Evarra et ses Dieux (1890)
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Kipling a quitté l’Inde en 1890 pour devenir écrivain à Londres.
La scène se passe dans un Orient imaginaire où les hommes sont soumis au cycle des réincarnations.
Le poème est en vers blancs.
Traduction : par A.Savine et M. George-Michel, Chansons de la Chambrée, L’Edition Française Illustrée, 1920.(voir plus bas)
Evarra et ses Dieux
Lisez ceci :
Voici l'histoire d'Evarra — homme —
Faiseur de Dieux dans les contrées au-delà des mers.
Parce que la ville lui offrait son or,
Parce que les caravanes lui apportaient des turquoises,
Parce que sa vie était protégée par le Roi,
Afin qu'aucun homme ne le blesse, qu'aucun ne le vole,
Ou trouble son repos par le brouhaha des rues
Quand, las après son labeur, il façonna
Une image de son Dieu en or et en perles,
Avec un diadème de turquoise et des yeux humains,
Une merveille sous le soleil, connue de loin,
Et vénérée par le roi ; mais, ivre d’orgueil,
Parce que la ville se prosternait devant lui comme un Dieu,
Il écrivit au-dessus du sanctuaire : « Ainsi sont faits les Dieux,
« Et quiconque les fait autrement mourra. »
Et toute la ville le loua. . . . Puis il mourut.
Lisez ici l'histoire d'Evarra — homme —
Faiseur de Dieux dans les contrées au-delà des mers.
Parce que la ville n'avait aucune richesse à offrir,
Parce que les caravanes étaient pillées au loin,
Parce que sa vie était menacée par le Roi,
Et que tous les hommes le méprisaient dans les rues,
Il tailla la roche vive, dans la sueur et les larmes,
Et érigea un Dieu face à l'or du matin,
Une terreur sous le soleil, visible de loin,
Et vénérée par le roi ; mais, ivre d’orgueil,
Parce que la ville le suppliait de revenir,
Il grava sur le socle : « ainsi sont faits les dieux,
« Et quiconque les fait autrement mourra. »
Et tout le peuple le loua. . . . Puis il mourut.
Lisez ici l'histoire d'Evarra — homme —
Faiseur de Dieux dans les contrées au-delà des mers.
Parce qu’il vivait parmi des gens simples,
Parce que son village était entre les montagnes,
Parce qu’il s’enduisait les joues de sang de brebis,
Il tailla une idole dans un pin tombé,
Enduisit ses joues de sang, et cala un coquillage
Au-dessus de ses sourcils pour lui faire des yeux, et lui donna des cheveux
De mousse retombante, et de la paille tressée pour couronne
Et tout le village le loua pour son habileté,
Et lui apporta du beurre, du miel, du lait et du lait caillé.
C'est pourquoi, comme les acclamations le rendaient fou,
Il grava sur ce tronc : « Ainsi sont faits les dieux,
« Et quiconque les fait autrement mourra. »
Et tout le peuple le loua. . . . Puis il mourut.
Lisez ici l'histoire d'Evarra — homme —
Faiseur de Dieux dans les contrées au-delà des mers.
Car son Dieu décréta qu’un caillot de sang
Devait dévier d’un cheveu de la trajectoire du pouls,
Et lui irriter le cerveau ; Evarra fauchait seul,
Enveloppé de haillons, parmi le bétail dans les champs,
Comptant ses doigts, plaisantant avec les arbres,
Et se moquant de la brume, jusqu’à ce que son Dieu
Le contraigne au labeur. À partir de fumier et de cornes
Tombés dans la boue, il façonna un Dieu monstrueux,
Répugnant, difforme, couronné de touffes de plantain,
Et quand le bétail mugissait au crépuscule,
Il imaginait que c’était le tumulte de foules égarées,
Et hurlait parmi les bêtes : « Ainsi se font les dieux,
« Et quiconque les fait autrement mourra. »
A cela, le bétail mugit. . . . Puis il mourut.
Pourtant, à la fin, il parvint au Paradis,
Et y trouva ses quatre Dieux, et ce qu’il avait écrit ;
Et s’étonna, étant tout près de Dieu,
Quel imbécile sur terre avait fait de son labeur la loi divine,
Jusqu’à ce que Dieu dise en se moquant : « Ne te moque pas. Ce sont les tiens. »
Alors Evarra s’écria : « J’ai péché ! » — « Non.
« Si tu avais écrit autrement, tes Dieux
« Seraient restés dans la montagne et la mine,
« Et je serais privé de quatre dieux merveilleux,
« Et de ta loi encore plus merveilleuse, Evarra. La tienne,
« Serviteur des foules hurlantes et des vaches mugissantes. »
Sur ce, la bouche souriante, mais les yeux baignés de larmes,
Evarra chassa ses Dieux du Paradis.
Voici l’histoire d’Evarra — homme —
Créateur de Dieux dans des contrées au-delà des mers.
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Traduction : par A.Savine et M. George-Michel, Chansons de la Chambrée, L’Edition Française Illustrée, 1920.
EVARRA ET SES DIEUX
L ISEZ ici,
C'est l'histoire d'Evarra, homme
Faiseur de dieux dans les pays d'au delà de la mer.
Parce que la cité lui donna de son or,
Parce que les caravanes apportèrent des turquoises,
Parce que sa vie était sous la protection du Roi,
Afin que nul ne l'estropiât, que nul ne le volât
Ou troublât son repos par le bavardage dans les rues,
Quand il était las, après son travail,
Il fit une image de son Dieu en or et en nacre,
Avec un diadème de turquoises et des yeux humains,
Une merveille à la clarté du soleil, et dont on parla au loin,
Et que le Roi adora; mais, ivre d'orgueil,
Parce que la cité s'inclinait devant lui comme devant un dieu,
Il écrivit au-dessus du sanctuaire:
C'est ainsi que sont faits les dieux,
Et quiconque les fera autrement mourra.
Et toute la cité fit son éloge... Et alors il mourut.
Lisez ici l'histoire d'Evarra, homme
Faiseur de dieux dans les pays d'au delà de la mer.
Parce que la cité n'avait pas de richesses à donner,
Parce que les caravanes étaient pillées au loin,
Parce que sa vie était menacée par le Roi,
En sorte que tous lui montraient leur mépris dans les rues,
Il tailla le roc vif, avec sueur, avec larmes,
Et dressa un dieu à la face du matin doré,
Terrifiant sous la clarté du soleil, et qu'on voyait de loin,
Et que le Roi adora. Mais, ivre d'orgueil,
Parce que la cité le flattait pour le rappeler,
Il grava sur la plinthe ces mots :
Ainsi sont faits les dieux,
Et quiconque les fera autrement mourra.
Et le peuple le glorifia... Alors il mourut,
Lisez ici l'histoire d'Evarra, homme
Faiseur de dieux dans les pays d'au delà de la mer.
Parce qu'il vivait parmi un peuple simple,
Parce que son village était bâti parmi les montagnes,
Parce qu'il barbouillait ses joues du sang des brebis,
Il tailla une idole dans un pin tombé,
Il en barbouilla de sang les joues et enfonça un coquillage
Au-dessus des sourcils, en manière d'yeux, lui fit une chevelure
De fibres mousseuses, et lui couvrit le front d'une couronne de paille tressée.
Et tout le village le loua pour son talent,
Et lui apporta beurre, miel, lait et fromages;
Aussi, les applaudissements lui ayant fait perdre la tête,
Il traça sur cette souche ces mots:
C'est ainsi que sont faits les dieux,
Et quiconque les fera autrement mourra.
Et tout le peuple le loua... Alors il mourut.
Lisez ici l'histoire d'Evarra, homme
Faiseur de dieux dans les pays d'au delà de la mer.
Parce que son dieu décida qu'un simple caillot de sang
Déviât de l'épaisseur d'un cheveu du trajet assigné au pouls
Et lui troublât le cerveau, Evarra se mit à paître seul,
Vêtu de haillons, parmi les bestiaux de la campagne,
Comptant ses doigts, adressant des plaisanteries aux arbres,
Et narguant le brouillard, jusqu'à ce que son dieu
L'incitât au travail. Alors avec du fumier et des cornes
Trempées dans la boue, il fabriqua un dieu monstrueux,
Repoussant, informe, couronné de touffes de plantain,
Et quand, au crépuscule, les bestiaux mugissaient,
Il se figurait entendre la clameur de foules invisibles,
Et il hurlait parmi les bêtes :
C'est ainsi que sont faits les dieux,
Et quiconque les fera autrement mourra.
Sur quoi les bestiaux mugirent... Alors il mourut.
Toutefois il arriva enfin au Paradis,
Et il trouva ses propres dieux et ce qu'il avait écrit;
Et il s'émerveilla, étant tout près de Dieu,
Se demandant quel nigaud avait fait de son œuvre la loi de Dieu.
Enfin Dieu lui dit d'un ton moqueur: « Ne te moque pas. Tout cela est de toi. »
Alors Evarra s'écria: « J'ai péché. Non pas:
Si tu avais écrit autre chose, tes dieux
Seraient restés dans la montagne et dans la mine,
Et je serais appauvri de quatre dieux merveilleux
Et de ta loi plus merveilleuse encore, Evarra. A toi,
Serviteur des foules hurlantes, et du bétail mugissant. »
Sur quoi, le rire aux lèvres, mais les yeux humides,
Evarra jeta ses dieux hors du Paradis.
C'est là l'histoire d'Evarra, homme
Faiseur de dieux dans les pays d'au delà de la mer.
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Evarra and his Gods
Read here:
This is the story of Evarra—man—
Maker of Gods in lands beyond the sea.
Because the city gave him of her gold,
Because the caravans brought turquoises,
Because his life was sheltered by the King,
So that no man should maim him, none should steal,
Or break his rest with babble in the streets
When he was weary after toil, he made
An image of his God in gold and pearl,
With turquoise diadem and human eyes,
A wonder in the sunshine, known afar,
And worshipped by the King; but, drunk with pride,
Because the city bowed to him for God,
He wrote above the shrine: “Thus Gods are made,
“And whoso makes them otherwise shall die.”
And all the city praised him. . . . Then he died.
Read here the story of Evarra—man—
Maker of Gods in lands beyond the sea.
Because the city had no wealth to give,
Because the caravans were spoiled afar,
Because his life was threatened by the King,
So that all men despised him in the streets,
He hewed the living rock, with sweat and tears,
And reared a God against the morning-gold,
A terror in the sunshine, seen afar,
And worshipped by the King; but, drunk with pride,
Because the city fawned to bring him back,
He carved upon the plinth: “Thus Gods are made,
“And whoso makes them otherwise shall die.”
And all the people praised him. . . . Then he died.
Read here the story of Evarra—man—
Maker of Gods in lands beyond the sea.
Because he lived among a simple folk,
Because his village was between the hills,
Because he smeared his cheeks with blood of ewes,
He cut an idol from a fallen pine,
Smeared blood upon its cheeks, and wedged a shell
Above its brows for eyes, and gave it hair
Of trailing moss, and plaited straw for crown.
And all the village praised him for this craft,
And brought him butter, honey, milk, and curds.
Wherefore, because the shoutings drove him mad,
He scratched upon that log: “Thus Gods are made,
“And whoso makes them otherwise shall die.”
And all the people praised him. . . . Then he died.
Read here the story of Evarra—man—
Maker of Gods in lands beyond the sea.
Because his God decreed one clot of blood
Should swerve one hair’s-breadth from the pulse’s path,
And chafe his brain, Evarra mowed alone,
Rag-wrapped, among the cattle in the fields,
Counting his fingers, jesting with the trees,
And mocking at the mist, until his God
Drove him to labour. Out of dung and horns
Dropped in the mire he made a monstrous God,
Abhorrent, shapeless, crowned with plantain tufts,
And when the cattle lowed at twilight-time,
He dreamed it was the clamour of lost crowds,
And howled among the beasts: “Thus Gods are made,
“And whoso makes them otherwise shall die.”
Thereat the cattle bellowed. . . . Then he died.
Yet at the last he came to Paradise,
And found his own four Gods, and that he wrote;
And marvelled, being very near to God,
What oaf on earth had made his toil God’s law,
Till God said mocking: ‘Mock not. These be thine.’
Then cried Evarra: “I have sinned!”—“Not so.
“If thou hadst written otherwise, thy Gods
“Had rested in the mountain and the mine,
“And I were poorer by four wondrous Gods,
“And thy more wondrous law, Evarra. Thine,
“Servant of shouting crowds and lowing kine.”
Thereat, with laughing mouth, but tear-wet eyes,
Evarra cast his Gods from Paradise.
This is the story of Evarra—man—
Maker of Gods in lands beyond the sea.
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