France (1913)
Cet article est particulièrement long et me conduit à modifier la présentation habituelle.
Le projet de Kipling étant très ambitieux (et réussi), réconcilier les ennemis héréditaires, le poème demande une contextualisation plus fournie qu’à l’ordinaire. Le nombre de traductions disponibles est d'autre part exceptionnellement élevé. Je déplace donc l'historique et les nombreuses versions disponibles après ma traduction et le texte anglais.
Morning Post >The Years Between > Sussex Edition
Poème écrit en l’honneur de la visite du Président Pointcaré à Londres en juin 1913.
Peut-être le poème le plus traduit en français, après If—,
Poème retenu dans la sélection de T.S. Eliot.
Si la francophilie de Kipling est ancienne et remonte à l’enfance, l’anglophilie des Français est en 1913 très récente et peu assurée. L’expression « Perfide Albion » reste d’actualité même si elle date de la Révolution. L’association du caractère anglais à la trahison remonte au moins à la Guerre de Cent ans. Jeanne d’Arc, Marie Stuart, La Première révolution anglaise et le Régicide de Charles 1er, la déposition de Jacques II Stuart, la Révolution et Napoléon, Trafalgar et Waterloo, les Empires et zones d’influence alimentent régulièrement le sentiment anti-anglais (et son miroir outre-Manche). Fachoda date de 1898 et les Anglais resteront toujours capables d'un Mers-el-Kébir (1940).
A la veille de la guerre, le poème de Kipling a donc un retentissement considérable en France. Il est publié et traduit dans la presse, on écrit des réponses et les plus grognards des commentateurs sont émus par ce nouveau récit des deux Nations. Après guerre, la popularité de Kipling ternie en Angleterre après la guerre des Boers reste considérable en France où son œuvre, poétique en particulier, est momentanément largement traduite.
Le poème, dont je donnerai progressivement toutes les variantes disponibles et les réponses, est tombé dans l’oubli, mais reste un bon exemple de l’efficacité de l’écriture de Kipling, et peut-être plus encore de son talent à produire ce qu’on appellerait aujourd’hui un « narratif » et que les Anglais appelait auparavant le « story-telling », et d’autres encore « un roman national » ; art de raconter la « vérité » en mieux, et au mieux de ses intérêts. Plus que de la propagande qui biaise la réalité dans le sens souhaité mais reste du côté du mensonge, le « narratif » raconte la réalité, la rend réelle, pensable, et lui donne un sens, prenant le risque de la déplacer, ou avec le projet de la remplacer et de devenir la Vérité, même "alternative".
Sous couvert d’Histoire, l’œuvre de Kipling est en grande partie un « narratif » de l' Anglais, de l’ Angleterre et de l’Empire. Le poème France donne une place et un sens à la France dans ce mythe kiplingien.
Il est intéressant de voir que Kipling utilise une fois encore le motif du « fair/worthy ennemy » : une fois leurs forces mutuellement éprouvées et leur valeur reconnues par l’autre, les ennemis, hommes "forts" ou "pays forts", dans un rapport d'engendrement et de séduction mutuels peuvent s’acccorder et même au delà « fusionner », ici dans une géméllité fratricide et complémentaire. (voir sur ce thème The Ballad of East and West, The Ballad of Boh Da Thone ,The Captive, Fuzzy-Wuzzy ).
"Au sein de Rome" :Kipling fait naitre le destin commun au sein de Rome dont Gallia et Britannia était des provinces, nouveaux Romulus et Rémus.
« Avant que les hommes ne distinguent nos langues »: après la conquête de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant (1066) le francais resta longtemps la langue politique et culturelle des élites des deux royaumes.
Luttes du bout du monde : rivalités dans l’établissement des comptoirs et colonies outre-mer.
Trônes et Puissances : référence biblique : Les anges sont divisés en trois hiérarchies de chacune trois chœurs. Si l’Ange est en 9e position, plus près des hommes, les Puissances sont en 6e position, et les Trônes en 3e, plus près de Dieu, allusion à la stratégie coloniale qui consiste à soutenir et à favoriser des tribus rivales, stratégie reprise par les héros de The Man Who Would be King pour devenir Rois du Kafiristan.
Bord pour bord : il s’agit ici de virements de bord simultanés des Français et des Anglais dans la « régate » de la conquête du monde .
« Nous les avons quittés à l’appel mutuel de nos bras » la relation entre les deux pays est décrite dans une métaphore de séduction mutuelle, mais dangereuse à cause du double sens de l’anglais « arms » qui signifie « bras », mais aussi « armes »...
Marché de Rouen : Allusion claire à Jeanne d’Arc, pomme de discorde entre la France et l’Angleterre. Si Kipling ne l’esquive pas en bon connaisseur du « récit national » il propose habilement une responsabilité partagée dans une strophe dédiée : livrée par les Bourguignons, abandonnée par la France, et brulée par les Anglais. Il ne semble pas que cette version ait été mal accueillie en France, au contraire, peut-être parce que par ailleurs Kipling donne une place égale aux deux pays dans la conquête et la maitrise du monde.
France
Endurcie par tous les malheurs connus, élevée au dessus de tout
Par la joie de vivre, saine et claire, le bouclier de la Gaule ;
Fougueuse dans le luxe, impitoyable dans le labeur,
Redoutable par la force qu’elle puise de sa terre infatigable ;
Juge la plus sévère de sa propre valeur, la plus douce des esprits humains,
Première à suivre la Vérité et dernière à abandonner les anciennes vérités —
La France, bien-aimée de toute âme qui aime son semblable !
Avant notre naissance (t’en souviens-tu ?), côte à côte nous étions couchés
Impatient dans le sein de Rome, d’engager notre combat.
Avant que les hommes ne distinguent nos langues, notre unique tâche était connue
Chacun devait façonner le destin de l’autre tout en forgeant le sien.
À cette fin, nous avons agité l’humanité jusqu’à ce que toute la Terre soit nôtre,
Jusqu’à ce que nos luttes du bout du monde engendrent des Trônes et des Pouvoirs rivaux —
Des marionnettes que nous créions ou brisions pour barrer la route à l’autre —
Peuples frontières, indispensables, mercenaires de notre colère.
À cette fin, nous avons pris d’assaut les mers, bord pour bord, et nous avons forcé
Les portes de nouveaux mondes, sans savoir lequel était le premier,
La main sur le pommeau (tu t’en souviens ?), prêts à porter le coup —
Sûrs que, quoi que nous rencontrions, nous rencontrerions notre ennemi.
Éperonnés ou entravés à chaque pas par la force de l’autre,
Ainsi avons-nous chevauché les âges et toute l’étendue des océans.
Quand l’un de nous s’est-il jamais dérobé à l’autre ?
Cherchez la vague qui n’a pas été témoin de la guerre entre nous deux !
D’autres nous ont retenus un moment, mais avec des charmes plus faibles,
Nous les avons quittés à l’appel mutuel de nos bras .
Avides du plaisir connu, nous nous sommes battus à égalité—
Chacun étant pour l’autre mystère, terreur, besoin et amour.
Nous sommes venus avec nos preuves au tribunal de l’autre.
Où aurions-nous pu trouver ailleurs l’honneur, ou des hommes pour juger nos prétentions ?
De la gorge de l’autre, nous avons arraché — dernière récompense de la vaillance —
Ce mot de louange arraché, haleté entre l’estoc et la parade.
Dans la coupe de l’autre, nous avons versé un mélange de sang et de larmes,
Des joies brutales, des espoirs démesurés, des peurs insupportables —
Tout ce qui a souillé ou salé la vie durant mille ans.
Prouvés au-delà même du besoin de preuve, égaux en tous lieux,
Ô compagnon, nous avons vécu avec grandeur à travers les âges !
Sous le même joug de la connaissance et du remords, nous voici enfin au repos,
Riant des anciennes vilenies que le temps a tournées en plaisanterie ;
Pardonnant les anciennes nécessités qu’aucun pardon ne peut effacer —
Ce péché éternel que nous avons partagé sur la place du marché de Rouen.
Aujourd’hui, nous voyons les années nouvelles prendre forme, nous demandant si elles recèlent
Dans leur cœur des éclairs plus violents que ceux que nous déchaînâmes autrefois.
Aujourd’hui, nous entendons de nouvelles voix s’élever, s’interroger, se vanter ou raillent,
Tout comme nous nous déchaînions (t’en souviens-tu ?) quand nos foules s’agitaient.
Aujourd’hui, nous comptons de nouvelle quilles sur l’eau et de nouvelles armées sur terre,
Rassemblées comme les nôtres (t’en souviens-tu ?) quand nos coups de rame étaient préparés.
Nous avons été entraînés pour sauver nos vies, à connaître la lame de l’autre.
Que peuvent faire le Sang et le Fer que nous n’ayons déjà fait ?
Nous avons appris, par l’expérience la plus dure, à lire les pensées de l’autre.
Qu’est-ce que le sang et le fer pourraient déchaîner que nous ne puissions contenir ?
Nous qui avons ravagé les côtes de l’autre, pillé les foyers de l’autre,
Depuis que l’épée de Brennus a sonné sur les balances de Rome,
Écoutez, comptez et serrez les rangs, avançant côte à côte,
Dans cette garde unie et inébranlable, établie pour la paix sur terre !
Endurcie par tous les malheurs connus, élevée au dessus de tout
Par la joie de vivre, saine et claire, le bouclier de la Gaule ;
Fougueuse dans le luxe, impitoyable dans le labeur,
Redoutable par la force qu’elle puise de sa terre infatigable ;
Juge la plus sévère de sa propre valeur, la plus douce des esprits humaines,
Première à suivre la Vérité et dernière à abandonner les anciennes vérités —
La France, bien-aimée de toute âme qui aime l’humanité !
France
Broke to every known mischance, lifted over all
By the light sane joy of life, the buckler of the Gaul;
Furious in luxury, merciless in toil,
Terrible with strength that draws from her tireless soil;
Strictest judge of her own worth, gentlest of man’s mind,
First to follow Truth and last to leave old Truths behind—
France, beloved of every soul that loves its fellow-kind!
Ere our birth (rememberest thou?) side by side we lay
Fretting in the womb of Rome to begin our fray.
Ere men knew our tongues apart, our one task was known—
Each to mould the other’s fate as he wrought his own.
To this end we stirred mankind till all Earth was ours,
Till our world-end strifes begat wayside Thrones and Powers—
Puppets that we made or broke to bar the other’s path—
Necessary, outpost-folk, hirelings of our wrath.
To this end we stormed the seas, tack for tack, and burst
Through the doorways of new worlds, doubtful which was first,
Hand on hilt (rememberest thou?) ready for the blow—
Sure, whatever else we met, we should meet our foe.
Spurred or balked at every stride by the other’s strength,
So we rode the ages down and every ocean’s length!
Where did you refrain from us or we refrain from you?
Ask the wave that has not watched war between us two!
Others held us for a while, but with weaker charms,
These we quitted at the call for each other’s arms.
Eager toward the known delight, equally we strove—
Each the other’s mystery, terror, need, and love.
To each other’s open court with our proofs we came.
Where could we find honour else, or men to test our claim?
From each other’s throat we wrenched—valour’s last reward—
That extorted word of praise gasped ’twixt lunge and guard.
In each other’s cup we poured mingled blood and tears,
Brutal joys, unmeasured hopes, intolerable fears—
All that soiled or salted life for a thousand years.
Proved beyond the need of proof, matched in every clime,
O Companion, we have lived greatly through all time!
Yoked in knowledge and remorse, now we come to rest,
Laughing at old villainies that Time has turned to jest;
Pardoning old necessities no pardon can efface—
That undying sin we shared in Rouen market-place.
Now we watch the new years shape, wondering if they hold
Fiercer lightnings in their heart than we launched of old.
Now we hear new voices rise, question, boast or gird,
As we raged (rememberest thou?) when our crowds were stirred.
Now we count new keels afloat, and new hosts on land,
Massed like ours (rememberest thou?) when our strokes were planned.
We were schooled for dear life’s sake, to know each other’s blade.
What can Blood and Iron make more than we have made?
We have learned by keenest use to know each other’s mind.
What shall Blood and Iron loose that we cannot bind?
We who swept each other’s coast, sacked each other’s home,
Since the sword of Brennus clashed on the scales at Rome
Listen, count and close again, wheeling girth to girth,
In the linked and steadfast guard set for peace on earth!
Broke to every known mischance, lifted over all
By the light sane joy of life, the buckler of the Gaul;
Furious in luxury, merciless in toil,
Terrible with strength renewed from a tireless soil;
Strictest judge of her own worth, gentlest of man’s mind,
First to face the Truth and last to leave old Truths behind—
France, beloved of every soul that loves or serves its kind!
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Historique et relevés des traductions :
Le poème parait pour la première fois dans le journal Le Matin du 24 juin 1913, sans nom de traducteur, mais avec la mention : "...Le beau poème dont voici la hâtive traduction", ce qui écarte l'hypothèse d'une traduction fournie par les Anglais avec le poème original.
Le Temps daté du 25 Juin 1913, publie un poème traduit différemment sans nom de traducteur. La même version est publiée le lendemain par le journal La Croix. Le 6 juillet, les Annales politiques et littéraires publient le poème, toujours sans mention de traducteur.
On relève également :
—"Poème à la France", traduction René Puaux ; Paris : Société littéraire de France, 1917, (introuvable en ligne pour le moment)
—"France", traduction attribuée par erreur à Jean Aicard, dans Le Sang du sacrifice, Paris : Flammarion, 1917, p. 169 (voir son intéressant poème réponse sur sa page pour mesurer la réception et l'impact en France du texte de Kipling)
—"Le Poème à la France", adaptation de José de Bérys ; La Nouvelle Revue , ser. 4, XLIII (1 sep 1919), p. 16.( voir plus bas)
—André Chevrillon, Extrait de France dans Trois études sur la littérature anglaise : La poésie de Kipling, John Galsworthy, Shakespeare et l'âme anglaise d'abord dans la Revue des Deux Mondes 1920, repris en volume chez Plon et Nourrit (1921) (voir plus bas)
—"France", tr. Victor Glachant : Etude sur Rudyard Kipling, Chantre de la Grande Guerre, Librairie de France, 1922 (voir plus bas)
— "France" de L.Fabulet dans le chapitre ajouté pour l'édition française de Une histoire d'Angleterre pour la jeunesse, Delagrave 1932 ( voir plus bas)
—« France » tr de Jules Castier, Kipling, Poèmes choisi par T.S Eliot, Robert Laffont 1949.(voir plus bas)
— France tr. d'Antoinette Soulas, Rudyard Kipling, Poèmes, Denoël et Steele 1935 (voir plus bas)
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Première publication et traduction : Le Temps, 24 juin 1913, première page, sans nom de traducteur, transposition très claire pour le lecteur français.
FRANCE !
Le salut de Rudyard Kipling, le grand poète de l'Angleterre, à M. Raymond Poincaré
Le Morning Post, de Londres, publie ce matin, en hommage de bienvenue au président de la République française, le beau poème dont voici une hâtive
traduction.
Toi qui as connu tous les malheurs connus, qui les a surmontés
Parce. que tu portais avec toi la joie, éternel, bouclier de la Gaule,
Sans retenue dans le luxe, sans faiblesse dans l'effort,
Toi, terrible d'une force que tu tires de ton sol inépuisable,
Juge le plus sévère de ta propre puissance, nation la plus tendre pour l'esprit humain,
La première à suivre la vérité nouvelle, la dernière à abandonner, les vieilles vérités,
Ftance chérie de toute âme sensible à la, fraternité humaine,
Avant notre, naissance, te souviens-tu, côte à côte nous, nous agitions
Ensemble dans le sein; de Rome, impatients .du combat à livrer
Les hommes n'avaient pas encore différencié nos langages, et déjà notre avenir commun était écrit :
"Chacun de ces deux peuples doit en forgeant son sort modeler celui de l'autre. »
C'est pour cela que nous, avons tons deux bravé l'humanité jusqu'à ce que toute la
terre fût nôtre !.
Que nos colères ont suscité des pouvoirs, fondc des trônes
Qui n'existaient que pour permettre à chacun de barrer la route de l'autre.
Ainsi nous avons rempli la mer d'orages, nous avons franchi en les. brisant
Les portes de mondes nouveaux sans parvenir à savoir qui de nous deux passait le premier.
La main sur la ,garde.de notre ëpée, te rappelles-tu, et tout prêts à frapper,
Certains que quelle que fût la rencontre, elle'finirait en bataille,
Eperonnés et arrêtés à la fois à chaque pas par la force l'un de l'autre
Nous avons parcouru le cours des âges et toute la largeur des océans.
Où avez-vous reculé devant nous ? Où avons-nous reculé devant vous ?
Cherchez une. vague qui n'ait pas connu une guerre entre nous.
D'autres peuples nous ont. retenus un moment, mais plus faiblement.
Nous les avons quittés pour nous élancer l'un vers l'autre,
Car nous éprouvions le délice commun d'une lutte égale.
Chacun de nous fut pour l'autre mystère, terreur, passion, amour,
Nous venions l'un au-devant de l'autre avec nos armures.
Quel autre combat nous eût offert on honneur aussi grand, des adversaires aussi audacieux ?
De la gorge l'un de l'autre. nous arrachions, suprême récompense du courage,
Un cri, d'admiration qui, s'échappait .entre le coup et la parade.
Chacun de nous a versé dans la coupe de l'autre son sang et ses larmes, mêlés,
Les forces brutales, les espoirs démesurés, les angoisses intolérables,
Tout ce qui a souillé la vie, tout ce qui l'a relevée depuis un millier d'années,
Les épreuves supportées au-delà des forces, les combats livrés sous tous les cieux,
Ô France amie, ce fut au long du temps notre commune et magnifique destinée.
Accouplés sous le même joug de souvenirs et de remords, maintenant nous aspirons au repos
Riant des anciennes trahisons qui nous paraissent d'anciennes plaisanteries,
Nous nous pardonnons les vieux crimes nécessaires. Mais ce qu'aucun pardon ne peut effacer,
C'est la faute toujours vivante dont chacun de nous eut sa part sur la place du marché de Rouen.
Maintenant nous regardons monter des années nouvelles, nous demandant si elles
sont grosses
De plus d'orages que nous n'en avons autrefois précipité.
Maintenant nous entendons de nouvelles voix s'élever, questionner, se vanter ou crier
Comme nous criions avec rage— te rappelles-tu ?— quand nos foules étaient agitées par la colère.
Maintenant nous comptons de nouvelles quilles flot, de nouvelles années' sur pied
Massées comme étaient les nôtres— te rappelles-tu ?—quand nous préparions nos
coups.
Pour l'amour même de la vie, nous avions dû apprendre à connaître chacun la lame de l'autre.
Quel sang, quel fer pourraient faire plus que les nôtres n'ont fait ?
C'était une rude école, celle où nous avons appris nous connaître.
Quel sang, quel fer pourraient séparer des choses que nous ne puissions réunir,
Nous qui avons dévasté les côtes l'un de l'autre, mis à sac les foyers l'un de l'autre
Depuis le temps où l'épée de Brennus a sonné en tombant dans la balance de Rome.
Maintenant nous nous prenons de nouveau corps à corps, mais c'est pour une étreinte
Désormais sans péril, où nos rivalités lasses collaborent enfin à la paix de la terre.
Toi qui as connu tous les malheurs connus, qui les a surmontés
Parce que tu portais avec toi la joie, éternel bouclier de la Gaule,
Sans retenue dans le luxe, sans faiblesse dans l'effort,
Toi, terrible d'une force que tu tires de ton sol inépuisable,
Juge le plus sévère de ta propre puissance, nation la plus tendre pour l'esprit humain,
La première à suivre la vérité nouvelle, la dernière à abandonner les vieilles vérités,
France chérie de toute âme sensible à la fraternité' humaine et qui la sers.
RUDYARD KIPLING
§§§§§§§§§§§§§§§§§
Le Temps daté du 25 Juin 1913, publie une traduction différente sans nom de traducteur après la première stophe en anglais, mais sans le titre. (La comparaison avec des extraits montre une similitude avec la traduction de René Puaux Poème à la France)
"Le Morning Post publie ce matin un magnifique hommage de Rudyard Kipling à la France.
Toi qui as connu tous les malheurs connus, qui les a surmontés
Parce que tu portais en toi là saine et légère joie de vivre, ce bouclier de la Gaule,
Sans retenue dans le luxe, sans faiblesse dans l'effort,
Toi, terrible d'une force que tu tires de ton sol inépuisable,
Juge le plus sévère de ta propre valeur, nation gentille d'esprit,
La première à suivre la vérité nouvelle, la dernière à abandonner les vieilles vérités,
France chérie de toute âme sensible à l'amour des hommes.
Avant notre naissance, te souviens-tu ? côte à côte nous nous agitions
Ensemble dans le sein de Rome, impatients de commencer le combat.
Avant que l'on connût la différence de nos langues, on connaissait notre future tâche:
Chacun de ces deux peuples devait en forgeant son sort modeler celui de l'autre.
C'est pour cela que nouss avons tous deux remué l'humanité jusqu'à ce que toute la terre fût nôtre !
Que d'un bout du monde à l'autre nos querelles ont suscité des pouvoirs, fondé ou renversé des trônes
Pour permettre à chacun de barrer la route de l'autre,
Peuples dont nous faisions nos avant-postes, les mercenaires de' notre courroux.
C'est pour cela que nous avons rempli la mer d'orages, que nous avons franchi en les brisant
Les portes de mondes nouveaux, sans savoir qui de nous deux avait passé le premier.
La main sur la garde de notre épée, te rappelles-tu ? et tout prêts à frapper,
Certains que quelle que fût la rencontre, elle finirait en bataille,
Eperonnés et arrêtés à la fois à chaque pas par la force l'un de l'autre,
Nous avons parcouru le cours des âges et toute la largeur des océans.
Où avez-vous reculé devant nous? Où avons-nous reculé devant vous ?
Cherchez une vague qui n'ait pas connu une guerre entre nous.
D'autres peuples nous ont retenus un moment, mais d'un charme moins puissant;
Nous les quittions pour nous élancer l'un vers l'autre,
Car nous éprouvions le délice commun d'une lutte égale ;
Chacun de nous fut pour l'autre mystère, terreur, passion, amour,.
Nous venions l'un au-devant de l'autre avec nos armures.
Quel autre combat nous eût offert un honneur aussi grand, des adversaires aussi audacieux !
De la gorge l'un de l'autre, nous arrachions, suprême récompense du courage,
Un cri d'admiration qui s'échappait entre le coup et la parade.
Chacun de nous a versé dans la coupe de l'autre son sang et ses larmes mêlés,
Les joies brutales, les espoirs démesurés, les angoisses intolérables,
Tout ce qui a souillé la vie, tout ce qui l'a relevée depuis un millier.d'années,
Les épreuves supportées au delà des forces, les combats livrés sous tous les climats,
0 compagne, nous avons vécu grandement au long des siècles.
Accouplés sous le même joug de souvenirs et de remords, maintenant nous aspirons' au repos ;
Riant des anciennes trahisons que le temps a tournées en plaisanteries,
Nous pardonnant le vieux crime qu'aucun pardon n'effacera jamais
Le péché éternel dont chacun de nous eut sa part sur la place du Marché de Rouen;
Maintenant nous regardons monter des années nouvelles, nous demandant si elles sont grosses
De plus d'éclairs que nous n'en avons autrefois lancés.
Maintenant nous entendons de nouvelles voix s'élever, questionner, se vanter ou crier
Comme nous criions avec rage— te rappelles-tu ? —quand nos foules étaient déchaînées.
Maintenant nous comptons de nouvelles quilles à flot, de nouvelles armées sur pied
Massées comme étaient les nôtres— te rappelles-tu ?—quand nous préparions nos coups.
Pour l'amour même de la vie, nous avions dû apprendre à connaître chacun la lame de l'autre.
Quel sang, quel fer pourraient faire plus que nous n'avons fait ?
C'était une rude école, celle où nous avons appris à pénétrer nos pensées.
Quel sang quel fer pourraient séparer des choses que nous ne puissions réunir,
Nous qui avons dévasté les côtes l'un de l'autre, pillé les foyers l'un de l'autre
Depuis le temps où l'épée de Brennus a sonné en tombant dans la balance de Rome !
Ecoute, prenons-nous de nouveau corps â corps, ceinturé contre ceinture,
Pour la garde vigilante et pure de sang qui conserve la paix à la terre.
Toi qui as connu tous les malheurs connus, qui les a surmontés
Parce que tu portais en toi la saine et légère joie de vivre, ce bouclier de la Gaule,
Sans retenue dans le luxe, sans faiblesse dans l'effort,
Toi, terrible d'une force que tu tires de ton sol inépuisable,
Juge le plus sévère de ta propre valeur, nation gentille d'esprit,
La première à suivre la vérité nouvelle, la dernière à abandonner les vieilles vérités,
France chérie de toute âme oui ̃ aime ou qui sert l'humanité
RUDYARD KlPLING
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Le Poème à la France", adaptation de José de Bérys, Pseudonyme de Joseph Bloch ; La Nouvelle Revue , ser. 4, XLIII (1 sep 1919).
Il s'agit donc d'une adaptation en vers comme le précise une note :
"Cette adaptation, la seule qui ait été faite en vers du magnifique Poème à la France, est publiée avec l'approbation du célèbre auteur du Livre de la Jungle, de la Lumière qui s'éteint pour ne citer que quelques titres de l'œuvre considérable de Rudyard Kipling.
LE POÈME A LA FRANCE
Toi qui, dans la tourmente et les calamités
Vainquis par la santé de ton libre génie,
Tu tires de ton sol une force infinie,
O France, dans le luxe et la sérénité.
Tu sais ce que tu vaux, Nation immortelle,
La dernière à quitter les vieilles vérités,
La première à goûter les vérités nouvelles,
O France, douce aux cœurs épris d'humanité!
Jadis, t'en souviens-tu, dans l'ombre, côte à côte,
Et dans le sein de Rome, impatients d'agir,
Nos deux peuples, pressés de sculpter l'avenir,
Appelaient, anxieux, les tâches les plus hautes.
Tous deux, forgeant la vie et modelant le sort,
Remuant l'univers jusqu'à ce qu'il fût nôtre,
Nous allions, nous barrant la route l'un à l'autre,
Et les peuples étaient conquis par notre effort.
Et nous avons rempli les océans d'orages,
Pénétré, violents, dans les mondes nouveaux,
La main au glaive et le cœur plein d'un fier courage,
Certains d'être toujours de solides rivaux,
Nous avons parcouru les mers, franchi les âges !
Vous ne reculiez pas. Nous ne reculions pas.
Dites un coin du ciel qui n'ait pas vu nos luttes!
D'autres races, en vain, nous ont tendu les bras;
Toujours nous retournions à nos saintes disputes.
Émules animés d'une pareille ardeur,
Nous aimions la beauté de nos vertus égales,
Le mystère, la crainte et les forces fatales :
Quel combat nous eût faits plus riches en honneur,
Nos légions s'arrachaient, comme un suprême hommage
Un cri d'admiration jailli du fond des cœurs,
Nous nous versions će vin de fureur et de rage:
Du sang, des larmes, de l'espoir, de la terreur! —
Tout ce qui fait l'éclat féroce de la vie,
Tout ce qui la colore et qui la magnifie:
Ah! nous avons vécu splendidement, ma Sœur !
Accouplés maintenant sous les mêmes pensées,
Riant de nos griefs et des joutes passées,
Nous pardonnant, —tout bas— l'inlavable péché
Commis, jadis, sur cette place du Marché
De Rouen, nous allons vers l'Avenir penchés,
Et regardons monter les heures annoncées !
Nous écoutons monter les nouvelles années,
Grosses de plus d'éclairs, de cris et de rumeurs
Que n'en lançaient, jadis, nos foules déchaînées.
Aujourd'hui, nous rangeons en masses nos armées,
Et, narguant le pirate, alignons nos croiseurs!
Nous avons ferraillé... mais pour mieux nous connaître
Dans l'étreinte crispée, et les yeux dans les yeux.
Est-il au monde un jeu plus fier et plus joyeux !
A ce rude contact, les âmes se pénètrent !
Quel sang, quel fer pourraient séparer maintenant,
Ceux qui, cent fois, se sont prouvé même vaillance,
Depuis les temps où résonnait, dans la balance
De Rome, le poignard de Brennus insolent ?
Nos cœurs se sont trempés dans l'airain de la guerre.
Demain, ma sœur, sous les lauriers ensanglantés,
Libres dans notre force et notre pureté,
Nous donnerons la Paix adorable à la terre!
Toi qui, dans la tourmente et les calamités,
Vainquis, par la santé de ton libre génie,
Tu tires de ton sol une force infinie,
O France, dans le luxe et la sérénité !
Tu sais ce que tu vaux, nation immortelle,
La dernière à quitter les vieilles vérités,
La première à goûter les vérités nouvelles,
O France, douce aux cœurs épris d'humanité!
§§§§§§§§§§§§§§§§§§§
Traduction partielle d'André ChevrillonTrois études sur la littérature anglaise : La poésie de Kipling, John Galsworthy, Shakespeare et l'âme anglaise d'abord dans la Revue des Deux Mondes 1920, repris en volume chez Plon et Nourrit (1921)
A.Chevrillon inclut dans son essai sur la poésie de Kipling des extraits plus ou moins longs des poèmes qui illustrent son étude. Ses traductions sont souvent très efficaces et élégantes dans une présentation qui marque les vers dans une présentation qui relève davantage de la prose.
FRANCE.
Avant notre naissance (te rappelles-tu ? ) nous avons remué l’un près de l’autre dans le sein de Rome — impatients déjà de commencer notre lutte. — Avant que les hommes connussent que nos langues étaient différentes, notre tâche unique était fixée : — chacun devait mouler la destinée de l’autre en façonnant la sienne. — À cette fin nous avons agité l’humanité jusqu’à ce que la Terre fut nôtre… — À cette fin nous avons battu les Océans, virant ensemble bord pour bord, — forçant les portes des mondes nouveaux, doutant lequel avait passé le premier. — La main à la garde de l’épée (te rappelles-tu ? ) prêts à frapper — nous savions bien, quelles que fussent nos autres rencontres, que chacun rencontrerait son adversaire. — Ainsi aiguillonnés ou arrêtés à chaque pas par la force de l’autre, — ensemble nous avons traversé les âges et la longueur de tous les Océans !
… Et chacun fut pour l’autre mystère, terreur, besoin, passion. — Aux lices ouvertes de l’autre, chacun venait avec ses preuves. — Sur quel autre terrain trouvait-il de l’honneur, des hommes pour répondre à son défi ? — Chacun extorquait de la gorge de l’autre, suprême récompense de la valeur, — ce mot de louange qui s’exhale entre l’estoc et la parade. — Chacun dans la coupe de l’autre a versé son mélange de sang et de larmes : — joies brutales, espérances démesurées, intolérables craintes, — tout ce qui fut, mille années durant, l’amertume ou le sel de la vie. — Ainsi nous éprouvant par-delà tout besoin d’épreuve, nous mesurant sous tous les cieux — ô Compagne, nous avons vécu grandement à travers les âges !
Maintenant liés dans le souvenir et le remords, nous avons posé nos armes, — riant des vieilles scélératesses… nous pardonnant des crimes que nul pardon ne peut effacer, — cet immortel péché accompli par tous deux à Rouen, sur la Place du Marché. — Maintenant nous regardons de nouveaux temps prendre forme, nous demandant s’ils recèlent — de plus terribles éclairs que ceux que nous avons lancés jadis… — Maintenant nous entendons de nouvelles voix qui se lèvent, questionnent, se vantent ou menacent… — Maintenant nous comptons de nouvelles quilles sur les mers, sur la terre de nouvelles légions… — Écoutons, comptons bien, et nous serrant l’un contre l’autre, — tournons ensemble, face au danger, épaule contre épaule, — dans notre double et constante garde pour la paix sur la terre.(pp.133-134)
§§§§§§§§§§§§§§§§§§§
Traduction en vers rimés de Victor Glachant : Etude sur Rudyard Kipling, Chantre de la Grande Guerre, Librairie de France, 1922
Glachant est le moins fiable des traducteurs de Kipling. Il adapte, modifie, ajoute pour ses conférences. Un bon témoignage cependant d'une lecture "patriotique" de l'après Grande Guerre, à lire en entier dans l'article qui lui est consacré.
FRANCE !
(La Grande Bretagne et la France, dans leur double et constante garde pour la paix sur la terre)
Toi qui connus tous les malheurs qu'on peut connaître,
oui, les pires calamités,
qui pourtant à ces maux sus commander en maître,
toi qui les as tous surmontés
parce que tu portais en toi, de ta force ivre,
fière de ton courage altier,
la saine joie et le bonheur léger de vivre,
de la Gaule vrai bouclier,
dans le luxe sans frein, dans l'effort sans faiblesse,
toi, terrible d'une vigueur
qu'aux heures du péril, constamment, ton sol laisse
inépuisable dans ton cœur,
de ta propre valeur juge le plus sévère,
nation gentille d'esprit,
à suivre les nouveaux principes la première,
—ô France, que chacun chérit!—
la dernière à quitter les vérités anciennes,
l'impérissable Vérité,
ton âme attire à toi les tendresses humaines :
en toi l'on aime, on sert, abdiquant toutes haines,
France, toute l'Humanité !
. . . . . . . . . . . . . .
Déjà— t'en souvient-il ? —avant notre naissance
nous avons remué l'un près de l'autre, au sein
de Rome, impatients de commencer, ô France,
la lutte où s'est fixé notre unique dessein!
Avant même que l'homme ait su que nos langages
et nos mœurs différaient, notre tâche à tous deux
s'imposait : il fallait, à l'aurore des âges,
que chacun, façonnant son destin hasardeux,
moulât du même coup tout le destin de l'autre.
A cette seule fin, nous avons agité,
jusqu'à ce que la Terre immense devînt nôtre,
agité de fond en comble l'humanité !...
A cette fin, bravant les féroces tempêtes,
nous avons battu les plus lointains Océans,
virant ensemble bord pour bord ! Dans nos conquêtes,
quand nous forcions, au prix de labeurs écrasants,
les portes des nouveaux continents, nous doutâmes
lequel avait passé le premier.... Sous la main,
la garde de l'épée !... Au tréfonds de nos âmes,
nous savions, quel que fût le conflit, que demain
chacun rencontrerait son ancien adversaire !
Ainsi (t'en souvient-il ?), prêts à frapper, toujours
par la force de l'autre, en tous points de la sphère,
soit aiguillonnés, soit arrêtés dans nos cours,
ensemble nous avons franchi toute la terre
et la longueur de tous les Océans !
Chacun fut pour l'autre terreur, ou besoin, ou mystère,
ou passion; chacun, au moment opportun,
dans la lice de l'autre entrait avec ses preuves.
Sur quel autre terrain trouvait-il de l'honneur,
des hommes pour répondre à ses défis ?... Épreuves
terribles, où, faisant noble assaut de valeur,
de la gorge de son rival, pour récompense,
chaque peuple extorquait ce mot élogieux,
ce beau cri qui s'exhale — ! Ah tu t'en souviens, France ! —
entre l'estoc et la parade, et plaît aux dieux !
Et chacun a versé dans la coupe de l'autre
son mélange de sang et de larmes, hélas:
joie excessive, espoir démesuré,—le nôtre
ou le tien, tour à tour (on n'était jamais las ! )—
et crainte intolérable, ambition, envie,
ce qui nous émut plus de mille années durant,
ce qui fut l'amertume ou le sel de la vie !
Ainsi, nous consumant au conflit incessant,
nous éprouvant par delà tout besoin d'épreuve,
Ô Compagne, et nous mesurant sous tous les cieux,
déployant une ardeur inépuisable et neuve,
les siècles grandement nous franchimes tous deux...
. . . . . . . . . . . . . .
... Maintenant, nous avons enfin posé les armes !
Souvenirs et remords sont nos fermes liens !
Des vieux forfaits passés souriant dans nos larmes,
l'un chez l'autre trouvant ses plus loyaux soutiens,
certe, on s'est pardonné plus d'un crime effroyable
que nul pardon ne lave.... Oh! l'immortel péché
dont Rouen en garde encor la trace qui l'accable,
l'a accompli par tous deux, Place du Vieux-Marché !...
Nous regardons des temps nouveaux prendre figure,
et nous nous demandons, anxieux,
si ces temps, que ne saurait sonder l'œil du plus sage augure,
recèlent des éclairs aux feux plus éclatants
que ceux que nous avons lancés jadis....
Les mondes se transforment; partout
nous entendons des voix qui se lèvent,
posant des questions profondes :
on se vante, on gronde... ou l'on menace parfois !
Nous comptons sur les mers de plus nombreuses quilles,
et sur le continent de jeunes légions !
A présent, qui résisterait à nos flottilles ?
Qui donc nous raillerait parmi les nations ?...
Écoutons, comptons bien !... En étroite alliance,
l'un contre l'autre nous serrant, face au danger,
tournons épaule contre épaule, avec constance,
pour imposer la Paix durable à l'Étranger !
. . . . . . . . . . . . . .
Toi qui connus tous les malheurs qu'on peut connaître,
oui, les pires calamités,
qui pourtant à ces maux sus commander en maître,
toi qui les as tous surmontés
parce que tu portais en toi, de ta force ivre,
fière de ton courage altier,
la saine joie et le bonheur léger de vivre,
de la Gaule vrai bouclier,
dans le luxe sans frein, dans l'effort sans faiblesse,
formidable par la vigueur
qu'aux heures du péril, constamment, ton sol laisse
inépuisable dans ton cœur,
de ta propre valeur juge le plus sévère,
nation gentille d'esprit,
à suivre les nouveaux principes la première,
— ô France, que chacun chérit ! —
la dernière à quitter les vérités anciennes,
l'impérissable Vérité,
ton âme attire à toi les tendresses humaines :
en toi l'on aime, on sert, abjurant toutes haines,
France, toute l'Humanité !
§§§§§§§§§§§§§§§§§
Traduction en alexandrins et hexasyllabes de L.Fabulet dans le chapitre ajouté pour l'édition française de Une histoire d'Angleterre pour la jeunesse, Delagrave 1932 ( voir plus bas)
FRANCE
1913
Rompue à l'infortune, et qui tôt s'en délivre,
Échappant à son poids
Grâce à la joie légère et salubre de vivre,
Egide du Gaulois ;
Sans frein dans le plaisir, sans merci dans la tâche,
Terrible de l'élan.
Dont elle prend la force à son sol inlassable ;
Juge strict ou clément
Selon qu'il s'agit d'elle ou de la race humaine,
Derrière la Vérité la première Prêtresse,
La dernière, et qui peine,
A lâcher les anciennes—
France chère à celui qui chérit son espèce !
Avant de naître (t'en souviens-tu ?) nous gisions côte à côte,
Agitées, dans les flancs de Rome, à l'idée de ferrailler.
On ne nous avait pas différenciées de langue,
Que déjà notre tâche était tenue pour une.
A chacune le soin, en forgeant le sien propre,
De modeler de l'autre le destin.
A telle fin avons-nous remué l'humanité
Jusqu'à ce que toute la Terre fût nôtre,
Que nos querelles-du-bout-du-monde
Semassent en chemin Trônes et Puissances.
Fantoches faits ou défaits pour l'une à l'autre nous barrer la route —
Gens nécessaires, gens d'avant-postes, mercenaires de notre courroux,
A telle fin fimes-nous l'assaut des mers Bord à bord, et parûmes
Aux seuils des nouveaux mondes, doutant qui la première,
La main sur la garde de l'épée (t'en souviens-tu ?) prête à frapper —
Sûres de n'avoir en face, où que ce fût, que notre ennemie.
Éperonnées ou empêchées à chaque pas en avant par la vigueur l'une de l'autre,
Ainsi fatiguâmes-nous les âges et l'étendue de tous les océans.
Où t'es-tu gardée de nous ou nous gardés de toi ?
Interroge la vague étrangère à nos duels!
D'autres purent nous retenir, mais avec moins d'attrait,
Ceux-là, nous les quittâmes, à l'appel l'une de l'autre aux armes.
Ardentes au plaisir éprouvé, nous luttâmes également d'effort —
L'une de l'autre le mystère, la terreur, le besoin, l'amour.
A la cour l'une de l'autre nous vînmes avec nos preuves.
Où pouvions-nous ailleurs attester notre droit ?
De la gorge l'une de l'autre nous fimes jaillir —
Suprême récompense de la valeur —
Cet éloge extorqué qu'entre botte et parade on soupire.
Dans la coupe l'une de l'autre nous versâmes sang et larmes mêlés,
Joies brutales, espoirs démesurés, intolérables craintes —
Tout ce qui souilla la vie depuis un millénaire.
Preuves fournies passé besoin de preuves,
Aux prises sous tous climats,
Nous avons, Camarade, en tout temps mené fière vie!
Unies sous un même joug de savoir et de remords,
Nous voici venues au repos,
Qui rions de vieilles vilenies tournées par le Temps en risée ;
Pardonnant de vieilles nécessités, que pardon ne peut effacer
L'impérissable faute dont chacune eut sa part sur le Marché de Rouen.
Nous voici regarder les années nouvelles monter,
Nous demandant si elles renferment
De plus farouches éclairs en leur sein
Que nous n'en avons jadis lancés.
Nous voici entendre de nouvelles voix s'élever,
Qui interrogent, pérorent ou raillent. Ainsi menions-nous tapage (t'en souviens-tu?) Quand nos foules s'échauffaient. Nous voici faisant le compte des quilles nouvelles à flot, Des nouvelles armées sur pied, Massées comme les nôtres (t'en souviens-tu?)
Lorsqu'on projetait des coups.
Nous étions, pour notre salut, dressées à connaître l'une de l'autre la lame.
Que feraient Sang et Fer, que ne saurions rattacher ?
Nous qui l'une de l'autre balayâmes les rivages,
Mimes l'une de l'autre à sac le foyer,
Depuis que le glaive de Brenn
Sonna dans la balance de Rome,
Écoutons, comptons et nous reformons,
Chevauchant botte å botte,
En la double et solide garde liée pour la paix de la terre !
Rompue à l'infortune, et qui tôt s'en délivre,
Échappant à son poids
Grâce à la joie légère et salubre de vivre,
Egide du Gaulois;
Sans frein dans le plaisir, sans merci dans la tâche,
Terrible de l'élan
Toujours renouvelé de son sol inlassable;
Juge strict ou clément
Selon qu'il s'agit d'elle ou de la race humaine;
Derrière la Vérité la première Prêtresse,
La dernière, et qui peine,
A lâcher les anciennes —
France chère à celui qui chérit ou sert son espèce !
§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§
Traduction d'Antoinette Soulas, Rudyard Kipling, Poèmes, Denoël et Steele 1935
La traduction n’est pas dans le domaine public et n'est reproduite ici qu'avec l'aimable autorisation des ayants droit, elle reste par ailleurs soumise au copyright.
France (1913)
Rompu à l'infini des misères humaines
Mais au-dessus de tout, levé
Par une joie de vivre irradiante et saine
Le Gaulois tient son bouclier.
Il se jette dans le plaisir avec ivresse
Et sans merci dans le labeur.
Son sol infatigable a des forces maîtresses.
Juge plus strict de sa valeur
Juge clément de la valeur universelle,
Epris des jeunes libertés,
Toujours premier à recueillir l'idée nouvelle
Et dernier à quitter les vieilles vérités,
O France, Bien Aimée des âmes fraternelles...
Depuis que Rome dans son sein (tu te souviens?)
Nous a vus tressaillir à l'aube de nos âges,
Depuis que l'Homme a séparé nos deux langages
Notre tâche est connue : moudre notre Destin
Pour façonner celui de l'autre. A cette fin
Nous avons remué les puissances humaines
Limitant et délimitant les Nations,
Pantins que nous faisions et démolissions
Au gré de notre lutte impitoyable et vaine.
Mercenaires de notre courroux, pour barrer
L'autre chemin, en sentinelles d'avant-postes,
Nous avons agité les mers, crevé les portes
Des mondes neufs, toujours certains d'être premiers,
(Tu te souviens?) parant les coups, chaque visage
Rencontré, devenu suspect ou menaçant,
Éperonnés, nous galopions au cours des âges
Sur la longueur des Océans...
Lequel des deux réfréna l'autre ? Savez-vous
Quelle vague n'a pas vu la guerre entre nous ?
D'autres nous retenaient, mais par de moindres charmes,
D'autres, toujours quittés à l'appel de vos armes.
L'un pour l'autre Besoin, Mystère, Amour, Terreur,
Egalement ardents vers les Délices neuves,
Par devant votre Cour nous apportions nos preuves
Car en quel autre lieu eût-on trouvé l'Honneur,
Ou bien, pour attester nos justes droits, des Hommes ?
Avec l'épée, et sous le pommeau qui assomme
Nous arrachions de votre gorge, haletants,
Ce mot d'Hommage, ultime prix de la vaillance.
Dans votre coupe, avec des larmes et du sang
Nous versions pêle-mêle Espoirs fous, Joies immenses,
Intolérables Peurs, tout ce qui pour mille ans
Sale et salit la Vie. Rivaux et Camarades
Sous chaque ciel, nos preuves faites amplement
O Compagnons, nous avons vécu sans parade
Grandement, à travers le Temps...
Le Remords et la connaissance de la Vie
Nous ont liés ensemble et conduits au présent !
Le Temps a fait un jeu des vieilles vilenies,
Nécessités que rien n'excuse, égarements
Que nul pardon ne peut effacer; cette faute
Infinie que nous vit commettre côte à côte
La Place du Marché de Rouen...
A présent, attentifs aux nouvelles années,
Nous guettons leur visage, et nous nous demandons
Si de fières lueurs y vont être allumées.
Dans les nouvelles voix qui montent, nous sentons
L'écho des vieilles voix, rires, fanfaronnades,
Quand nous ragions face à face (tu te souviens?)
Nous avons des vaisseaux nouveaux aux jeunes rades
Et des armées, massées ainsi qu'aux jours anciens,
(Tu te souviens?) Le soin de vivre, salutaire,
Nous apprit la couleur de notre épée. L'acier
Et le sang, désormais, ne peuvent plus rien faire
Que nous ne l'ayons fait. Nous fûmes enseignés
Par la Nécessité, et sa cuisante lame
A connaître notre valeur. L'acier, le sang
Ne peuvent dénouer les nœuds que nous liâmes,
Nous, qui avons pillé les rives et les champs,
Dévasté les foyers, depuis l'heure où l'épée
De Brennus, au plateau de justice claquait,
Et qui serrons les rangs à présent, chaîne ancrée
Autour du Monde et de la Paix...
Rompu à l'infini des misères humaines
Mais au-dessus de tout, levé
Par une joie de vivre irradiante et saine
Le Gaulois tient son bouclier.
Il se jette dans le plaisir avec ivresse
Et sans merci dans le labeur.
Son sol infatigable a des forces maîtresses.
Juge plus strict de sa valeur
Juge clément de la valeur universelle,
Épris des jeunes libertés,
Toujours premier à recueillir l'idée nouvelle,
Et dernier à quitter les vieilles vérités,
O France, bien aimée des âmes fraternelles...
§§§§§§§§§§§§§§§§§§§
Traduction en alexandrins de Jules Castier, Kipling, Poèmes choisi par T.S Eliot, Robert Laffont 1949.
La forme poétique classique revendiquée par Castier modifie parfois le sens du texte original.
LA FRANCE
(1913)
Brisée à tous les coups de la fortune adverse,
Soulevée au-dessus de tous les durs effrois,
Par cette saine ardeur que vivre nous déverse,
Ce bouclier parfait que garde le Gaulois,
Furieuse en les bras de la rauque luxure,
Sans merci pour soi-même au milieu de l'effort,
Terrible en cette force impérissable et sûre
Qu'elle tire d'un sol intarissable et fort;
Juge de sa valeur, sans bonté qui l'émeuve,
Et, pour l'esprit d'autrui, refuge de douceur,
La première à poursuivre une vérité neuve,
Et l'ultime à laisser la Vérité qui meurt,—
France, que doit aimer d'un amour sans épreuve
Toute âme qui s'éprend d'une autre âme, sa sœur!
Avant notre naissance (il t'en souvient, du somme?)
Nous dormions côte à côte, au temps qui nous forgea,
Au fond du sein fécond de notre aïeule Rome,
Ardant de commencer notre lutte, déjà.
Avant qu'on eût connu nos langues différentes,
Notre unique devoir était déjà certain :
Pour chacune, mouler les fortunes errantes
Pour en façonner l'autre en un pareil destin.
Et c'est pour cette fin que, remuant les forces
Jusqu'à ce que la terre entière fût à nous,
Nos combats reculés ont été les amorces
De maint trône oublié, de maint pouvoir jaloux,
De pantins qu'on créait ou qu'on brisait, chacune
Pour barrer le chemin à l'autre, à son effort, —
De peuples d'avant-garde imposés sans rancune,
Les serviteurs payés du courroux qui nous mord.
Oui, c'est pour cette fin qu'au fier assaut des ondes
On se lança d'un bond, bord à bord, en forçant
Les barrières d'accès de l'arcane des mondes,
Et sans savoir toujours le tout premier passant,
La main sur le pommeau (tu t'en souviens, compagne?)
Prêtes au coup bien droit que nous avions admis,
Súres, quoi qu'il advînt au cours de la campagne,
De rencontrer du moins nos plus francs ennemis !
Sentant à chaque pas l'autre, en pleine puissance,
Retenir ou pousser tous nos efforts amers,
Nous avons chevauché sur les ans en démence,
Et sur le moindre flot qui parût sur les mers!
Où donc, et quand, pour nous, as-tu senti la rêne,
Et nous, nous sommes-nous démis, jamais, pour toi?
Quelle vague flotta sous l'écume sereine,
Sans avoir, entre nous, vu la guerre en émoi!
D'autres, parfois, un temps, c'est vrai, nous ont tenues,
Mais leurs charmes, toujours, ont été bien moins forts
Nous les avons quittés dès les heures venues
De nous prendre à pleins bras, pour la lutte à plein corps
Avides de goûter ce qu'on savait délice,
Dans l'effort nous restions bien égales, toujours,
Chacune étant pour l'autre, à la fois, le cilice,
La terreur, le mystère, et le puits des amours!
Chacune vers la cour de l'autre, large ouverte,
Nous venions, bras chargés de nos loyaux exploits :
Eussions-nous, autre part, eu l'honneur en offerte,
Et des hommes sachant juger à notre poids?
Chacune saisissant sa rivale sans tache,
Oui, nous avons lutté pour le prix de valeur,
Forçant ce cri voilé que la prouesse arrache
Entre parade et coup, ce mot tiré du cœur!
Chacune, se penchant vers la coupe voisine,
Y versa, les mêlant, ses larmes et son sang,
L'ardeur brutale, avec l'espoir qui s'enracine,
La crainte intolérable, et son mal angoissant,
Tout ce qui fut la joie ou la fange assassine
Pendant dix siècles morts de labeur incessant...
Au delà du besoin de l'épreuve éprouvées,
Egales aux climats glacés, aux cieux ardents,
Compagne, nous avons vécu, sous les années,
Dans leur flot toujours neuf qui fera tous les temps!
Dans le savoir et le remords bien réunies,
Nous venons à présent ensemble reposer,
Riant au souvenir des vieilles vilenies
Que le Temps, ce bouffon, a su nous apaiser;
Pardonnant les forfaits que nul pardon n'efface,
Et qu'on commit, pourtant, sous la nécessité,
Ce péché toujours frais de Rouen, sur la Grand'Place,
Dont nous portons à deux l'opprobre mérité.
A présent, contemplant les nouvelles années,
Nous les interrogeons, leur demandant souvent
Si leur cœur peut cacher plus fières destinées
Que celles que jadis nous lancions à plein vent;
Nous entendons monter des voix dans l'entourage,
Qui lancent alentour exploit, défi moqueur,
Comme (t'en souvient-il?) quand le temps faisait rage,
Quand les nôtres, grondants, sentaient battre leur ccœur.
Nous comptons à présent des nefs aux mers des autres,
Des bataillons nouveaux sur plus d'un sol jaloux,
Massés (t'en souvient-il?) comme jadis les nôtres
Lorsque nous concevions le dessein de nos coups.
Au clair amour de vivre sans cesse entraînées,
Nous connaissions, de l'autre, un glaive lourd d'effet:
Que peuvent donc le fer et le sang des années,
Que nous, au cours du temps, un jour, nous n'avons fait?
Oui, nous avons appris, par l'usage sans tare,
A nous rendre l'esprit de l'autre familier:
Qu'est-il donc que le fer ou que le sang sépare,
Que nous ne sachions pas, d'un grand geste, lier?
Écumant l'une à l'autre nos côtes rivales,
Nous qui avons pillé leurs foyers, maint et maint,
Depuis le jour lointain des balances fatales
Où le fer de Brennus marqua l'orgueil romain,
Nous restons aux aguets et le regard qui darde,
Nous tournant botte à botte, et sans faillir jamais,
Et, la main dans la main, nous faisons bonne garde
Pour que le monde entier puisse goûter la paix!
Brisée à tous les coups de la fortune adverse,
Soulevée au-dessus de tous les durs effrois.
Par cette saine ardeur que vivre nous déverse,
Ce bouclier parfait que garde le Gaulois;
Furieuse en les bras de la rauque luxure,
Sans merci pour soi-même au milieu de l'effort,
Terrible en cette force impérissable et sûre
Qu'elle tire d'un sol intarissable et fort, —
Juge de sa valeur, sans bonté qui l'émeuve,
Et, pour l'esprit d'autrui, refuge de douceur,
La première à poursuivre une vérité neuve
Et l'ultime à laisser la Vérité qui meurt,
France, que doit aimer d'un amour sans épreuve
Toute âme qui s'éprend d'une autre âme, sa sœur!
§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§
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