Traducteurs et traductions : Antoinette Soulas

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https://fr.wikisource.org/wiki/Discussion_Auteur:Rudyard_Kipling

                                            Antoinette Soulas   1893-1975
1. Sommaire du recueil
2. Bio/Bibliographie
3. La préface d'André Maurois
4. Essai sur la traduction poétique d'Antoinette Soulas


Antoinette Soulas a traduit une sélection de 19 poèmes de Kipling :

Rudyard Kipling, Poèmes, Textes en vers français de Antoinette Soulas, Précédés d'un essai sur la traduction poétique, préface d'André Maurois, Denoël et Steele 1935.
Le site dédié à Denoël, signale la parution et précise qu'il s'agit d'un tirage limité (898 exemplaires en tout)

1. Sommaire du recueil
Avec les titres traduits par A. Soulas, les titres anglais et le recueil d'origine.
Les traductions ne sont pas dans le domaine public, les liens conduisent aux traductions de ce site et non au siennes.

Les feux => The Fires ( Collected Verse, 1907)
Si=> If— (Rewards and Fairies, 1910)
Le secret des machines => The secret of the Machines ( A History of England, 1911)
Un homme entre mille => The Tousandth Man (Rewards and Fairies, 1910)
Les fils de Marthe : => The Sons of Martha ( The Years Between 1919)
Un charme => A Charm (Rewards and Fairies, 1910)
Trônes, Cités, Puissances de la terre => Cities, and Thrones and Powers (Puck of Puck's Hill (1906)
Puzzle => The Puzzler (Actions and Reactions, 1909)
Tomlinson => Tomlinson ( Barrack-Room Ballads, 1892)
France => France (Morning Post, 1913 / The Years Between, 1919)
La petite religieuse de la Maternité => ?
Juin aux tropiques :> June in the Tropics => ?
La litanies des amoureux => The Lovers Litany => Deparmental Ditties (1886)
Eddy => Eddi's Service (Rewards and Fairies, 1910)
Papillons => The Butterflies (Traffics and Discoveries, 1904)
Légende de la vérité => A Legend of Truth (Debits and Credits, 1926)
Nativité ( Chant de Noël de guerre, 1915) A Nativity (The years Between, 1919)
Ghetsemanie=> Getshemane ( The Years Between, 1919)

2.Bio/Bibliographie

La fiche Wikipedia, incomplète et inexacte mais souvent reprise telle quelle, présente Antoinette Soulas comme poétesse, auteure de roman policier et traductrice.
Contrairement à ce que dit la fiche, Soulas n'est pas un pseudonyme mais le nom de son premier mari, André Soulas. Son nom de jeune fille est Grandeau, elle n'épouse Henri Vialleton qu'en 1949. La traduction de Kipling paraît donc sous son nom.
Avant la guerre, Antoinette Soulas est la compagne de Juliette Lafeychine, mère de Juliette Greco. Elles achètent une propriété dans le Périgord au début de la Guerre. Résistantes, Juliette Lafeychine et ses deux filles sont arrêtées. Juliette Greco est libérée, sa mère et sa sœur déportées.

Les plaquettes de poésie d'Antoinette Soulas auraient été préfacées par André Maurois, comme l'est sa traduction de Kipling.

Après la guerre Antoinette Soulas écrit trois romans policiers au Masque :

Café sans tiquet, 1949
Mort d'une Ombre, 1958
Ces chambres toujours vides, 1966

Il est possible qu'il y ait une confusion entre ses poèmes et ceux de sa traduction de Kipling, sous-titrée "Texte en vers français d'Antoinette Soulas". Les traces de ses poèmes sont rares :
Eurydice, Cahier de poésie, N° 30-31 ( Novembre 37-Février 38) : Messagères par Antoinette Soulas

La BnF ne cite que ses trois romans policiers, la traduction de Kipling (Denoël 1935), et un recueil d'articles : Recueil. Dossiers biographiques Boutillier du Retail. Documentation sur Rudyard Kipling, Revue des deux mondes, Compilation d'articles parus dans diverses revues entre 1842 et 1942 dont le descriptif incomplet ne précise pas à quel titre A. Soulas y figure.
Un roman est annoncé en préparation en 1935 chez Denoël, Monique ou le choix difficile, mais je n'en retrouve pas de trace de parution.

3. La Préface d'André Maurois :

" Le poète au sens étymologique du terme, c'est le créateur, celui qui fait ou refait l'Univers"(ibid. p 11)
La mission du poète est d'être aux prises avec le réel, qu'ils doit porter à hauteur d'homme. Comment fait-il pour penser/simplifier le réel tout en lui étant fidèle ? A.Maurois relève deux procédés pour y parvenir :
—Le rythme qui dont la régularité " rassure et soutient l'esprit"(ibid.)
—Le "rappel des sentiments primitifs et magiques" (ibid.)qui forment la base de la pensée humaine.
Maurois lie ainsi, indissociablement, fond et forme poétique sans laquelle le vers '"invertébré"(ibid. p.12) cesse d'être poésie.
Kipling en maitrise les deux registres :
—Rythme : "Kipling entre si aisément danc ce jeu de musique verbale que parfois des vers entiers, chez lui, sont rythme pur, onomatopée scandée, chant de sauvage, sans un mot articulé." (ibid.)
Il est dommage que que Maurois ne cite pas d'exemple, pense-t-il au langage des soldats des Barrack-Room Ballads ou aux effets d'allitération si fréquents chez Kipling ?
Magie primitive : " Aucun écrivain ne l'a retrouvée mieux que lui : dans Kipling les dieux rôdent autour des hommes, comme ils l'ont fait tout au long de l'histoire ; les animaux parlent, comme dans les fables et les rêbves des enfants ; à la faveur d'une majuscule, le sentiment abstrait devient génie, divinité. En Kipling , le passé le plus lointain des hommes, toujours mêlé au présent, rend au réel sa troisième dimension"(ibid.)
En conséquence la traduction doit conserver ses rythmes, tout en préservant le sens, défi redoutable lors du passage de l'anglais au français. Le "tempo" de l'anglais " et les mots d'une syllabe "permettent au poète de comprimer de mots et des images très diverses en un espace restreint". (ibid.)

A. Maurois explique la réussite d'Antoinette Soulas par "un travail de plusieurs années"(ibid.) sans préciser s'il s'agit de poésie ou de traduction, je suppose qu'il s'agit de la première raison, qui justifierait qu'elle soit identifiée comme poétesse. Maurois indique qu'il a lu les traductions lors de ses conférences sur Kipling et les a ainsi les éprouvées, avec bonheur.

4. Rudyard Kipling Poète. Essai sur la traduction poétique

Antoinette Soulas ouvre son essai sur la nécessité de faire connaitre aux Français la "leçon d'ordre et d'énergie recue par l'Angleterre au cours des quarante dernières années" par ce " Poète de l'Action" ( ibid. p 17)

Etrangement A.Soulas n'attribue l'"admirable traduction" des contes de Kipling qu'à Robert d'Humières, sans citer Louis Fabulet. Peut-être parce que ce dernier a traduit Le Vent de l'Aube et réservé tous les droits, empêchant A.Soulas de joindre sa traduction de ce poème au recueil ( ibid , note p.23), (ce qui laisse entendre que les sélections de poèmes par les traducteurs français ne relèvent pas seulement de leur propre choix mais de l'obtention ou la disponibilité des droits puisqu'ils traduisent tous du vivant de Kipling.)
Elle signale qu'en revanche l'œuvre poétique est mal connue en dehors de l'étude déjà ancienne d'André Chevrillon, et de traductions isolées : If d'André Maurois et France de louis Gillet, deux poèmes dont elle propose sa propre traduction.
Elle annonce son projet en introduction : " J'ai tenté de rassembler les plus significatifs et les plus grands de ces poèmes et de les traduire dans un rythme aussi proche que possible du rythme initial"(ibid. p.18) et déclare en citant Valery qu'il n'est pas possible de traduire en prose un poème.
A.Soulas défendra ensuite tout au long de son essai la nécessité d'une traduction de poète, parfois en reprenant des arguments anti-modernistes de J.Castier, parfois en évoquant des fulgurances plus proches de la traduction de Pierre Jean Jouve.

Entre le Poète "poste émetteur" et le Public " poste récepteur" la traduction poétique renforce le poste du "transmetteur", le Traducteur "qui vient lui aussi apporter le tribut de sa vision", " mystérieuse chimie [qui rendra] à celui qui l'écoute dans une langue étrangère la joie veloutée, intacte d'une réelle qualité poétique"( ibid.pp.18-19)., "
A.Soulas reconnait que de grands écrivains ont fait de remarquables traductions de prose, mais avec la traduction poétique " le problème est plus infiniment plus complexe et n'a jamais été considéré du point de vue de la technique et traité nettement jusqu'au bout" (ibid.). Elle cite la traduction du Corbeau d'Edgar Poe par Mallarmé : " Par la répétition du même mot (procédé souvent utilisé dans la langue poétique anglaise) ; par la recherche des allitérations, l'accumulation des consonnes, des mots brefs, la vigueur des adjectifs et des verbes, le texte français prenait une valeur spécifique, une valeur de texte anglais."(ibid p.20, c'est A.Soulas qui souligne). Ce travail de composition qui semble relever du mimétisme effectué, il ne reste plus qu'à "transposer la vision poétique, le caractère d'étrangeté propre à la fois à son esprit et à celui de Poe."(ibid p.20). A. Soulas quitte la chimie pour l'alchimie et affirme en soulignant:
"Le traducteur d'un Poète doit être avant tout un Poète"(ibid. p.21)
Et si possible partageant une même vision. Cette position est classique chez la plupart des traducteurs des poèmes de Kipling, et sans doute d'autres poètes, raison pour laquelle peut-être les traductions de poèmes ont cessé (plus aucune après A. Soulas, ou après les traductions de Castier en 1949 de la sélection proposée par T.S Eliot, dont beaucoup d'ailleurs datent des années 20 et qui viennent de toute l'œuvre de Kipling). Seuls les poèmes intégrés aux nouvelles étant, dans le meilleur des cas, traduits, leur statut intermédiaire autorisant des traducteurs "moins" poètes...

L'essai d'Antoinette Soulas est à la fois un "Art poétique" et un "Art poétique de la traduction". Ce sonr des arts de la "composition", que l'on parte du rythme, du dessein, du fait, des "illuminations fulgurantes" '(ibid. p22) puisque c'est un poète, tout cela est composé, suit un plan, la meilleure preuve dit A.Soulas est que "chaque chose est à sa place" (ibid). Le travail du traducteur est donc de suivre le Plan dans lequel "musique" et "dessein" ont des droits égaux.
Ce "travail" profite au traducteur, il le met dans un état semblable à l'"inspiration" qui lui dictera après une dizaine d'esquisses," le onzième [qui] semblera presque se composer de lui-même et sans grande paricipation du traducteur" (ibid.)
Reste ce que A.Soulas nomme des "initiatives" c'est à dire des adaptations, par exemple le passage du décasyllabe Kiplingien à l'alexandrin français, pourvu que le rythme "généreux, chargé de consonnes, ou le rythme tendre amolli de labiales [soit] toujours respecté" (ibid.p24)
La conclusion , surprenante, rejoint celle de Pierre Jean Jouve, qui était déjà celle de Louis Fabulet, qui travaillaient en collaboration avec les anglophones Maud Kendall R. d'Humières : "La parfaite connaissance de la langue ne me semble pas requise, Ce travail n'est pas une version"(ibid. p.24)
Antoinette Soulas décrit sa méthode : il faut entendre le son du texte, puis le voir "et "par une succession d'images projetées souvent difficiles et nombreuses, réaliser " la plus parfaite image". Travail de poète avant tout". Le sens du poème est secondaire dans la mesure où il est multiple et que Kipling lui-même au sujet du sens du poème "Les fils de Martha" aurait fourni une réponse des plus vagues.

Ce point de méthode éclairci, A. Soulas justifie sa sélection parmi les 420 de l'édition de 1927 ( Rudyard Kipling’s Verse: Inclusive Edition 1885–1926). Le choix repose sur l'équilibre entre faire connaitre "l'essentiel" et montrer la "diversité" des moyens du poète.
L'essentiel : doit montrer les poèmes qui relèvent de " sa mission parmi les Hommes" (ibid.p.26). A. Soulas insiste sur " cet arrière-son qui sert d'harmoniques à sa Poésie, sur cette voix de précurseur nourri de la Bible, de visionnaire clamant vainement sa vision à travers l'Europe dans les années qui précèdent la guerre." (ibid). Elle insiste sur sa dimension prophétique, Kipling annonçant de longue date le conflit, d'autant plus tragique qu'il sera durement meurti comme père. Cette "étrange prescience " viendrait "d'une vue d'ensemble de la mappemonde" (ibidem p.26) de l'Anglais de l'Empire, mais aussi de la conscience des forces qui le désagrège et des avertissements que Kipling multiplie sur l'état d'impréparation de son pays qui devrait se contraindre davantage. La clairvoyance est aussi celle du Poète, et du Génie dont la traductrice n'aura qu'une infime parcelle "un peu de poudre d'or" "pollen" qui feront du poème traduit une fleur " imparfaite, une sœur infirme, mais sœur magré tout, et fille du même génie"(ibid p. 28)

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Il s'agit donc moins d'un "Essai " sur la traduction poétique que d'une profession de foi poétique sur la traduction. De manière surprenante pour une sélection qui propose une nouvelle traduction du France de 1913 en 1935, le contexte politique contemporain n'est pas évoqué alors que la pertinence des "desseins" de Kipling sont célébrés.
Lorsque j'aurais traduit l'ensemble des poèmes de la sélection d'Antoinette Soulas, c'est à dire quand j'aurais traduit l'ensemble des poèmes de Kipling, et il y en a aujourd'hui trois fois plus que dans l'édition de 1927, je reviendrai sur la composition de ce recueil. En attendant, on a compris que la traduction "de poète" était en vers dont le mètre est une "initiative" de la traductrice, et en rimes.

Pour s'en donner une idée voici les deux traductions du début de If, celle qui en assuré le succès en France de Maurois, et celle d'Antoinette Soulas. ( Je cherche ses ayants droits pour une éventuelle autorisation de reproduction...)

André Maurois : traduction présentée comme une adaptation, voire une réécriture plus qu'une traduction :
Si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou perdre d'un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ;
Si tu peux être amant sans être fou d'amour,
Si tu peux être fort sans cesser d'être tendre
Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre ;

Antoinette Soulas :
Si vous pouvez garder votre calme, quand tous
Perdent la tête, et vous imputent la déroute,
Si vous pouvez avoir humblement foi en vous
Malgré le Doute, mais en accueillant le Doute,
Si vous pouvez attendre, et n'en pas être las,
Vivre dans le Mensonge, et n'en pas faire usage,
Etre en butte à la Haine, et n'en pas faire cas,
Mais n'être cependant ni parfait ni trop sage.


Le journal de la Kipling Society fait un article élogieux sur le recueil d'Antoinette Soulas dans le numéro 35 de septembre 1935 p.79 : "ce haut niveau s’y maintient d’un bout à l’autre, et jamais la traductrice ne perd le sens d’un poème ou d’une expression. Sans doute trouvera-t-on çà et là des tournures que l’on préférerait voir rendues autrement, mais il faut bien accorder quelque chose au point de vue du traducteur ; pour notre part, il nous semble que ce travail a été accompli avec le plus grand soin et une véritable érudition, ainsi qu’avec une juste compréhension du sens de chaque poème dans sa langue d’origine.
Si l’on objecte que la traduction littérale stricte n’a pas été observée, il faut se rappeler que ce livre est destiné à des lecteurs français, lesquels s’intéressent toujours davantage à la pensée qui sous-tend une expression qu’à l’expression elle-même, si habilement tournée soit-elle ; c’est là l’une des raisons de la profonde admiration que Kipling inspire à nos amis d’outre-Manche.
Mais les ouvrages de cette nature doivent être jugés dans leur ensemble, et, prise dans son ensemble, l’œuvre de Mme Soulas est remarquable
."

L'auteur s'amuse peut-être en faisant du lecteur français quelqu'un "qui s'intéresse toujours davantage à la pensée qui sous-tend une expression qu'à l'expression elle-même"... C'est en tous les cas tout ce qui reste à celui qui ne peut avoir accès qu'à la traduction.







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