France (1913)
Article en cours d’écriture et susceptible d’être modifié.
Cet article est particulièrement long et me conduit à modifier la présentation habituelle.
Le projet de Kipling étant très ambitieux (et réussi), réconcilier les ennemis héréditaires, le poème demande une contextualisation plus fournie qu’à l’ordinaire. Je déplace donc l’historique de traduction et les traductions disponibles après ma traduction ( qu’on peut sauter, les suivantes sont très certainement meilleures) et le texte anglais.
The Years Between > Sussex Edition
Poème écrit en l’honneur de la visite du Président Pointcaré à Londres en juin 1913.
Peut-être le poème le plus traduit en français, après If—,
Poème retenu dans la sélection de T.S. Eliot
Si la francophilie de Kipling est ancienne et remonte à l’enfance, l’anglophilie des Français est en 1913 très récente et peu assurée. L’expression « Perfide Albion » reste d’actualité même si elle date de la Révolution. L’association du caractère anglais à la trahison remonte au moins à la Guerre de Cent ans. Jeanne d’Arc, Marie Stuart, La Première révolution anglaise et le Régicide de Charles 1er, la déposition de Jacques II Stuart, la Révolution et Napoléon, Trafalgar et Waterloo, les Empires et zones d’influence alimentent régulièrement le sentiment anti-anglais (et son miroir outre-Manche). Fachoda date de 1898 et les Anglais resteront toujours capables d'un Mers-el-Kébir (1940).
A la veille de la guerre, le poème de Kipling a donc un retentissement considérable en France, il est publié et traduit dans la presse, on écrit des réponses et les plus grognards des commentateurs sont émus par ce nouveau récit des deux Nations. Après guerre, la popularité de Kipling ternie en Angleterre après la guerre des Boers reste considérable en France où son œuvre est momentanément largement traduite.
Le poème, dont je donnerai progressivement toutes les variantes disponibles et les réponses, est tombé dans l’oubli, mais reste un bon exemple de l’efficacité de l’écriture de Kipling, et peut-être plus encore de son talent à produire ce qu’on appellerait aujourd’hui un « narratif » et que les Anglais appelait auparavant le « story-telling », et d’autres encore « un roman national » ; art de raconter la « vérité » en mieux. Plus que de la propagande qui biaise la réalité dans le sens souhaité mais reste du côté du mensonge, le « narratif » raconte la réalité, la rend réelle, pensable, et lui donne un sens, prenant le risque de la déplacer, ou avec le projet de la remplacer et de devenir la Vérité, même "alternative".
Sous couvert d’Histoire, l’œuvre de Kipling est en grande partie un « narratif » de l' Anglais, de l’ Angleterre et de l’Empire. Le poème France donne une place et un sens à la France dans ce mythe kiplingien.
Il est intéressant de voir que Kipling utilise une fois encore le motif du « fair/worthy ennemy » : une fois leurs forces mutuellement éprouvées et leur valeur reconnues par l’autre, les ennemis, hommes "forts" ou "pays forts", dans un rapport d'engendrement et de séduction mutuels peuvent s’acccorder et même au delà « fusionner » (voir The Ballad of East and West, The Ballad of Boh Da Thone et The captive.).
"Au sein de Rome" :Kipling fait naitre le destin commun au sein de Rome dont Gallia et Britannia était des provinces.
« Avant que les hommes ne distinguent nos langues »: après la conquête de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant (1066) le francais resta la langue politique et culturelle des élites des deux royaumes.
Luttes du bout du monde : rivalités dans l’établissement des comptoirs et colonies outre-mer.
Trônes et Puissances : référence biblique : Les anges sont divisés en trois hiérarchies de chacune trois chœurs. Si l’Ange est en 9e position, plus près des hommes, les Puissances sont en 6e position, et les Trônes en 3e, plus près de Dieu, allusion à la stratégie coloniale qui consiste à soutenir et à favoriser des tribus rivales, stratégie reprise par les héros de The Man Who Would be King pour devenir Rois du Kafiristan.
Bord pour bord : il s’agit ici de virements de bord simultanés des Français et des Anglais dans la « régate » de la conquête du monde .
« Nous les avons quittés à l’appel mutuel de nos bras » la relation entre les deux pays est décrite dans une métaphore de séduction mutuelle, mais dangereuse à cause du double sens de l’anglais « arms » qui signifie « bras », mais aussi « armes »...
France
Endurcie par tous les malheurs connus, élevée au dessus de tout
Par la joie de vivre, saine et claire, le bouclier de la Gaule ;
Fougueuse dans le luxe, impitoyable dans le labeur,
Redoutable par la force qu’elle puise de sa terre infatigable ;
Juge la plus sévère de sa propre valeur, la plus douce des esprits humains,
Première à suivre la Vérité et dernière à abandonner les anciennes vérités —
La France, bien-aimée de toute âme qui aime son semblable !
Avant notre naissance (t’en souviens-tu ?), côte à côte nous étions couchés
Impatient dans le sein de Rome, d’engager notre combat.
Avant que les hommes ne distinguent nos langues, notre seule tâche était connue—
Chacun devait façonner le destin de l’autre tout en forgeant le sien.
À cette fin, nous avons agité l’humanité jusqu’à ce que toute la Terre soit nôtre,
Jusqu’à ce que nos luttes du bout du monde engendrent des Trônes et des Pouvoirs rivaux —
Des marionnettes que nous créions ou brisions pour barrer la route à l’autre —
Peuples frontières, indispensables, mercenaires de notre colère.
À cette fin, nous avons pris d’assaut les mers, bord pour bord, et nous avons forcé
Les portes de nouveaux mondes, sans savoir lequel était le premier,
La main sur le pommeau (tu t’en souviens ?), prêts à porter le coup —
Sûrs que, quoi que nous rencontrions, nous rencontrerions notre ennemi.
Éperonnés ou entravés à chaque pas par la force de l’autre,
Ainsi avons-nous chevauché les âges et toute l’étendue des océans.
Quand l’un de nous s’est-il jamais dérobé à l’autre
Demande à la vague qui n’a pas été témoin de la guerre entre nous deux !
D’autres nous ont retenus un moment, mais avec des charmes plus faibles,
Nous les avons quittés à l’appel mutuel de nos bras .
Avides du plaisir connu, nous nous sommes battus à égalité—
Chacun étant pour l’autre mystère, terreur, besoin et amour.
Nous sommes venus avec nos preuves au tribunal de l’autre.
Où aurions-nous pu trouver ailleurs l’honneur, ou des hommes pour juger nos prétentions ?
De la gorge de l’autre, nous avons arraché — dernière récompense de la vaillance —
Ce mot de louange arraché, haleté entre l’estoc et la parade.
Dans la coupe de l’autre, nous avons versé un mélange de sang et de larmes,
Des joies brutales, des espoirs démesurés, des peurs insupportables —
Tout ce qui a souillé ou salé la vie durant mille ans.
Prouvés au-delà même du besoin de preuve, égaux en tous lieux,
Ô compagnon, nous avons vécu avec grandeur à travers les âges !
A suivre...
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