid of a triple dose;
  The pain will neutralize half we give.
10
Here are the needles. See that he dies
  While the effects of the drug endure ...
What is the question he asks with his eyes?—
  Yes, All-Highest, to God, be sure.]

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