Les Dieux des titres de cahiers d’écriture (1919)
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Titres alternatifs : The Gods of the Copybook Margins, Maxims of the Market Place.
Le poème fait partie de la sélection de T.S.Eliot
Traduction de J.Castier, Kipling, Poèmes choisis par T.S Eliot, Robert Laffont 1949.(voir plus bas)
Les cahiers d’écriture des écoliers anglais avaient en haut de page des proverbes et des maximes qu’il fallait recopier. (une illustration sur la page wikipedia consacrée à ce poème)
Les Dieux des titres de cahiers représentent la sagesse populaire des maximes et proverbes, les "vérités éternelles", empruntés aux sermons ou à la Bible, sagesse qu'une page de copie devait faire entrer dans le crâne des écoliers. Ces Dieux éternels s’opposent aux nouveaux Dieux du Marché, représentant les nouveautés sociales et politiques, novatrices et donc dangereuses. Le très conservateur Kipling qui s’oppose aux libéraux comme aux suffragettes utilise le très réactionnaire argument du « bon sens ». Le lecteur anglais reconnait les allusions contemporaines de la fausse évolution de la Terre dans les temps géologiques de cette pseudo évolution.
— Le Cambrien : allusion à Lloyd George, premier ministre libéral d’origine galloise, Cambria en latin.
— Le Feminien : temps géologique inventé qui évoque le mouvement pour l’émancipation des femmes.
— Le Carbonifère, autre détournement qui renvoie au charbon et aux mouvementx syndicaux, en particulier celui des mineurs.
Race : le mot a encore chez Kipling le sens de « peuple » mais véhicule sans doute déjà les connotations ultérieures.
Uplift, Vision, Breadth of Mind, March, of Mankind : Pour Kipling, vocabulaire des « idées creuses » libérales.
Stilton : allusion à l’imagerie populaire qui dit que la lune est faite de fromage vert, le Stilton est un fromage anglais.
Autres allusions à des proverbes populaires :
—Si les souhaits étaient des chevaux, les mendiants voudraient monter.
—Si les cochons avaient des ailes
—Préférez le diable que vous connaissez à celui que vous ne connaissez pas
—Voler Peter pour payer Paul
— La truie lavée se vautre dans la soue
Le salaire du Péché est la Mort : Citation biblique Romains 6:23
Comme un chien qui retourne à son vomi : citation biblique Proverbes 26:11
Les Dieux des Titres de Cahiers d’Écriture
Au fil de mes incarnations, à travers les âges et les races,
J’accomplis les prosternations de rigueur devant les Dieux du Marché.
À travers mes doigts pieusement joints, je les vois prospérer puis décliner,
Et les Dieux des Titres de Cahiers d’Écriture leur survivent à tous .
Nous vivions dans les arbres lorsqu’ils nous ont rencontrés. Ils nous enseignèrent, une chose après l’autre,
Que l’Eau nous mouillerait à coup sûr, tout comme le Feu nous brûlerait à coup sûr :
Mais nous les avons trouvés dépourvus d’Elévation, de Vision et de Largeur d’Esprit,
Nous les avons donc laissés enseigner aux gorilles tandis que nous suivions la Marche de l’Humanité.
Nous avancions au gré de l’Esprit. Eux ne changèrent jamais de rythme,
N’étant portés ni par les nuages ni par le vent, comme les Dieux du Marché,
Mais ils rattrapaient toujours notre progrès, et bientôt la nouvelle nous parvenait
Qu’une tribu avait été anéantie sur son champ de glace, ou que les lumières s’étaient éteintes à Rome.
Ils étaient complètement étrangers aux Espoirs sur lesquels notre Monde est fondé,
Ils niaient que la Lune fût du Stilton ; ils niaient même qu’elle fût hollandaise ;
Ils niaient que les Vœux fussent des Chevaux ; ils niaient qu’un Cochon eût des Ailes;
Nous avons donc vénéré les Dieux du Marché qui nous promettaient toutes ces belles choses.
À l’époque où se formaient les mesures Cambriennes, ils promettaient une paix éternelle.
Ils jurèrent que, si nous leur remettions nos armes, les guerres entre tribus cesseraient.
Mais lorsque nous nous sommes désarmés, Ils nous vendirent et livrèrent, ligotés, à notre ennemi,
Et les Dieux des Titres de Cahiers dirent : « Mieux vaut s’en tenir au diable que vous connaissez ».
Sur les premiers grès du Feminien, on nous promit la Meilleure Vie
(Qui commençait par aimer son prochain et finissait par aimer sa femme)
Jusqu’à ce que nos femmes n’aient plus d’enfants et que les hommes perdent raison et foi,
Et que les Dieux des Titres de Cahiers disent : « Le Salaire du Péché est la Mort. »
À l'époque du Carbonifère, on nous avait promis l'abondance pour tous,
En dépouillant certains Pierre pour payer un Paul collectif;
Mais, bien que nous ayons eu beaucoup d'argent, il n'y avait rien que notre argent puisse acheter,
Et les dieux des Titres de Cahiers dirent : « Si tu ne travailles pas, tu meurs»
Puis les Dieux du Marché s'effondrèrent, et leurs sorciers aux paroles mielleuses se retirèrent,
Et même les cœurs les plus vils s'humilièrent et commencèrent à croire qu’il était vrai
Que tout ce qui brille n'est pas d'or, et que deux et deux font quatre –
Et les Dieux des Titres de Cahiers vinrent en boitant pour l'expliquer une fois de plus.
Comme il en sera à l’avenir, il en était ainsi à la naissance de l’Homme.
Il n’y a que quatre certitudes depuis que le Progrès Social a commencé.
Que le Chien retourne à son vomi et la Truie retourne à sa fange,
Et que le doigt bandé du Fou brûlé retourne en vacillant vers le Feu ;
Et qu’une fois cela accompli, lorsque ce nouveau monde audacieux commencera
Quand tous les hommes seront payés pour exister et qu’aucun ne devra payer pour ses péchés,
Aussi sûrement que l’Eau nous mouillera, aussi sûrement que le Feu nous brûlera,
Les Dieux des Titres de cahiers reviendront, avec la terreur et le carnage !
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Traduction de J.Castier, Kipling, Poèmes choisis par T.S Eliot, Robert Laffont 1949.
Le projet de traduction de Castier est d'adapater la prosodie anglaise à la traduction poétique française, ici l'alexandrin. Il multiplie les élisions, en s'autorisant des Barrack Room Ballads, mais en les utilisant pour des poèmes qui n'utilisent pas le langage populaire, ce qui en fausse la réception.
LES DIEUX DES EN-TÊTES DE CAHIERS
(1919)
En r'voyant mes incarnations, par tous les temps où j'ai passé,
Je me prosterne ainsi qu'il sied devant les Dieux du Grand’ Marché.
Je r'garde entre mes doigts, pieus'ment: j'les vois fleuris, et puis tombants:
Les Dieux des En-têt's de Cahiers sont ceux qui dur'nt le plus longtemps.
Nous vivions dans les arbr's, d'abord. Ils nous ont montré peu à peu
Que l'eau mouill'rait, pris' par dehors, de mêm' que brûl'rait cert' le feu;
Mais ils manquaient pour nous d'Vision, d'Largeur de Vue, d'Espace, en somme;
Alors, les laissâm's aux Gorill's, pour suivre, nous, la March'des Hommes.
Nous allions, nous, comm' va l'Esprit. Mais eux, leur pas n'a point changé,
Car ils ne tournent point aux vents, comm' font les Dieux du Grand Marché.
Mais ils suivaient tous nos progrès : bientôt nous parvenait rumeur
Qu'un' tribu sombrait sur l'isberg, que la lumière, à Rom', se meurt.
Aux grands Espoirs dont l'Mond' se leurre, ils restaient toujours étrangers,
Niant qu'la Lune soit en beurre, et niant qu'on la puiss' manger;
Niant qu'les Désirs soient des Ch'vaux, niant qu'les Porcs sent'nt bon comm' roses.
Aussi, suivîm's Dieux du Marché, qui eux, promett'nt tout’s ces bell's choses.
Dès l'âg' lointain du Cambrien, Ils ont promis la paix, sans plus.
Pourvu qu'nous leur cédions nos arm's, cess'raient les guerr'sentre tribus.
Mais, un' fois désarmés, nous ont vendus, pris, pieds et poings liés...
Les Dieux des Cahiers nous ont dit : « Gardez votr' Diable familier ».
Aux jours des Premiers Grès formés, on nous promit un' vie pour l'âme
(Aimer l'prochain, en premier lieu, et finir par lui prendr' sa femme).
Si bien qu'nos femm's n'eur'nt plus d'enfants, les homm's, sans foi, perdir'nt l'effort...
Les Dieux des Cahiers nous ont dit : « L'Péché a pour Salair' la Mort. »
A l'époq' du Carbonifèr', bombanc' promise, grâce au sol:
En dépouillant un Pierr' tout seul au grand profit d'la mass' des Paul.
Avions d'l'argent à pleines mains mais n'trouvions rien pour notre argent...
Les Dieux des Cahiers nous ont dit : « Si tu n'travaill's, la mort te prend.»
Les Dieux du Marché perdir'nt pied, avec leurs magiciens loquaces,
Et tous les cœurs, humiliés, se mir'nt à voir le vrai en face:
Tout ce qui brille n'est pas Or, et Deux et Deux font toujours Quatre, —
Les Dieux des Cahiers sont venus, tout boitillant, nous le rebattre.
Comme il en s'ra dans l'avenir, il en était, dès l'jour natal,
Il n'est que quatre chos's certain's, depuis l'premier Progrès Social:
Le chien retourne à son Vomi, la Truie à son fumier puant,
Le Sot qui s'est brûlé un doigt revient au Feu incontinent;
Et, cela fait, quand commenc'ra l'meilleur, le plus nouveau des mondes,
Où tous seront payés pour vivre, où nul ne paie ses faut's immondes,
Aussi sûr'ment que l'Eau nous mouill', que l'Feu nous cingle en sa chaleur,
Les Dieux des Cahiers reviendront, avec le Massacre et l'Horreur!
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The Gods of the Copybook Headings
1
As I pass through my incarnations in every age and race,
I make my proper prostrations to the Gods of the Market Place.
Peering through reverent fingers I watch them flourish and fall,
And the Gods of the Copybook Headings, I notice, outlast them all.
2
We were living in trees when they met us. They showed us each in turn
That Water would certainly wet us, as Fire would certainly burn:
But we found them lacking in Uplift, Vision and Breadth of Mind,
So we left them to teach the Gorillas while we followed the March of Mankind.
3
We moved as the Spirit listed. They never altered their pace,
Being neither cloud nor wind-borne like the Gods of the Market Place,
But they always caught up with our progress, and presently word would come
That a tribe had been wiped off its icefield, or the lights had gone out in Rome.
4
With the Hopes that our World is built on they were utterly out of touch,
They denied that the Moon was Stilton; they denied she was even Dutch;
They denied that Wishes were Horses; they denied that a Pig had Wings;
So we worshipped the Gods of the Market Who promised these beautiful things.
5
When the Cambrian measures were forming, They promised perpetual peace.
They swore, if we gave them our weapons, that the wars of the tribes would cease.
But when we disarmed They sold us and delivered us bound to our foe,
And the Gods of the Copybook Headings said: "Stick to the Devil you know."
6
On the first Feminian Sandstones we were promised the Fuller Life
(Which started by loving our neighbour and ended by loving his wife)
Till our women had no more children and the men lost reason and faith,
And the Gods of the Copybook Headings said: "The Wages of Sin is Death."
7
In the Carboniferous Epoch we were promised abundance for all,
By robbing selected Peter to pay for collective Paul;
But, though we had plenty of money, there was nothing our money could buy,
And the Gods of the Copybook Headings said: "If you don't work you die."
8
Then the Gods of the Market tumbled, and their smooth-tongued wizards withdrew,
And the hearts of the meanest were humbled and began to believe it was true
That All is not Gold that Glitters, and Two and Two make Four–
And the Gods of the Copybook Headings limped up to explain it once more.
9
As it will be in the future, it was at the birth of Man
There are only four things certain since Social Progress began.
That the Dog returns to his Vomit and the Sow returns to her Mire,
And the burnt Fool's bandaged finger goes wabbling back to the Fire;
10
And that after this is accomplished, and the brave new world begins
When all men are paid for existing and no man must pay for his sins,
As surely as Water will wet us, as surely as Fire will burn,
The Gods of the Copybook Headings with terror and slaughter return!
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