D.12. Dédicace (The Five Nations)

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                                                            Dédicace (1903)
                                                         Les Cinq Nations
The Five Nations
Le ton prophétique, voire apocaplyptique de ce poème écrit en 1903 mais paru avec le recueil en 1919, parait désigner les dangers de l’Allemagne pour l’Angleterre et l’Europe. Dangers que Kipling a annoncé très tôt en s’inquiétant de l’impréparation militaire  de l’Angleterre et de la politique des libéraux. La Grande Guerre à peine terminée, il utilise quand même ce poème en ouverture de son recueil, les « signes » restants à ses yeux encore funestes.

Les commentateurs anglais jugent ces vers exceptionnellement elliptiques, énigmatiques et obscurs, ce qui sied peut-être aux prophéties. S’il parle de boule de cristal, Kipling est loin d’être le plus sensible à la mode « spirite » de l’époque ( sa sœur Trix utilise la boule de cristal), mais il est indubitablement « sensible ». Dans ces conditions, il est difficile de « fixer » une traduction et il est intéressant de la confronter à d’autres choix :
Traductions :
— Traduit en vers par Jules Castier, Les Cinq Nations, Louis Conard, 1920 (voir plus bas)
Traduit par André Chevrillon, La Poésie de Rudyard Kipling. Revue des Deux Mondes, 6e période, tome 57,1920 (voir plus bas)
—Traduit en vers par Victor Glachant, Etude sur Rudyard Kipling chantre de la Grande Guerre, Librairie de France 1922 ( voir plus bas)

Samson : mourir en tuant : référence biblique Samson fait tomber sur lui et les Philistins le temple de leur dieu Dagôn.
Les dieux joueurs : traduction de « sport making gods » référence possible à Shakespeare King Lear IV ii où le sport des dieux est de tuer les hommes comme les hommes tuent les mouches.

                                       Dédicace

Avant qu’un minuit n’éclate en tempête,
Ou que la mer ne se rassemble en furie,
Vous savez ce que les rafales vacillantes annoncent :
La trajectoire d'une tempête plus grande encore ;
Jusqu'à ce que le vent déchaîné
Chasse toute pensée de l'esprit,
À l'exception de Détresse qui, ainsi crieront les prophètes,
Les submergea, sans refuge, depuis un ciel vide de tout signe.

Avant que les rivières ne se liguent contre la terre
    En piraterie des flots,
Vous savez quelles eaux s’avancent et stagnent
    Là où l'eau s'arrêtait rarement.
       Mais qui remarquera,
       Tant que les champs ne soient inondés,
Et les cadavres lavés soient emportées et que le puits redonne,
Annoncera ce que ces pauvres hérauts ont tenté de dire ?

Vous savez qui utilise la Boule de Cristal
    (Pour épier en cachette le Destin),
L'Ombre qui, façonnant d’abord,
    Prépare une pièce vide.
       Puis elle s’évanouit
       Comme un souffle sur le verre,
Mais, concentré sur la Vision arrachée,
Personne ne se demande pourquoi elle est venue ou repartie.

Avant que les années renaissantes, ne se contemplent
    Elles-mêmes d’un œil plus étrange,
Et que les dieux joueurs d'autrefois,
       Comme Samson meurent en tuant
       Beaucoup entendront
       La sphère toute féconde,
S'inclineront devant la naissance et la sueur, mais—privés de parole—
Resteront muets ou—frappés en partie, tomberont faibles et dispersés.

Et dès la nécessité pressentie
    L'équilibre éternel oscille ;
Que les hommes ailés, les Parques puissent engendrer
    Dès que le Destin aura des ailes.
       Ceux-ci posséderont
       Notre petitesse,
Et dans la tâche impériale (comme digne) mettront
Toutes nos vies pour composer un Jour géant.


§§§§§§§§§§§§§§§

Traduit en vers par Jules Castier, Les Cinq Nations, Louis Conard, 1920

DÉDICACE
Avant que la nuit éclate en tempête,
Ou la mer vierge en grand courroux,
Le vent précurseur annonce le faîte
De l'ouragan au lourd remous,
Tant, que le vent débridé
Sur l'esprit, ne l'ait vidé
De tout, sauf du malheur, - qui, diront tous les sages,
Les surprit, sans refuge, et sans aucuns présages.

Avant que le fleuve aborde la terre
Pour l'engloutir dessous son flot,
Vous savez que l'eau se glisse et se terre
Aux lieux où n'était point de l'eau.
Et pourtant, qui l'a noté,
Tant qu'un champ n'est inondé
Et que les corps flottés, et les reflux insignes
N'ont claironné cela, que murmuraient ces signes?

Vous qui regardez au Cristal Magique
(Pour épier le Grand Destin)
Vous avez bien vu l'Ombre fatidique
Faire son vide clandestin.
Puis, son vol s'enfuit soudain
Comme un souffle sur un tain,
Mais, courbé longuement sur la vision lasse,
Nul ne s'est demandé pourquoi cette ombre passe.

Avant que les ans, revenant en vie,
Se voient d'un œil neuf et béant,
Et que les vieux Dieux à la vieille envie,
Tels Samson, meurent en tuant,
Plus d'un saura le tocsin
Du monde lès lors enceint,
Plus d'un se courbera, ruisselant de suée,
Mais se taira, sans voix, ou fuira la nuée.

Mais, dès le besoin qu'on pressent à peine,
L'Eternel Balancier se meut,
Pour que le Destin fasse l'aile humaine
Dès qu'il a l'aile en son aveu.
Ses hommes, au vol géant,
Sauront tout notre néant,
Et nous sacrifieront, en notre foi loyale,
Pour ne fût-ce qu'un jour de tâche impériale

                                               §§§§§§§§§§§§§§§

Traduction d'André Chevrillon La Poésie de Rudyard Kipling Revue des Deux Mondes, 6e période, tome 57, 1920. Ecrivain, Professeur et académicien, Chevrillon propose un essai sur la poésie de Kipling dans laquelle il propose quelques très bonnes traductions commentées,  souvent fragmentaires, présentées comme reproduit ici :

                                                 " Dédicace des 5 nations :

« Avant que la nuit éclate en tempête, — avant que se soulève la fureur de la mer. — vous savez quels souffles intermittents préparent — le chemin du vrai cyclone ; — jusqu’à l’instant où le vent déchaîné — chasse tout de l’esprit, — sauf l’angoisse du malheur : un malheur qui, diront les augures, les a saisis, sans abris, tombant d’un ciel serein.

« Et avant que les fleuves se liguent contre la terre — pour la dévaster de leurs crues, — vous savez que les eaux s’infiltrent, stagnent — là où jamais ne s’était montrée l’eau. — Mais qui donc y fait attention, — jusqu’à l’heure où les champs sont noyés, — où les cadavres flottants — crient au ciel ce que ces pauvres auspices voulaient nous signifier ? »

Suivent d’autres évocations : celle du cristal magique où l’on se penche pour épier le Destin, où l’Ombre se forme et « passe comme une haleine, » — et nul n’a compris le signe. Et puis l’image des temps où les hommes stupéfaits verront la Terre, dans une sueur de souffrance, enfanter le Désastre, « avant que les années interrompues renaissent — et s’entre-regardent étonnées, — avant que les vieilles Divinités qui se jouent des hommes, — soient mortes comme Samson, en tuant. » Et pour finir, l’appel « aux hommes ailés qui surgiront de l’aile du Destin, et posséderont nos petites vies, et les assemblant (suivant leur dignité) dans la tâche impériale, feront face au Jour géant. "

                                                §§§§§§§§§§§§§§§

Traduit en vers par Victor Glachant, Etude sur Rudyard Kipling chantre de la Grande Guerre, Librairie de France 1922. Traduction partielle et très personnelle mais qui peut parfois ouvrir des pistes.
J’ajoute le commentaire de Glachant et son interprétation a postériori, mais Kipling lui-même autorise cette lecture prophétique en réutilisant un poème ancien pour ouvrir son recueil.

"Kipling, au surplus, prévoyait de longue date la catastrophe. Voici dans quels termes, onze ans déjà avant la tourmente (en 1903), il ne craignait pas d'interpeller ses compatriotes, — sans ménagements, certes, sans douceur, mais avec une rude franchise, au contraire! Je suis sûr que vous serez sensibles à la rude énergie, à la véhémente admonition de ce morceau capital (Prélude des Cinq Nations) :"

PRÉLUDE DES CINQ NATIONS (1903)

Avant que l'âpre nuit éclatât en tempêtes
et que sévit sur vous la fureur de la mer,
vous saviez quel souffle intermittent vers vos têtes
préparait le chemin du vrai cyclone hier !

Mais quoi ! vous avez tout négligé, jusqu'à l'heure
où le vent déchaîné chasse tout de l'esprit,
sauf l'angoisse des maux dont il se peut qu'on meure,
un mal qui, diront les augures, les surprit,

les saisit, sans abris, — péril imaginaire !—
comme un éclair tombant du fond d'un ciel serein.
Avant que les torrents, ligués contre la terre,
la couvrent de leurs flots, un travail souterrain

la mine, préludant aux submergeantes crues....
Vous savez que les eaux s'infiltrent très souvent
(mais les prédictions sont-elles toujours crues ?...)
où l'eau ne s'est jamais montrée auparavant..
. . . . . . . . . .

Qui donc y songe, hélas ! jusqu'au jour formidable
ou, sur les champs noyés, les cadavres flottants
clament au Ciel ce qu'hier l'auspice lamentable
voulait signifier aux pauvres imprudents ?

                            §§§§§§§§§§§§§§§

                              Dedication
                    The Five Nations
(1903)

Before a midnight breaks in storm,
    Or herded sea in wrath,
Ye know what wavering gusts inform
    The greater tempest's path;
       Till the loosed wind
       Drive all from mind,
Except Distress, which, so will prophets cry,
O'ercame them, houseless, from the unhinting sky.

Ere rivers league against the land
    In piratry of flood,
Ye know what waters steal and stand
    Where seldom water stood.
       Yet who will note,
       Till fields afloat,
And washen carcass and the returning well,
Trumpet what these poor heralds strove to tell?

Ye know who use the Crystal Ball
    (To peer by stealth on Doom),
The Shade that, shaping first of all,
    Prepares an empty room.
       Then doth It pass
       Like breath from glass,
But, on the extorted Vision bowed intent,
No man considers why It came or went.

Before the years reborn behold
    Themselves with stranger eye,
And the sport-making Gods of old,
       Like Samson slaying, die,
       Many shall hear
       The all-pregnant sphere,
Bow to the birth and sweat, but—speech denied—
Sit dumb or—dealt in part—fall weak and wide.

Yet instant to fore-shadowed need
    The eternal balance swings;
That winged men, the Fates may breed
    So soon as Fate hath wings.
       These shall possess
       Our littleness,
And in the imperial task (as worthy) lay
Up our lives' all to piece one giant Day.

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