https://fr.wikisource.org/wiki/Discussion_Auteur:Rudyard_Kipling#Les_traducteurs
Victor Glachant (1864-1941)
(Par commodité, je donne plus bas le texte de l'avant-propos et la conférence de Glachant, en revanche les poèmes seront présentés sur la pager dédiée, un lien permet d'y avoir accès ci-dessous ou à sa place dans le texte de Glachant)
Traductions de Kipling (souvent partielles, parfois modifiées ou réécrites, parfois rebaptisées ) : "
The Recall=> "L’Âme éternelle du pays",
A Charm => Le Charme du pays natal"
La France => France
Dedicace ( The Five Nations) => Prélude aux Cinq nations (1903)
The Dykes => Les Digues (seulement stances 6–10),
The Neutral => Le Neutre
The Irish Guards => très librement adapté en Chanson de marche des Irlandais
Children =>Hommages et regrets aux jeunes disparus
Comon Form => Un lugubre reproche
A Dead Statesman=> Pour la tombe d’un homme d’état
A Death Bed => Le Kaiser in extremis"
Epitaphs of the War => 9 "Épitaphes"
For All We Have and Are=>"La Mobilisation anglaise"
Justice=>La Justice par l’épée, ; L’Écho de Versailles (11 juin 1920)
"My New Cut Ashlar"=>"Exegi momentum",
A Nativity=>"Mater dolorosa",
Toutes ces traductions sont regroupées dans un recueil de conférences : Etude sur Rudyard Kipling, Chantre de la Grande Guerre 1914-1918. Conférences faites à l'Hôtel de Ville de Versailles en juin 1921. Librairie de France. 1922
Victor Glachant s'y présente comme membre de la Société des Gens de Lettres, professeur de Rhétorique au Lycée Hoche et Lauréat de l'Académie française. Il est par ailleurs ancien élève de l'ENS, promotion 1883, professeur de rhétorique au Lycée Buffon. Traducteur de latin et de Grec, il a publié des articles de pédagogie, des études littéraires. Prix de l'Académie pour : Papiers d'autrefois. Hachette 1899 et Un laboratoire dramaturgique Essai critique sur le théâtre de Victor Hugo, Hachette,1903.
Le relevé de ses articles, de Lucien de Samosate à Hugo en passant par Benjamin Constant révèle des intérêts éclectiques mais pas dans le domaine de la littérature anglaise en général ni sur Kipling en particulier.
Le style "conférence" donne un ton particulier à l'exposé de Glachant, dans un registre patriotique et anti-allemand sans doute assez général en 1921 et adapté à son public versaillais : "J'estime qu'il est au monde des haines légitimement vivaces" ( Avant-Propos p.9). C'est dans cet esprit qu'il veut donner à entendre "la grande voix virile, irritée et vengeresse" (Avant-Propos p.8) de Kipling. Glachant cite l'étude d'André Chevrillon La poésie de Ruyard Kipling ; mais là où Chevrillon, une fois débarrassé des accents raciaux, essentialistes et colonialistes, se livre à une étude approfondie de la forme et du fond kiplingien, Glachant ne retient que ce qui sert son propos "patriotique". Il témoigne d'une étape la réception en France de l'œuvre de kipling, très populaire pour ses contes, moins connu commé poète. Il est une voix puissante de l'Entente Cordiale de 1904, et l'annonciateur inlassable de la Grande Guerre.
V. Glachant dramatise sa conférence en suivant l'ordre chronologique non de l'écriture des poèmes mais du déroulement de la guerre. J'ai reproduit l'intégralité du texte, sauf quelques éléments qui ne concernent pas Kipling.
Les traductions sont de Glachant, et modifient souvent, et parfois considérablement le texte. Les poèmes sont en vers rimés et sont lus ou déclamés pendant la conférence par Mme Caristie-Martel de la Comédie-Française, professeure de déclamation à Versailles, surnommée " La muse des Armées".
(A noter que Glachant donne du "Sir" à Kipling qui laisse entendre qu'il aurait été anobli, ce qu'il a toujours refusé)
"ETUDE SUR RUDYARD KIPLING
Chantre de la Grande Guerre
(1914-1918)
" AVANT-PROPOS
"Il y a au monde deux choses plus
belles que les autres: — l'une est la
guerre; et l'autre, c'est l'amour"
(RUDYARD KIPLING)
* Peut-être il est trop tard pour parler encor d'Elle», ... j'entends de la Guerre, hideuse souveraine que détestent les mères et qu'apostrophent les poètes :
Guerre, déesse de l'Érèbe,
sombre Guerre aux cris indignés....
toi dont le glaive est le ministre,
toi que l'éclair suit dans les cieux! ...
VICTOR HUGO. Légende des Siècles, I: La Chanson de Sophocle à Salamine.
Ne vaudrait-il pas mieux enfin se taire, après que tant d'historiens, de romanciers, voire de rimeurs, en ont, depuis huit ans, dépeint sous toutes ses faces la majestueuse et tragique horreur ? Ce thème, repris à l'envi dans la conversation, dans la presse, dans la politique, par tous ceux qui, de près ou de loin, ont pris part à la lutte terrifiante, ou simplement en ont suivi les phases et pesé les fatales conséquences, ce thème, dis-je, commencerait-il vraiment à lasser notre intérêt immédiat? - Tel n'était pas du moins, ce semble, l'avis de mes nombreux auditeurs qui, l'an passé, soit à la Société des Sciences morales, des Lettres et des Arts de Seine-et-Oise, soit à la Bibliothèque populaire, soit à la Société des Sciences de Seine-et-Oise, ont frémi à l'écho de la grande voix virile, irritée et vengeresse que je tâchais de leur traduire en notre idiome : Rudyard Kipling devenait bien alors l'interprète autorisé de leur sentiment propre, fait de rancune et d'horreur.
Un historien qui, jadis, étudia magistralement les origines de la monarchie prussienne et traça la vivante silhouette de Guillaume II jeune, insolent et superbe (1), un bon patriote dont la maison familiale de province fut, par représailles, incendiée par l'ennemi, déclarait un jour avec raison que la haine est en général aveugle et mauvaise conseillère: aussi ne devons-nous pas la prendre pour guide dans notre rude chemin. Belle doctrine d'impartialité, assurément, et qui fait honneur à quiconque a le courage de la professer intégralement! J'estime pourtant, moi dont l'âge d'enfant et l'âge d'homme mûr ont vu les deux assauts également atroces du même irréconciliable adversaire, j'estime qu'il est au monde des haines légitimement vivaces; et je tiens que nulle règle stricte de morale, laïque ou religieuse, n'oblige l'offensé, même après sa victoire, — au pardon de certains outrages, même après la réparation, forfaits. encore moins, — à l'oubli de certains forfaits.
V. G.
Versailles, 2 août 1922.
(1) ERNEST LAVISSE, Préface de Trois Empereurs d'Allemagne (Arm. Colin, édit.). M. Lavisse est décédé pendant l'impression de cette brochure (le 18 août 1922).
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MESDAMES, MESSIEURS,
Je vous rappelle d'abord le sujet de cette simple causerie. Je veux faire devant vous une revue rapide des Poèmes de la Grande Guerre de 1914-1918, composés par l'illustre romancier anglais contemporain, Sir RUDYARD KIPLING. La version poétique de ces extraits,—toute de ma façon,— que vous allez entendre, a du moins, je puis vous le garantir, le mérite de l'exactitude absolue : je n'en ambitionne pas d'autre. Cette traduction en vers de fragments choisis, tirades ou stances, ne vise qu'à interpréter la pensée libre et hardie du grand écrivain de la manière la plus nette et précise, avec une scrupuleuse fidélité au modèle, lequel— vous le verrez— est de toute beauté : force, délicatesse, émotion pathétique, tout y est, rien n'y manque. est
Mme Caristie-Martel, de la Comédie-Française, artiste éminente par l'esprit comme par le cœur (elle l'a encore prouvé pendant ce long conflit), veut bien, avec plusieurs de ses élèves les plus distinguées, nous faire l'honneur et le plaisir de nous prêter, ce soir, le précieux concours de son très beau talent. Qu'elle en soit ici hautement remerciée, au nom de tous ! Elle a tous les droits à notre sincère reconnaissance.
Veuillez enfin, Mesdames et Messieurs, me permettre une toute petite annonce préliminaire, bref, si j'ose dire, un prologue miniature..., que plus d'un taxera sans doute de « précaution inutile ».... Mais... qui sait ?... Nos voisins de l'Est viennent parfois rôder à Versailles, ne fût-ce que pour signer un.... cahier de papier, ou livrer un zeppelin. Eh bien! en toute franchise et loyauté, si, par un fâcheux hasard, il faut tout prévoir, car
S'il s'est glissé quelque Allemand
dans votre aimable compagnie,
je le convie obligeamment
à se boucher bien fort l'ouïe!...
Ou mieux, car je crierai très haut, —
qu'autre part le diable l'emporte !...
S'il ne veut enrager, il faut
qu'il prenne au plus vite la porte!
C'est peu probable, assurément ;
et c'est par excès de prudence
que je vous fais ce boniment !
— Personne, ici, n'est Allemand ?!!!...
Nul ne sort ?... — Alors, je commence!
Messieurs, à la date précise où nous sommes (29 juin 1921), au lendemain du deuxième anniversaire de la Paix, date postérieure de quelques mois seulement à une courte crise de flottements regrettables et de divergences (espérons-les passagères) de vues et d'opinions sur la politique extérieure entre deux nations solidaires, très étroitement unies, France et Grande-Bretagne, il n'est pas inopportun d'évoquer tout d'abord la belle et chaleureuse apostrophe, et si connue, que Kipling adresse à notre pays. J'en résume la substance en quinze lignes de prose, avant de vous lire la pièce entière. Elle est fort remarquable :
«O France, ô compagne, ô noble émule, nous mesurant sous tous les cieux, nous avons agité l'humanité jusqu'à ce que la terre fût nôtre, et vécu grandement à travers les âges !...
Maintenant, liées dans le souvenir et le remords, nous avons posé nos armes, riant des vieilles scélératesses..., nous pardonnant des crimes que nul pardon ne peut effacer, cet immortel péché accompli par toutes deux à Rouen, sur la Place du Marché! Main-tenant nous regardons de nouveaux temps prendre forme, nous demandant s'ils recèlent de plus terribles éclairs que ceux que nous avons lancés jadis! Main-tenant nous entendons de nouvelles voix qui se lèvent !... Écoutons bien !... et, nous serrant l'une contre l'autre, tournons ensemble, face au danger, épaule contre épaule, dans notre double et constante garde pour la paix sur la terre ! »
Et nous constaterons que l'auteur de ce noble hymne, intitulé France (1913), se montre plus sévère, à l'égard de ceux qui osèrent troubler cette paix sacrée de l'univers, que le Premier Ministre anglais actuel (1), que je respecte, mais qui, vraiment, afficha parfois, par système, un trop débonnaire souci de ménager les bourreaux aux dépens des victimes !
Voici la traduction intégrale que j'ai tentée de cette brûlante et superbe adjuration. Le morceau est de premier ordre. Je vous en fais juges."
(1) M. Loyd George , ce grand séducteur (?) européen, dont malheureusement le défaut, comme a dit plaisamment M. de Jouvenel au Sénat ( séance du 29 janvier 2022), "consiste à vouloir conquérir la sympathie nouvelle de l'ennemi plutôt que l'affection monotone de l'ami". Des faits récents l'ont amplement prouvé.
FRANCE !
(page à venir)
Mesdames et Messieurs, vous le voyez d'emblée : Rudyard Kipling est, fut de tout temps, et demeure pour nous le plus franc, le plus loyal des amis. Oui, soyons glorieux de cette prédilection, affirmée par un caractère d'élite, par une âme de trempe fine et vigoureuse ! O l'excellent poète, en effet, et le bon citoyen! Ah! quel merveilleux artiste vous devez saluer en lui! Quel éclat, quelle fraîcheur d'imagination, quelle fougue juvénile il garde jusque dans sa pleine maturité (né en 1865, il compte aujourd'hui cinquante-sept ans) ! Tantôt cette voix privilégiée murmure sur le ton berceur et charmant de la pastorale fabuleuse, tantôt elle gronde avec un accent unique de patriotisme véhément, emporté ! Comme, au besoin, elle sait haïr, maudire, et frapper juste !... Quand je contemple cette Muse exquise, et si diverse, au décon-certant visage, tour à tour païenne et religieuse, presque enfantine ou grave, exotique ou familiale, féerique ou positive, je me rappelle le fier quatrain quasi cornélien que la fille d'adoption de notre Montaigne, Mlle de Gournay, écrivit sous un portrait de Jeanne Darc ; et j'ai envie de lui dire, à cette Muse aussi, comme à la vaillante paysanne lorraine que tant elle admire:
— Peux-tu bien accorder, vierge du Ciel chérie,
cet œil plein de douceur et ce glaive irrité?
Et elle aussi, sans doute, la Muse de Kipling, répondrait, comme l'effigie de Jehanne la Pucelle:
— Mon regard attendri caresse ma Patrie,
et ce glaive en jureur lui rend la liberté!
... Ou mieux (puisque, grâce à Dieu, la Liberté est sauve), ce glaive satirique et vengeur cloue au pilori les rapaces qui prétendaient, dans leur insolence, nous l'ôter, cette sainte Liberté !
... Et les cloue bien !... Vous en jugerez, Messieurs, par les rythmes que vous allez entendre, par ces morceaux que j'ai de mon mieux interprétés..., et que, s'il vous plaît, vous pourrez relire traduits en prose par un compétent et distingué critique, M. André Chevrillon (neveu de H. Taine), élu l'an dernier (3 juin 1920) membre de l'Académie française, textes publiés dans un fascicule de la Revue des Deus-Mondes (numéro du 15 mai 1920, pages 371-412) [ Cf. aussi, sur La Poésie de Rudyard Kipling, les numéros (de la même Revue) des 15 avril et for mai. L'auteur insiste avec raison sur ces intuitions, cette hantise d'un passé qu'il retrouve partout dans le présent, qui ont amené Kipling à 1 'Histoire, et qui fout la profonde poésie de ses résurrections.]
Mais voici d'abord, de notre auteur, quelques vers délicats, dignes de votre audience, sur le charme du pays ancestral et son secret sortilège de guérison: conseil adressé, je suppose, au mélancolique que tra-vaille ce qu'on nommait jadis le mal du siècle».
Elles doivent plaire, ces exhortations consolatrices, à nos bons romanciers traditionalistes modernes, à un Maurice Barrès, à un Louis Bertrand, à un Henry Bordeaux, comme à tous les déracinés, comme aux voyageurs, aux exilés, aux isolés, aux neurasthéniques de tous âges, de toutes conditions, de tout sexe, de tout poil, qui— tels le géant Antée — retrouvent des forces en touchant le sol natal.
L'AME ÉTERNELLE DU PAYS
(Deux poèmes sont présentés sous
ce titre le second est....)
A Charm
L'écrivain 'grave et sensible qui traça ces lignes savait, certes, être avant tout un poète de respect, un être de bénignité, de tendresse. Mais, s'il est bien bon d'aimer, il est diablement bon aussi et c'est parfois un fameux—soulagement de haïr à plein cœur, d'épancher, sous le coup de calamités iniques, des hymnes de détestation, d'ironie sanglante (c'est ici le terme exact), comme le fit cet illustre et sincère ami de notre France, qu'il exalta dans des odes magnifiques ! Quand le fils unique qui lui restait lui fut ravi, emporté par la gigantesque tourmente ( Il fut tué dans les environs de Villers-Cotterets (Aisne).) dont l'idée prophétique hanta toute sa vie depuis l'âge de seize ans, orienta toute son œuvre de vision-naire lucide - si je puis dire - pendant trente années consécutives (surtout en 1890, en 1896, en 1899, en 1903, en 1909), alors le père inconsolé, le patriote exemplaire devient l'interprète formidable de la conscience universelle, pantelante, exaspérée! Alors, quel mâle langage! que de puissantes évocations !...
C'est l'heure de la mobilisation générale. Après la Belgique, l'Angleterre, sans hésiter, se range à nos côtés. « Haut les cœurs ! » s'écrie le Président de la République française, Raymond Poincaré. Et voici que, sur l'autre rive de la Manche, Kipling profère, répète le même appel aux armes: Sursum corda !
LA MOBILISATION ANGLAISE
(Sursum corda !)
Kipling, au surplus, prévoyait de longue date la catastrophe. Voici dans quels termes, onze ans déjà avant la tourmente (en 1903), il ne craignait pas sans ménagements, d'interpeller ses compatriotes, certes, sans douceur, mais avec une rude franchise, au contraire! Je suis sûr que vous serez sensibles à la rude énergie, à la véhémente admonition de ce morceau capital (Prélude des Cinq Nations) :
PRELUDE DES CINQ NATIONS (1903)
LES DIGUES (1903)
(Sur les défenses élevées par la prévoyance des ancêtres, détruites par l'insouciance des descendants.)
Et voici l'agression, l'invasion prédites !
Vous savez tous les faits : les premiers désastres de nos armes, alors que, de l'autre côté de la Manche, des patriotes éclairés, convaincus, ardents comme Kipling lui-même, impatients de s'unir à nous, dénoncent ce qui manque encore à ce peuple anglais, notre fidèle allié, pour nous soutenir avec efficacité, accusant l'absence de service militaire régulier, reprochant le défaut d'outillage, la pénurie d'artillerie....
L'heure est grave, la situation critique même— d'aucuns même, des défaitistes, disent désespérée !... Les événements se précipitent. C'est dans ces conjonctures que M. Alexandre Millerand revient au redoutable ministère de la Guerre. A quel moment, Messieurs ? Après Charleroi, le 27 août 1914, quand les Allemands vont arriver, croit-on, aux portes de Paris. Il écrit alors au généralissime Joffre « La France est assurée de la victoire, puisqu'elle est résolue à l'obtenir ! Soumise à la discipline de fer qui est la loi et la force des armées, la nation tout entière, levée pour la défense de son sol et de sa liberté, a accepté d'avance, d'un cœur ferme, toutes les épreuves, même les plus cruelles. Patiente et tenace, forte de son droit, sûre de sa volonté, elle tiendra !... " C'est le même langage tout à fait. Et, lui aussi, le ministre, a donné l'exemple : patient et tenace, sûr de son énergie, de sa volonté, de son autorité, il a tenu jusqu'en octobre 1915. La reconnaissance publique a, depuis, mis à la tête de l'État celui qui déjà —quoique civil,—à cette date, était un vrai chef militaire.
Kipling voit avec joie ses compatriotes, dès le début des hostilités, accourir de plus en plus nombreux sous les drapeaux. Maître d'énergie, sonneur improvisé de clairon, il n'a pas en vain jeté son pressant cri d'alarme puisque, sur le sol britannique, comme plus tard sur le sol américain, se dressent de toutes parts les volontaires champions du Droit opprimé. Mais son impatience voudrait que l'élan de résistance et d'indignation gagnât l'Europe intégrale. Après plus d'un an écoulé, au fort de la lutte, il lui déplaît fortement que des nations qui se disent, oui sans doute, et qui certes, au fond, par affinités électives et naturelles, sont nos amies sincères, comme l'Italie surtout, notre sœur latine (et l'événement l'a prouvé), il déplaît, vous disais-je, à Kipling que ces nations, timorées, intimidées au début, ne se décident pas plus vite à se prononcer nettement, à agir vigoureusement en notre faveur, et, prenant résolument notre parti, à lâcher la Triplice, devenue la Duplice —nom qui sied bien à sa duplicité, — cette Allemagne, cette Autriche qui prétendaient les ranger de leur côté, les enrégimenter dans le camp de la brutalité sauvage, de l'attaque inique. Kipling les exhorte, ces timides, à venir enfin délibérément grossir les cadres des Défenseurs des pactes piétinés.
Veuillez écouter la belle pièce intitulée Le Neutre.
Ce neutre, c'est l'Italie, qui depuis longtemps, du reste, en avait assez de la domination prussienne. L'infortuné tsar Nicolas II, dès le mercredi 5 août 1914, déclarait à M. Pierre Gilliard (le précepteur français de son fils le grand-duc Alexis), qui vient de publier le récit passionnant des treize années qu'il passa à la cour de Russie, Nicolas, donc, lui disait en propres termes: « Nous avons déjà remporté une grande victoire diplomatique; celle des armes suivra, et, grâce à l'appui de l'Angleterre, elle viendra plus tôt qu'on ne peut le croire (trop tard pour lui, hélas !). Les Allemands ont toute l'Europe contre eux, sauf l'Autriche. Leur insolence et leur despotisme ont fini par lasser même leurs alliés: voyez les Italiens! "
Kipling prête à l'Italie ce langage :
LE NEUTRE (1916)
APRÈS LA GUERRE
(A l'Italie, qui ne s'est pas encore décidée à descendre dans la lice.)
APRÈS L'EXAMEN DE CONSCIENCE ET LA DOULEUR D'AME!
(L'Italie entre dans le conflit européen.)
(page à venir, les intertitres sont de V.Glachant et "scénarisent le poème)
Et —duel fantastique!— tout le monde épris de paix, révolté par l'agression brutale, toute l'Europe indépendante, va courir sus à l'ennemi. Bientôt Ferdinand Foch deviendra la tête unique, le généralissime groupant sous son merveilleux commandement, avec le faisceau des armées françaises, les légions de la jeune Amérique et de la Grande-Bretagne, de l'Old-England. Il n'est pas jusqu'à l'Irlande, la Verte Érin, cette terre d'autonomie opiniâtre et de perpétuels soulèvements, attachée comme une menace permanente au flanc de l'impérieuse Angleterre, il n'est pas, dis-je, jusqu'à l'Irlande qui, pour le Roi et la Liberté, et par sympathie aussi pour la France, n'accoure avec loyalisme, avec entrain, avec enthousiasme, comme un seul homme, au rythme des plus fiers accents que lui prête le poète, nouveau Tyrtée du XIXe siècle.
Écoutez la Chanson de marche des Irlandais :
CHANSON DE MARCHE
DES IRLANDAIS
(en fait il s'agit d'une adaptation très libre de The Irish Guards page à venir)
Quant aux envahisseurs teutons, Kipling leur dédie ses plus insultants couplets : bêtes de proie sur la terre ferme, écumeurs, requins des océans par la sournoise torpille, empoisonneurs des airs par ces infects gaz asphyxiants, funeste découverte, abominable conquête scientifique dont le méphitique inventeur, le professeur Haber, a, l'an dernier, par parenthèse (vous l'avez vu), comme lauréat du prix Nobel à Stockholm, palpé la jolie somme de plus d'un million de marks allemands. Récompense paradoxale, qui exclut tout commentaire !
Toutes ces ignominies, à ces Boches, n'ont-elles pas été, dès le début, stigmatisées par M. Joseph Bédier, de l'Académie française, qui se contenta, pour cela, de traduire leurs carnets de campagne,— et, bien mieux! flétries par tel d'entre eux, comme ce Kurt Eisner, enragé prussophobe et gallophile, dont les Débats (1) nous analysaient les sarcasmes haineux contre les Hohenzollern, contre les bandits, s'écrie encore quelque part Kipling, qui, au foyer même de leurs voisins, en ont comploté l'esclavage, qui, au cours de leurs années de labeur et de science, n'ont cherché que de nouvelles terreurs pour les hommes, et qui, saccageant la terre dont leur serment les faisait gardiens, marchèrent à leur but inavouable, à travers un monde en feu, dans une lutte où leur propre haine a tué leur âme ».
BÊTES DE PROIE! (1)
(Chanson de nuit dans la Jungle.)
(Comme l'indique V. Glachant dans sa note, il annonce cette fois-ci que le poème n'est qu'inspiré de Kipling, je le laisse donc à sa place dans la prose de son auteur)
... La Terre à toi! L'ombre la livre! Bonne chasse, assassin, escroc !... A la serre, aux ongles, au croc, Fauve, conquiers ta place au Livre
de la Jungle !... Orgueil et pouvoir !... Besogne du croc et de l'ongle !... Bientôt au Livre de la Jungle, Rapace, tu pourras te voir !....
(1) Cette chanson n'est pas, à vrai dire, de Kipling; je l'ai composée en m'inspirant de celle qui figure au frontispice du célèbre Livre de ia Jungle. Mais je m assure que l'auteur de la Jungle l'eût signée volontiers. Bêtes de proie, hommes de proie, c'est tout un..., sauf que ceux-ci n'ont pas même les excuses de celles-là.
Et voici maintenant les épigrammes, au trait acéré, rapide, de forme parfois un peu énigmatique. L'épigramme, au sens moderne du mot, signifie, vous ne l'ignorez pas, un court poème satirique, amer ou railleur et mordant, bref comme une inscription lapidaire. Les anciens ont cultivé ce genre avec succès; les modernes aussi: Boileau, par exemple, ou Voltaire. Telles épigrammes de Kipling égalent les plus belles épigrammes antiques de l'Anthologie grecque. J'ai tâché de rendre en vers très exactement, en quatrains ou huitains, ces raccourcis de poèmes, ces miniatures de forme à la fois savante et naïve, empreintes d'une sobre et sombre ironie. Je cite au hasard :
EPITAPHES OF THE WAR
Telles sont donc, Mesdames et Messieurs, ces courtes mais (pour parler le jargon moderne), très suggestives épitaphes, présentées un peu, vous le voyez, sous forme d'énigmes, mais d'énigmes pourtant assez claires, qui n'exigent pas la sagacité d'un Œdipe.
Maintenant que sont finis les holocaustes et que commence à reculer trop vite le souvenir (trop vite à notre gré, pas assez vite au gré des fêtards qui dansent au son des accordéons et sablent le champagne sur les crêtes de l'Hartmannswillerkopf, au Vieil-Armand, où gisent plus de deux mille Français, Le fait s'est produit pendant les fêtes de la Pentecôte (1929), au Vieil-Armand, et fut dénoncé publiquement par M. le général Tabouis. (Mulhouse, 28 mai 1920). — à l'heure actuelle, dis-je, d'aucuns peuvent être surpris de la haineuse virulence de l'accusation, de la tenace rancune sans cesse ravivée, chez ce grand lyrique, par l'intensité de la vision, qui lui dictera des peintures d'un impressionnant, poignant réalisme. Vision— on l'a bien dit— du poète le plus puissant à imaginer qui, depuis longtemps, ait surgi; qui ressent d'autant plus violemment la catastrophe publique que, depuis l'adolescence, il y rêve, il la redoute. Vision plus précise que les plus funèbres statistiques, et qui lui fait revivre les transes lancinantes, les désolations de la masse affligée. Avec quelle ferveur de sympathie douloureuse il a plaint chacun, avec quelle absolue netteté il se représente toutes les plaies physiques et morales, avec quelle commisération il se penche sur tous les tombeaux où les héros gisent dans leur repos sanglant, vous en
avez pu juger en déchiffrant ces fictives inscriptions, en écoutant ces sanglots lapidaires. Et le tableau qui suit est plus terrible encore, parce qu'il fait rejaillir le sang des fils sur les pères trop peu clairvoyants.
C'est le vrai mea-culpa, mea maxima culpa d'un peuple entier qui s'exhale par la bouche de son poète, innocent, s'il en fut, de la faute:
HOMMAGES ET REGRETS
AUX JEUNES DISPARUS I
Children
Ainsi, par la faute d'une génération, la « recrue du genre humain » a péri.
Lui, du moins, père de ce jeune fils prédestiné au trépas du champ de bataille, il n'a rien à se reprocher! Il fut trop perspicace.
Dans le Prélude des Cinq Nations (1903), comme dans La Cité d'Airain, La Bouée à Cloche ou Les Digues, sans cesse il a prédit la lente infiltration des eaux qui rongent les campagnes, « les souffles inter-mittents qui préparent le chemin du vrai cyclone », la nécessité qui s'impose à ses compatriotes de servir, d'apprendre, avant qu'éclate la foudre du shrapnel et que retentisse le cri hagard des trompettes, d'apprendre à manier le fusil, à pointer le canon (1); persuadé que sa mission propre de poète n'est pas " de chanter et d'enchanter les hommes comme les graves et douces cloches des clochers terrestres, mais de monter à la houle des tempêtes, et de clamer, clamer toujours l'invisible péril !"
(1)Cf. A. CHEVRILLON, étude précitée (Revue des Deux-Mondes, 15 mai 1920, p. 385). Les articles de M. Chevrillon ont paru, depuis, réunis en volume, chez Plon (1921). Rappelons ici que jadis, causant avec M. Chevrillon, Kipling lui avait prophétisé à brève échéance la guerre mondiale. C'était sa hantise, son idée fixe.
Mais la rumeur d'insouciance et de folie étouffa le vigilant carillon d'alarme et couvrit les rafales « du mauvais vent qui a toujours soufflé de la Baltique pour la Grande-Bretagne ». (Histoire d'Angleterre, 1911). Et la trombe, soudain, s'est abattue !
La pièce la plus navrante et pathétique de tout le recueil a trait au Disparu.... Je demande pardon, d'avance, à ceux de mes auditeurs ou de mes auditrices s'il s'en trouve dans cette salle auraient éprouvé pareil malheur, de raviver leur peine en leur lisant ici le thrène, la lamentation du poète quí connut les mêmes angoisses qu'eux. Cette pièce, une actrice, assurément, ne manquerait pas de la débiter avec de vibrantes larmes dans la voix. Je ne saurais et m'en vante pratiquer ces recettes de conservatoire; et je lis très simplement la simple et touchante élégie (intitulée Mater Dolorosa), qui est tout à fait de mise, d'actualité, au lendemain du jour où la France a célébré son deuil triomphal en faisant au plus humble des Disparus la solennelle escorte que vous savez et en couvrant sa dalle d'hommages sans cesse renouvelés.
MATER DOLOROSA
(A Nativity, à venir)
Rien, dans ces admirables volumes de Kipling, qui ne soit l'interprétation spirituelle et, par instants, puritaine, de la crise épouvantable où se jouent les destins de l'univers civilisé. La vieille idée religieuse de la Loi, du Commandement, du Jugement, s'exprime avec une ferveur concentrée dans ces dernières poésies dont elle fait l'élan, la tension, la vibration secrète: l'arrêt rigide, inéluctable, qui plane et tombe enfin sur les indignes, les coupables,— et parfois même sur des neutres trop pleutres, ou trop lents : telle l'Italie, que le poète —vous l'avez vu—interpelle vertement en 1916 ; — l'arrêt, dis-je, qui flétrit à jamais les responsables du conflit, les nations ennemies du Droit et leurs chefs, rouges du sang de dix millions d'hommes et de je ne sais combien de centaines de femmes et d'enfants, ces chefs odieux, surtout, qui les ont perverties, abusées, ces nations, puis lancées au crime prémédité, à la « boucherie fraîche et joyeuse ! » Honte sur eux tous !
En une scène étrange, un macabre tableau (qui peut-être ne sera pas du goût de tous), voici figuré le principal coupable, le Seigneur de la Guerre en personne, le potentat prétentieux qui s'était guindé, dans son exécrable ambition, au-dessus de tout sur la terre, le Très-Haut (allerhöchste), ce malingre souverain qui triompha plusieurs fois des recrudescences d'un mal dont on nous a trop souvent bernés, le Scieur de bois sans scrupule et sans remords qu'il est impossible, paraît-il d'aller dénicher dans son fromage de Hollande pour le coffrer à la Tour de Londres et le mettre en jugement !... ( Ironie du sort! A l'heure qu'il est, l'ex-Kaiser, âgé de près de soixante-quatre ans, gaillard encore et le cœur léger, moins chargé d'ans que submergé de cadavres, moins hanté de remords que gonflé de fiel, a l'impudence de publier ses Mémoires, tandis que sa famille, dit-on, s'évertue à le distraire d'un projet saugrenu se remarier avec une jeune veuve noble, mais non de sang royal, nantie de cinq enfants. Il éprouve, parait-il, le besoin de refaire sa vie ! )
Le poète l'aperçoit d'avance, ce misérable Guillaume, à son lit de mort, ressassant ses impériales formules d'orgueil et de sang, marmottant ses excuses mensongères... Sinistre scène de mélodrame en raccourci (très difficile à lire), à trois parties indépendantes: le moribond, qui parle, divague; les médecins, qui se consultent, avisent sur son cas; et, dans les intervalles, l'inflexible Voix de la Conscience humaine, qui commente et rappelle les innombrables agonies que ce ver humain, même à l'article de la mort et presque au tribunal de Dieu, refuse de s'imputer.
LE KAISER IN EXTREMIS
A Death Bed
Je vais bientôt conclure... Auparavant, toutefois, Mesdames et Messieurs, veuillez entendre cette virulente invective qui, ma foi, ne me semble point indigne des diatribes enflammées des Châtiments ; mais ici (je trouve), l'indignation et le chagrin ont vraiment frappé le vers satirique avec plus de justesse, avec moins d'emphase et de déclamation, avec plus de sincérité peut-être aussi, que chez Juvénal même ou Victor Hugo. C'est par cette pièce (Je l'ai publiée jadis dans l'Écho de Versailles du vendredi 11 juin 1920. Tout le reste était encore inédit ) et par une autre très brève que je veux terminer cette série de fragments et d'analyses. Elle est utile à propager, cette noble invective, même et surtout -après deux ans révolus d'une paix, non boiteuse (je veux l'espérer), mais assurément tout juste suffisante... si l'on en exécute les clauses.
Cette pièce, La Justice par l'Épée, —admirables strophes, en effet, de haine justicière, écrites à la veille de l'armistice, en octobre 1918, et dédiées à la Germanie candidate à la Société des Nations, figure dans le recueil intitulé The years between (les années intermédiaires). La voici:
LA JUSTICE PAR L'ÉPÉE (1)
Justice ( à venir)
Après ces vigoureux accents indignés, cette sainte fureur, le grand poète anglo-saxon pouvait, l'œuvre de représailles achevée, retrouver le calme et la sérénité perdus, entonner son hymne d'adieu, son Exegi monumentum, comme le Latin Horace, chantre rieur des amours et de la bonne vie épicurienne. Mais Horace, à la fin de ses Odes, se promet une gloire toujours neuve, qui grandira dans l'avenir, tant qu'au Capitole romain montera le pontife avec la vierge silencieuse. Il ne mourra pas tout entier, affirme-t-il; il évitera la Parque par la meilleure partie de lui-même, car son monument se targue d'être plus durable que le bronze, plus élevé que les royales Pyramides.... Lui, Kipling, au terme de sa carrière,— ou mieux, dans la pleine maturité de son âge, — il ne vise pas si haut; il ne défie point la pluie qui ronge, ni le fougueux Aquilon, ni la fuite des temps, qui emportent les hommes et les livres comme les feuilles. Plus modeste, il prie il remercie avec gratitude le Ciel dans le bel et pieux épilogue, tout empreint d'une touchante humilité, que vous allez entendre :
EXEGI MONUMENTUM !
My New Cut Ashlar ( à venir)
J'arrête ici, Mesdames et Messieurs, en vous renvoyant, pour plus ample informé, à la solide et compétente étude (précitée) de M. Chevrillon, les citations du beau recueil funèbre et martial où l'auteur réputé de La Terre et les Morts, des Cinq Nations, du Livre de la Jungle, dénonce avec tant de pittoresque, tant de mordante et piquante énergie les atrocités prussiennes, les multiples abominations de la sanglante bourrasque déchaînée sur l'Europe pacifique par les fauves des Empires Centraux et par leurs mauvais bergers, dont les successeurs sont aujourd'hui candidats— loin-tains—à la Société des Nations. En les lisant, ces strophes ardentes, cinglantes, passionnées, on s'avise, non sans tristesse, que l'Histoire implacable ne permet guère de pratiquer sans regret, devant nos champs dévastés, nos mines ruinées, nos églises mutilées, la formule chrétienne d'indulgence, de charité, de pardon et d'oubli des injures que rappelait, il y a treize mois, le Souverain Pontife de Rome dans son Encyclique sur la réconciliation fraternelle des peuples ; formule qu'enfermait, qu'impliquait déjà dans les âges païens, cinq siècles avant le précepte du Christ, la sublime réplique de l'Antigone sophocléenne au tyran Créon; on pense qu'il est, malgré tout, des cas exceptionnels où la créature humaine ne saurait volontiers déclarer, avec la tendre héroïne accusée de ne savoir point hair :
Pour l'amour je suis née, et non pas pour la haine !
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