F.22. For all we have and are

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                                   Pour tout ce que nous avons… (1914)


The Times (2 septembre 1914) > The Years Between
Kipling appelle aux armes. Il prévient depuis longtemps que cette guerre avec l’Allemagne va arriver et que l’Angleterre n’est pas prête. Cet appel alors que l’Allemagne progresse a été largement entendu. La comparaison des Allemands avec les Huns et ce surnom vient de ce poème. Les rumeurs d’atrocités réelles ou imaginaires commises en Belgique par les Allemands font de cette guerre qui commence une guerre de « civilisation », du moins dans sa description, rhétorique largement utilisée depuis pour masquer les visées impériales ou impérialistes.


Traduction :
— Par Victor Glachant,
Étude sur Rudyard Kipling, chantre de la Grande Guerre, Librairie de France 1922 sous le titre : La mobilisation anglaise.(voir plus bas)
—Par Jules Castier,
Kipling, Poèmes choisis par T.S. Eliot, Robert Laffont, 1949 ( voir plus bas)


Pour tout ce que nous avons…

Pour tout ce que nous avons et tout ce que nous sommes,
Pour le destin de nos enfants,
Levez-vous et partez en guerre.
Le Hun est à nos portes !
Notre monde a disparu,
Renversé par l’excès.
Il ne reste plus rien aujourd’hui
Que l’acier, le feu et la pierre !
Bien que tout ce que nous connaissions disparaisse,
Les anciens Commandements demeurent—
« Gardez le courage dans votre cœur,
Levez la main avec force. »

Une fois encore, nous entendons cette parole
Qui autrefois écœura la terre :—
« Nulle loi, si ce n’est l’Epée
Dégainée et sans frein. »
Une fois encore, elle unit l’humanité ;
Une fois encore, les nations s’avancent
Pour affronter, briser et enchaîner
Un ennemi fou et forcené.

Confort, satisfaction, joie,
Acquis lentement au long des âges,
Se sont flétris en une nuit.
Il ne reste plus que nous-mêmes
Pour affronter les jours nus
Avec une silencieux détermination,
À travers les périls et les désespoirs,
Renouvelés encore et encore.
Bien que tout ce que nous avons bâti disparaisse,
Les anciens Commandements demeurent—
« Gardez la patiente dans votre cœur,
Levez la main avec force. »

Nul espoir facile ni mensonges
Ne nous mèneront à notre but,
Mais un sacrifice de fer
Du corps, de la volonté et de l'âme.
Il n'y a qu'une seule tâche pour tous —
Une vie à donner pour chacun.
Que reste-t-il si la Liberté tombe ?
Qui meurt si l'Angleterre survit ?


§§§§§§§§§§§§§§§§§

Traduction de Victor Glachant, Étude sur Rudyard Kipling, chantre de la Grande Guerre, Librairie de France 1922 sous le titre : La mobilisation anglaise. Glachant adapte au moins autant qu’il traduit et modifie parfois considérablement les poèmes.
Texte de la conférence dans laquelle est intégrée le poème.
Le sous-titre est ajouté par Glachant :
Sursum Corda ! : latin liturgique : "levons les cœurs", mais qui évoque aussi le message de Raymond Poincaré à la chambre le 4 août 1914, terminé par : «  Hauts les cœurs ! »

« […]Dans la guerre qui s'engage, la France aura pour elle le droit dont les peuples non plus que les individus ne sauraient impunément méconnaître l'éternelle puissance morale. Elle sera héroïquement défendue par tous ses fils dont rien ne brisera devant l'ennemi l'union sacrée et qui sont aujourd'hui fraternellement assemblés dans une même indignation contre l'agresseur, et dans une même foi patriotique; elle est fidèlement secondée par la Russie son alliée, elle est soutenue par la loyale amitié de l'Angleterre, et déjà de tous les points du monde civilisé viennent à elle les sympathies et les vœux, car elle représente aujourd'hui une fois de plus devant l'univers la Liberté, la Justice et la Raison.
HAUT LES CŒURS! ET VIVE LA FRANCE!
Paris, le 4 Août 1914
RAYMOND POINCARE"


"[…]C’est l'heure de la mobilisation générale. Après la Belgique, l'Angleterre, sans hésiter, se range à nos côtés. Haut les cœurs! » s'écrie le Président de la République française, Raymond Poincaré. Et voici que, sur l'autre rive de la Manche, Kipling profère, répète le même appel aux armes: Sursum corda !

LA MOBILISATION ANGLAISE
(Sursum corda!)

…Pour ce que nous avons, pour tout ce que nous sommes,
pour l'avenir (1) de nos enfants,
levez-vous, faites face au conflit !... Femmes, hommes,
haut les cœurs !... Soyez triomphants !...

Notre monde a passé, renversé d'un caprice:
le Hun grimace à notre seuil !...
Halte-là! halte-là! tourbe dévastatrice
que guettent défaites et deuil !

Rien ne compte aujourd'hui, rien que l'acier, la pierre,
le feu !... "Quand s'évanouirait tout
ce que nous avons connu, la règle austère
subsiste, et rien ne prévaudrait:

Soldat, maintiens ton cœur ferme en toute vaillance,
lève en toute force ton bras !
»
Nulle loi, que l'épée hors du fourreau (2), la lance,
le canon... ou le coutelas !…

Honte à la Germanie ! Honneur à l'Angleterre !
Pour la protéger, tous debout !
Le mot revient, qui fit jadis pâlir la terre :
« La Guerre! la Guerre! la Guerre !,
Les peuples vont encore affronter l'adversaire
que d'âpres chefs ont rendu fou,
qu'ils poussent devant eux pour inonder la sphère,
pour tout asservir à leur joug !

Contentement, bonheur, et bien-être, et richesse,
gain (3) des âges, se sont flétris
en une nuit !... Pour nous, risques, périls, détresse;
pour les Hors la Loi, le mépris !

L'ancien Commandement, quand nos œuvres entières
disparaîtraient, ne périt pas:
« Tiens ton cœur patient en ces tâches guerrières,
lève en toute force ton bras !»

Mensonge, illusions, qui vous prenaient pour cible,
au but ne sauraient nous mener !...
De corps, de volonté sacrifice inflexible!
Vie et biens, tout abandonner !...

Qui donc reste debout, si la Liberté tombe
au calvaire qu'elle gravit?
Qui meurt, qui croit mourir, s'il songe dans sa tombe
que la Vieille Angleterre vit?

(1) VARIANTE: « pour le destin. »
(2) Le texte ajoute « et sans contrôle »
(3) Dans le texte « gain lentement accumulé des âges».


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Traduction en vers rimés de Jules Castier, Kipling, Poèmes choisis par T.S. Eliot, Robert Laffont, 1949.

« POUR TOUT CE QU'AVONS, TOUT CE QUE NOUS SOMMES >>
(1914)

Pour tout ce qu'avons, tout ce que nous sommes,
Pour le destin de nos enfants,
Debout pour la guerre, ainsi que des hommes,—
Les Huns s'approchent, menaçants!
Notre monde, ainsi qu'un vieux rêve, a fui,
Dans le néant de sa poussière :
Du passé qui meurt, il reste aujourd'hui
Le feu, le fer, et l'âpre pierre.

Si tout ce qu'on sut n'est que rien subtil,
Les Lois d'antan sont toute amorce :
" Conserve la foi dans ton cœur viril,
Lève la main en pleine force."

Une fois encor le vieux mot s'élève,
Qu'on n'entendit, jadis, que trop :
" Il n'est point de loi, que celle du glaive
Que rien ne tient en son fourreau."
Une fois encor, prises dans ses lacs,
Les nations que nul ne plie,
Vont briser l'essor, et clamer le glas
D'un ennemi pris de folie.

Le confort, et l'aise, et le pur délice,
Le gain repris au temps jaloux,—
Tout a disparu dans la nuit complice.
Car il n'est demeuré que nous
Faisant face aux jours dans leur nudité,
Silencieux, le cœur rebelle,
Parmi le péril et l'émoi dompté
Qui revient et se renouvelle.

Si tout ce qu'on fit n'est que rien subtil,
Les lois d'antan sont toute amorce :
"Conserve la foi dans ton cœur viril,
Lève la main en pleine force."

Car ce n'est le mensonge ou l'espoir factice
Qui mèneront au but vanté—
Mais la main de fer du pur sacrifice
De corps, d'âme, et de volonté.
Il n'est qu'un devoir pour nous tous, sans nombre,
Qu'un don, pour tous, au clair profit.
Qui tient encor si la Liberté sombre?
Qui meurt, si l'Angleterre vit?



§§§§§§§§§§§§§§§§§


For all we have and are
1914

For all we have and are,
For all our children’s fate,
Stand up and take the war.
The Hun is at the gate!
Our world has passed away
In wantonness o’erthrown.
There is nothing left to-day
But steel and fire and stone!
Though all we knew depart,
The old Commandments stand—
“In courage keep your heart,
In strength lift up your hand.”

Once more we hear the word
That sickened earth of old:—
“No law except the Sword
Unsheathed and uncontrolled.”
Once more it knits mankind
Once more the nations go
To meet and break and bind
A crazed and driven foe.

Comfort, content, delight,
The ages’ slow-bought gain,
They shrivelled in a night.
Only ourselves remain
To face the naked days
In silent fortitude,
Through perils and dismays
Renewed and re-renewed.
Though all we made depart,
The old Commandments stand:—
“In patience keep your heart,
In strength lift up your hand.”

No easy hope or lies
Shall bring us to our goal,
But iron sacrifice
Of body, will, and soul.
There is but one task for all—
One life for each to give.
What stands if Freedom fall?
Who dies if England live?

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