Les Digues (1898-1902)
The Five Nations
Un des poèmes majeurs traduits en français, lu comme un avertissement voire une prémonition de la guerre de 14-18 et de l’affaiblissement de l’Empire. Il y a souvent une double lecture, considérée comme contradictoire du Kipling de cette époque : l’impérialistenostalgique militariste et le clairvoyant avertissant que l’armée ne serait pas prête pour un conflit inéluctable et que le destin des Empires est de passer. On peut aussi penser qu’il y a plutôt une continuité entre ces deux lectures.
La mer, habituellement alliée et protectrice des anglais (cf White Horses) est ici présentée comme ennemie.
Le poème figure dans le choix de poèmes de T.S.Eliot
Traductions :
— Jules Castier, Les Cinq Nations, Louis Conard 1920, reprise dans Kipling, Poèmes choisis par T.S.Eliot, Robert Laffont, 1949
— André Chevrillon La poésie de Rudyard Kipling, La Revue des Deux Mondes 1920.
— Victor Glachant : Etude sur Rudyard Kipling Chantre de la Grande Guerre. Librairie de France 1922
Épi : Construction pour retenir le sable.
Neuf fois plus haut : Croyance selon laquelle la neuvième vague est la plus haute.
Les Digues
Nous n'avons pas de cœur pour la pêche, nous n’avons pas de main pour la rame—
Tout ce que nos pères nous ont enseigné autrefois ne nous plaît plus aujourd'hui ;
Tout ce que notre cœur nous enjoint de croire, nous en doutons, quand nous ne le nions pas—
Il n'y a pas de levain dans le pain que nous mangeons ni repos au terme de nos labeurs.
Regardez, notre littoral s'étend au loin, entre la passe, la digue et l'épi —
Terres toutes faites, que nos pères ont faites, là où les vasières rejoignent le chenal.
Ils ont repoussé la mer d'une lieue. Ils sont morts, et leur œuvre a tenu bon.
Nous sommes nés dans la paix, à l'abri des digues, mais le temps de notre paix est
Au loin, la marée haute grimpe et glisse, mordillant et sondant tout,
Mordant les flancs des vannes, aboyant le long du mur ;
Retournant les galets, ramenant les galets, modifiant la configuration du sable…
Nous sommes trop loin de la plage, disent les hommes, pour savoir comment tiennent les ouvrages avancés.
Nous descendons donc, inquiets, pour regarder, arpentant la plage d'un pas inquiet.
Voici les digues que nos pères ont construites : nous n'avons jamais connu de brèche.
À maintes reprises, la tempête a soufflé, et nous n'avions pas peur ;
Aujourd'hui, nous venons seulement pour regarder les digues — les digues que nos pères ont construites.
Au-dessus du marais où les fermes se blottissent, isolées, la lumière du soleil, traquée, file,
Change et hésite, décline puis renaît, se disperse, s'affaiblit et meurt —
Une braise maléfique enfouie dans les cendres — une étincelle emportée vers l'ouest par le vent...
Nous sommes livrés à la nuit et à la mer — la tempête et la marée derrière nous !
Au pont des prés salés inférieurs, le bétail se rassemble et mugit,
Affolé par les pas des hommes qui courent, ébloui par la lueur des lanternes.
Ouvrez les barrières et laissez-les sauver leur vie — les plaines sont submergées alors qu'ils restent là,
Là où la crue repousse les vannes et où les fossés déversent vers l'intérieur des terres.
Les déferlantes galopantes s'élancent neuf fois plus haut que le sommet des digues,
Et leur écume débordante forme une mer — une mer du côté de la terre.
À l'arrivée, telles des étalons, elles frappent du sabot ; au départ, elles arrachent de leurs dents,
Jusqu’à ce que l’herbe des dunes, les ajoncs et le sable soient arrachés, ainsi que les vieux clayonnage en dessous.
Ordonnez aux hommes de rassembler du combustible pour le feu, du goudron, de l'huile et de l'étoupe —
C'est de flammes dont nous aurons besoin, pas de fumée, dans l'obscurité si les rives criblées cèdent.
Ordonnez aux sonneurs de veiller dans la tour (qui sait ce que l'aube révélera ?)
Chacun avec sa corde entre les pieds et les cloches tremblantes au-dessus.
Désormais, nous ne pouvons qu’attendre ce jour, à attendre et à partager notre honte.
Ce sont là les digues que nos pères nous ont laissées, mais nous n'avons pas voulu y prêter attention.
On nous a mis en garde à maintes reprises sur ces digues, mais à maintes reprises, nous avons tardé :
À présent, cela peut de s'effondrer ; nous avons tué nos fils, comme nous avons trahi nos pères.
En marchant le long des vestiges des digues, observant l'œuvre de la mer !
Ce sont les digues que nos pères ont construites pour notre grand profit et notre aisance.
Mais la paix s'est évanouie, le profit s'est évanoui, et les jours d'antan, si sûrs, ont disparu...
Au point que nos propres maisons nous paraissent étrangères quand nous y revenons à l'aube !
§§§§§§§§§§§§§§§§
Traduction en vers rimés par Jules Castier, Les Cinq Nations, Louis Conard 1920, reprise dans Kipling, Poèmes choisis par T.S.Eliot, Robert Laffont, 1949. J. Castier a transformé le long vers choisi par Kipling par des alexandrins, ce qui modifie la structure strophique du poème, passant de 10 à 16 strophes.
LES DIGUES
(1902)
Notre cœur, pour la pêche, ne bat plus, ardent,
Notre main n'est plus faite à manier la rame ;
Tout ce que nos aïeux nous apprirent d'antan
Ne nous semble, à présent, que de vains mots sans trame;
Ce que nos propres cœurs nous invitent à croire,
Nous en doutons, ou même, en renions l'effet,
Au pain que nous mangeons, plus de preuve notoire;
Plus de repos, non plus, au labeur que l'on fait.
Voyez, notre avant-côte s'étend au lointain
A travers les pertuis, la digue, ou bien l'estaque :
C'est du sol que nos pères ont pris au destin,
Où les bancs vont rejoindre la terre d’attaque.
Ils ont forcé la mer à s'enfuir d'une lieue.
Ils sont morts; leur travail ne s'est point effacé.
Nous sommes nés en paix, dessous la digue bleue,
Mais le temps de la paix, maintenant, est passé.
Au loin, la pleine mer s'avance en flots tremblants,
Elle filtre partout, elle éprouve et travaille;
Pénétrant sur l'écluse, et lui rongeant les flancs,
Elle mord sans arrêt, et grogne, à la muraille;
Elle tourne et retourne les galets, les lève,
Elle change le lit du sable décevant...
Et nous sommes trop loin, nous dit-on, de la grève,
Pour voir ce qu'il en est des travaux de l'avant.
Alors, nous venons voir quelquefois, soucieux;
Soucieux, nous marchons tout le long de la plage.
Voilà les digues, là, que firent nos aïeux:
Nous n'avons jamais su qu'une fuite y fît rage.
Elles ont vu passer maints aquilons prodigues,
Sans que jamais, encor, nous en ayons eu peur;
Et nous venons jeter un coup d'œil sur les digues,
Digues dont nos aïeux ont fait tout le labeur.
Au-dessus du marais où le hameau se tient,
Le soleil pourchassé fuit au vent qui le plombe,
Il se meut, réfléchit, se fane, et puis revient,
Se répand alentour, faiblit enfin, et tombe,
Comme un brandon mauvais qui se fiche en la cendre,
Comme un éclat soufflé par les vents résolus...
C'est aux mers, comme aux nuits, que nous devons nous rendre,
Et que suivent, encor, la tempête et le flux!
Près du pont de l'écluse, aux prés en contre-bas,
Le bétail effaré s'assemble, bêle, et meugle,
Troublé par tant de gens courant, pressant leurs pas,
Ébloui tout à coup du falot qui l'aveugle.
Ouvrez-leur, sans cela, c'est la mort qui les use :
Voyez l'eau, qui remplit déjà chaque bas-fond !
Le flot vient d'enfoncer les battants de l'écluse,
Et déborde partout, hors du fossé profond!
Aux têtes de la digue, en rangs renouvelés,
Les lames font l'assaut, sans cesse galopantes;
Leur embrun fait déjà, des océans perlés,
Toute une mer au sol, hélas, sans nulles pentes !
Comme des étalons lancés, leurs sabots choquent,
Se retirant, elles arrachent, de leur dent,
Racines, et bruyère, et sable, se disloquent,
Tout tombe, jusqu'au fond des barrières d'antan!
Ah! Qu'on ramasse, au moins, de quoi faire du feu,
De l'huile, du goudron, de la vieille filasse,
C'est des flammes qu'il faut, -—point de fumée en jeu,
Si, dans la sombre nuit, le rempart se fracasse!
Qu'au clocher, tout là-haut, chaque veilleur s'accorde,
(Qui sait ce que demain nous montre, soucieux?)
Chacun, entre les pieds maintenant bien la corde,
Et la cloche tremblante au-dessus de ses yeux!
§§§§§§§§§§§§§§§§§
André Chevrillon, La poésie de Rudyard Kipling, La Revue des Deux Mondes, 1920.
VI. Les prophéties de la Guerre.
A.Chevrillon illustre son propos en reprenant les poèmes de Kipling, en résumant certaines parties, en traduisant d'autres, je laisse sa présentation dont les vers sont marqués par des tirets. A. Chevrillon propose une analyse très précise mais qui a tendance à construire un "sytème" qui écarte ou modifie ce qui n'y rentre pas. Il me semble que c'est le cas ici. La première partie du poème est rapidement résumé et laisse entendre que les digues sont des ouvrages militaires défensifs abandonnés par les hommes oublieux, alors qu'il s'agit clairement de terres agricoles gagnées sur la mer. Chevrillon ne trahit sans doute pas l'esprit du poème qui évoque bien la perte du lent travail des ancêtres, mais en modifie la lettre et en réduit la métaphore.
"Les Digues, d’abord, où s’évoquent les défenses élevées par la vigilance des ancêtres. Trop longtemps, à l’abri, loin de la rive, on a oublié la mer, on a négligé les défenses. Et la mer monte, la grande marée poussée dans la nuit par la tempête. Au dehors, elle « tourne et retourne les sables, elle rugit le long du mur, » et ses baves affleurent à la crête. En vain les signes du mauvais temps ont passé dans le ciel : rayons tourmentés qui meurent, reviennent, « sinistres lueurs dans de la cendre, rouge braise poussée de l’Ouest par le vent… Nous sommes abandonnés à la nuit, à la mer, à la tempête, à la marée qui, par derrière, montent ! »…
Par rangs de neuf, jusqu’en haut des digues, les galopantes vagues accourent, — et leur écume envolée est une mer, une mer qui s’épand à l’intérieur. — Avançant comme des étalons, elles piaffent de leurs sabots ; passant, elles arrachent de leurs dents, — tant que l’herbe, et l’ajonc, et le sable sont emportés, et les vieux soutiens de bois par-dessous !
Appelez les hommes ! qu’ils préparent le feu ! Du goudron, de l’huile, de l’étoupe ! — C’est de flamme à présent que nous aurons besoin, non de fumée si, dans la nuit, cèdent les talus rongés. — Que les sonneurs guettent dans les clochers (qui sait ce que sera l’aube ? ) — chacun sa corde entre les pieds, les tremblantes cloches au-dessus de lui !
Maintenant, nous ne pouvons qu’attendre le jour, attendre et mesurer notre honte. — Voilà les digues que nous ont laissées nos pères, et nous les avons négligées. — Combien et combien de fois nous les a-t-on rappelées, et combien de fois avons-nous remis ! — Peut-être avons-nous déjà tué nos fils, comme nous avons trahi nos pères !
Sur les ruines de nos digues, devant le ravage de la mer, — nous répétons : ici furent les digues que nous ont faites nos pères, pour notre profit, pour notre bien-être ; — mais finie la paix, fini le profit, finie la sécurité du jour… — et nos propres maisons nous apparaissent étranges quand nous y revenons à l’aube !
§§§§§§§§§§§§§§§§
Victor Glachant : Etude sur Rudyard Kipling Chantre de la Grande Guerre. Librairie de France 1922. Glachant modifie également la longueur du vers et supprime les strophes. Traduction partielle : il manque les 6 premières strophes. Il s'affranchit de la convention classique de la majuscule en début de vers qui n'est conservée que s'il y a coïncidence avec un début de phase . Il est vrai que Glachant est asser "moderne pour faire la rime tous/nous...
LES DIGUES (1903)
(Sur les défenses élevées par la prévoyance des ancêtres, détruites par l'insouciance des descendants.)
Par rangs de neuf, jusqu'en haut des digues puissantes,
les vagues, galopant, se cabrant (1), rugissantes,
accourent; leur écume imprègne, offusque l'air:
c'est, à l'intérieur épandue, une mer !...
Elles foncent partout, déferlent aux rivages:
tel est l'élan fougueux des étalons sauvages !...
Le môle est emporté !... Piaffant de leurs sabots,
elles passent.... Leurs dents, en un hideux chaos,
Arrachent sable, ajoncs, herbe, avec frénésie,
et, par-dessous, les grands soutiens, dont l’incurie
omit de restaurer les vieux bois vermoulus !....
Si dans la nuit, rongés, s'affaissent les talus,
Ce n'est pas de fumée, aujourd'hui, mais de flamme
que nous aurons besoin.... Le salut nous réclame !
Tous les hommes, oui, tous, à l'appel !... Feu! goudron !
huile ! étoupe! apportez !... Car l'inondation
sévit (2) !... Que le sonneur vite au clocher s'élance !
(qui sait ce que sera l'aube ?). Avec vigilance
guettez, chacun sa corde entre les pieds, pendant
que la cloche au-dessus de lui vibre en tremblant !...
On ne peut qu'attendre, à présent, le jour... attendre,
et mesurer la honte !... Oui, daignez donc comprendre !
Voilà les fiers remparts légués par nos aïeux:
nous les laissions pourrir, ces piliers, fils pieux !
Que de fois, que de fois, à tant d'avis utiles
nous fermâmes nos cœurs négligents ou futiles,
bref, pour consolider ces antiques étais,
que de fois avons-nous mendié des délais !
Peut-être a-t-on tué des races tout entières,
perdu les fils après avoir trahi les pères !...
Ah! quel sanglant reproche! ah! quel regret amer !
O ruines, débris, ravage de la mer,
sur vous nous répétons: ici furent les digues
qu'ils nous firent jadis, de leurs peines prodigues,
pour notre profit, pour notre bien-être à tous!
Mais la paix est finie, et bien finis pour nous
le profit, Et les jours réguliers et tranquilles,
et la sécurité dont jouissaient nos villes !...
Notre propre logis nous semble surprenant
lorsque, à l'aube, il accueille un triste revenant ! (3)
VARIANTE: effarées. (2) VARIANTE: s’étend. (3) Littéralement, dans le texte anglais: Et nos propres maisons nous apparaissent étranges quand nous y revenons à l'aube !
§§§§§§§§§§§§§§§§§
The Dykes
1
We have no heart for the fishing, we have no hand for the oar —
All that our fathers taught us of old pleases us now no more;
All that our own hearts bid us believe we doubt where we do not deny —
There is no proof in the bread we eat or rest in the toil we ply.
2
Look you, our foreshore stretches far through sea-gate, dyke, and groin —
Made land all, that our fathers made, where the flats and the fairway join.
They forced the sea a sea-league back. They died, and their work stood fast.
We were born to peace in the lee of the dykes, but the time of our peace is past.
3
Far off, the full tide clambers and slips, mouthing and testing all,
Nipping the flanks of the water-gates, baying along the wall;
Turning the shingle, returning the shingle, changing the set of the sand...
We are too far from the beach, men say, to know how the outworks stand.
4
So we come down, uneasy, to look, uneasily pacing the beach.
These are the dykes our fathers made: we have never known a breach.
Time and again has the gale blown by and we were not afraid;
Now we come only to look at the dykes — at the dykes our fathers made.
5
O’er the marsh where the homesteads cower apart the harried sunlight flies,
Shifts and considers, wanes and recovers, scatters and sickens and dies —
An evil ember bedded in ash — a spark blown west by the wind...
We are surrendered to night and the sea — the gale and the tide behind!
6
At the bridge of the lower saltings the cattle gather and blare,
Roused by the feet of running men, dazed by the lantern glare.
Unbar and let them away for their lives—the levels drown as they stand,
Where the flood-wash forces the sluices aback and the ditches deliver inland.
7
Ninefold deep to the top of the dykes the galloping breakers stride,
And their overcarried spray is a sea — a sea on the landward side.
Coming, like stallions they paw with their hooves, going they snatch with their teeth,
Till the bents and the furze and the sand are dragged out, and the old-time hurdles beneath.
8
Bid men gather fuel for fire, the tar, the oil and the tow —
Flame we shall need, not smoke, in the dark if the riddled seabanks go.
Bid the ringers watch in the tower (who knows how the dawn shall prove?)
Each with his rope between his feet and the trembling bells above.
9
Now we can only wait till the day, wait and apportion our shame.
These are the dykes our fathers left, but we would not look to the same.
Time and again were we warned of the dykes, time and again we delayed:
Now, it may fall, we have slain our sons, as our fathers we have betrayed.
10
Walking along the wreck of the dykes, watching the work of the seas!
These were the dykes our fathers made to our great profit and ease.
But the peace is gone and the profit is gone, with the old sure days withdrawn...
That our own houses show as strange when we come back in the dawn!
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