28. Dieu, Le père de Brice de Nice et Monsieur Lénigme

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	Le surnom échappe au surnommé, comme notre nom et notre prénom, tous attribués sans notre accord, la question étant de savoir comment nous les habitons. 
Les élèves m’ont avoué trois surnoms ; il y en eut sûrement d’autres et des pires, et sans doute le plus souvent aucun ; je n'ai su que ces trois là :  Monsieur Lénigme, Le Père de Brice de Nice, Dieu.

Lénigme, sans doute par vague paronymie avec mon nom de famille, peut être aussi parce qu'ils avaient compris que je ne donne pas facilement les réponses qu'ils attendent pour mieux les leur faire trouver, que je réponds aux questions par des questions et que j’ai un goût certain pour les histoires sans conclusion évidente ni fin bien claire, ce que les élèves de collège DETESTENT.

J’ai été surnommé, le temps qu’a duré la « ref » (que je n'avais pas) du film dans la culture collégienne : le père de Brice de Nice. Lors d'un voyage, j'avais assisté à une partie de cartes niveau Pagnol entre mes élèves les plus muets : c'était intelligent, vif, amusant, négocié : tout ce qu'ils ne faisaient pas en classe. Or, Prof de Français, j’avais plus à faire avec leurs paroles qu’avec leurs silences et il m'arrivait d'avoir des classes trop (scolairement) silencieuses. Il est rare qu'un texte littéraire ne conduise pas à de l'intelligence, pour peu qu'on lui laisse la parole sans l'étouffer.  En classes REP comme en CSP+, la Parole est le point aveugle, ou plutôt muet, de l'Art Martial Professoral alors qu'elle en est le centre, et que les élèves (en) sont doués. Il faut juste accepter, et supporter, l'imprévisible pour l'utiliser en cours. J'ai accepté que leur parole soit libre, intelligente si possible, ou à défaut maline. Pour la valoriser, il fallait qu'ils en comprenne sa valeur, son pouvoir mais aussi ses dangers. J’étais alors très vif dans les revers liftés et ceux qui en prenaient le risque étaient «cassés». Au collège, ils acceptent que le plaisir d'utiliser leurs jeunes dents puisse se payer d'un coup de croc en retour. J'y ai gagné un surnom, et plus de présence en cours la leur, mais aussi la mienne. Je savais où je voulais aller, sans savoir comment à cette heure là, avec ces élèves-là ça allait se passer.

Mon dernier surnom, qui a duré un moment, a été Dieu. Peut-être simplement leur manière de dire « vieux », ou de souligner que dans mon dernier collège j'ai toujours été déjà là, ou à cause de ma barbe blanchissante, ou... mais peu importe.
         Peu importe parce que mes trois surnoms ouvrent sur trois manières d’enseigner que j’ai pu utiliser, sans doute plus simultanément que par période définie, encore qu’on puisse les ordonner et que les stagiaires me paraissent souvent passer de l'un à l’autre dans une « progression » identique.

Et ainsi trois labyrinthes seulement furent inventés : celui où l’on ne peut pas se perdre, celui où l’on peut, et celui où l’on doit se perdre

La première voie, unique, est celle du Mystère ( Dieu ) c'est à mon sens la pire, et la pire tentation pour un prof, trôner du haut de son Olympe, de son estrade, de son savoir, de sa Parole. C’est souvent la position du débutant qui « sait » mais qui ne sait pas « faire savoir ». En mettant de côté ce qui relèverait d’une personnalité perverse ivre de pouvoir et de contrôle, ça existe malheureusement, la position de Dieu est une impasse que tout stagiaire explore en pensant que tout dépend de Lui, qu’Il peut tout contrôler, que sa simple contemplation auditive suffit à recevoir le Savoir, qu’un mouvement de sourcil pétrifie une classe et que sa parole convenablement écoutée ouvre les portes de la Compréhension. Ce faisant, il présente sa matière comme un Mystère au sens religieux : inconcevable, sauf pour la Foi, réservé à quelques Elus dont on comprend assez vite qu'on n'en fait pas partie. Le Mystère statufie, contraint l’esprit à attendre une Révélation, même partielle, et conduit s'il ne se passe rien d'autre à une imitation vide, à une liturgie des lèvres et non de l’esprit. Le Mystère est un labyrinthe à une seule voie, celui de la cathédrale de Chartres,  la Voie unique, que l’on doit suivre longuement pour toucher au but. Elle multiplie les détours, éloigne quand on croit atteindre le centre, désespère quand on le frôle enfin. Ce labyrinthe est le symbole de l’apprentissage, de la quête mystique, de l’humilité du disciple, de la richesse du temps. Il se déploie presque à l’infini, mais dans un espace clos, microcosme et macrocosme réunis. Il conduit inéluctablement au terme. Pas de choix à faire, juste un cheminement à suivre avec obéissance. Le risque n’est pas de se perdre mais de s’épuiser loin du but, loin de la perfection. Le stagiaire-Dieu ne comprend pas qu'on ne le comprenne pas, qu'il ne suffit pas de psalmodier le catéchisme pour pouvoir s’incarner. Le prof-Dieu cherche la vénération plus que la compréhension. Je suis un prof-Dieu quand ma compréhension est si évidente, si claire, si complète que j'en deviens incapable de l’expliquer et que je deviens le Mystère.

Prof de Lettres, je n'ai jamais aimé la grammaire, ma formation malgré une licence de linguistique et une maitrise de Lettres a été minimale, ma préparation aux concours un bachotage irréfléchi, mon année de formation quasi blanche en ce domaine. Et il a fallu l’enseigner. Je n’étais pas le Dieu de la grammaire ; j’ai dû passer du Mystère à Lénigme. C’est souvent la deuxième étape du stagiaire qui commence à abandonner ses représentations (souvent fausses) du métier pour commencer à l’exercer: Les élèves ne l'attendent pas et ne sont pas disposés à communier, le mystère les emmerde. Il faut reprendre le chemin bien en amont et relancer l’énigme, relancer l’enquête, relancer la piste. L’énigme reste un labyrinthe, mais à deux voies maintenant avec un choix encore relativement simple à faire : vrai ou faux, et il faut accepter d’explorer le faux pour approcher et reconnaitre le vrai.
C’est le chemin de l’hésitation, du choix, de l’erreur, de la science. Dans ce labyrinthe on peut se perdre, mais jamais pour longtemps, il suffit de remonter ses traces. Là où le Mystère ferme, l’Enigme ouvre, il suffit d’avancer parce que l’imagination, inopérante face au mystère, est stimulée par l’énigme. Le prof n’est plus Dieu, plutôt un guide, un initiateur qui sait apprendre à ses élèves à partir des traces pour reconstituer un système, se construire une méthode, constituer un savoir utile pour l'énigme suivante, dont les étapes doivent être éclairée une à une. L’énigme propose une initiation active, la résoudre c'est progresser vers un état supérieur. Je n’ai toujours aucun goût particulier pour la grammaire, son Mystère m’échappe mais je sais l’enseigner même aux élèves en difficulté, surtout aux élèves en difficulté puisque je refais le chemin avec eux. A ce stade, le stagiaire cesse de repomper des séquences et de croire que la Méthode serait dans un manuel de pédagogie, dans un cours de l’Inspe, dans l’ordi du tuteur ou dans le ventre de l’IA. Il devient créatif, créateur d'énigmes et de sens.
Mystère vs Enigme, opposition assez commune, croquettes de philosophie que j’ai dû grignoter à l’occasion.
Mais j’ai eu trois surnoms, et il existe trois formes de labyrinthe.
Un philosophe catholique qui ne fit pas toujours les bons choix m’offrit assez tôt le nom de la troisième voie : "Entre le Mystère et l’absurde, j’ai choisi le Mystère" ( Jean Guitton). Très logiquement, sans savoir encore dans quoi je m’engageais, j’ai donc choisi l’absurde.

Il existe trois sortes de labyrinthe, chacun initiatique à sa façon,  dans le troisième on doit se perde : c'est celui de l’absurde.
        Le labyrinthe multiple est en général plus défini par son centre que par sa sortie. Le dédale-monstre digère et démembre, dissous, on doit se perdre pour se trouver, côtoyer la folie, se transformer pour progresser.
      Etre le père de Brice de Nice, c’est utiliser l’absurde, le non contrôlé, l'aléatoire, la surprise, l’improvisation, le théâtre. Non pas que le métier, le cours, la matière soient absurdes, mais 'il existe une troisième voie qui demande au prof d’abandonner beaucoup de choses, en particulier le contrôle, ce qui demande bien sûr de l'avoir au préalable.
Construit pour perdre, ce dernier labyrinthe est aussi celui  de la sensibilité, du jeu, du réseau, du partage, de la tolérance, de l’art et de la création, de l'interaction, de la correspondance des sens, de la sérendipité (Capacité, aptitude à faire par hasard une découverte inattendue et à en saisir l'utilité). Il faut admettre que l’absurde ne soit pas une contradiction, une opposition à une chose qui serait bonne au prétexte qu’elle serait raisonnable ou logique. Il faut rechercher l’absurde.
Scott McCloud dans l’Art Invisible (Delcourt, 2007)) analyse l’ellipse entre deux cases de BD et reconnait six enchaînements possibles pour passer de l’une à l’autre en insistant sur l’appel à l’imagination du lecteur pour remplir le blanc entre les cases. Ces  enchainements sont "logiques", sauf le dernier qui juxtapose deux cases sans aucun lien entre elles. Il l’appelle «solution de continuité » et fait l’hypothèse que, les deux cases représentant deux éléments sans aucun lien, le lecteur établira finalement un sens, l’esprit humain étant programmé pour cela. L'intérêt est que cet enchaînement n'est pas disjoint des autres, mais présenté sur. le même plan, l'absurde devient une des formes logiques, et non son contraire.
       En cours aussi, l'absurde devrait pouvoir trouver sa place dans la réalité, sans signifier son contraire, mais un de ses aspects.
Il est possible que ce texte montre d'ailleurs qu’on peut être à la fois Mystérieux, Enigmatique et Absurde…

5 réponses à « 28. Dieu, Le père de Brice de Nice et Monsieur Lénigme »

  1. Avatar de
    Anonyme

    Oh, un texte! Je me le garde pour plus tard, pas le temps maintenant, ce sera mon petit plaisir de fin de week-end. Merci Baldred, je me réjouis d’avance à la lecture (non que je me lasse de Kipling…)

    bj92

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    1. Avatar de Baldred

      Merci, bonne lecture !

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  2. Avatar de
    Anonyme

    J’adore Scott Mc Cloud, l’analogie me parle. Belle manière de terminer mon week-end. Merci encore.
    BJ92

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  3. Avatar de
    Anonyme

    Baldred qui remonte la piste des surnoms à l’affut, en bon disciple de Kipling… ou peut-être est-ce l’inverse ? C’est profond, jubilatoire, avec ce qu’il faut de mystérieux. Merci… DIEU 😉

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    1. Avatar de Baldred

      Merci ! Normalement le prochain texte devrait s’intituler : L’élève est-il un ennemi honorable ? Question très kiplingienne, je l’avoue…

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