( Il est conseillé de (re)lire 15. Ethologie scolaire 3 avant de s'aventurer ici)
J’ai déjà parlé de B, et de comment je l’ai perdue.
Ce regret, cet échec a biaisé mon récit. Il reste authentique mais j’ai certainement pointé le mauvais projecteur au mauvais endroit, ou bien la véritable histoire de B, l’élève, ne commence ni ne se termine là où je le croyais.
B a donc dit « non », elle ne donnerait pas la réponse pourtant inscrite, pourtant juste sur sa feuille. J’ai mis tout mon poids de prof, d’adulte pour l’y obliger, elle a cédé. En fait la vraie histoire commence sans doute ici, et rejoint le mythe, qu’on reconnait toujours trop tard. M’a-t’elle seulement dit : « non » ? Sans doute pas, plus sûrement une formule, ou peut-être un geste, une moue, un regard qui signifiait «non » que j’ai reçu comme un « non », d’autant plus NON que son refus n’était motivé ni par l’ignorance ni par le défi puisque la réponse était copiée sur sa feuille, bien en évidence, devant elle, qu’elle était juste et que je le savais.
Et elle le savait aussi puisque le contrat explicite, dans cette classe « de niveau » le plus faible, était que je ne posais une question que si je savais que l’élève savait la réponse ; soit qu’il me l’avait déjà donnée sans s’en rendre compte, soit que je l’avais déjà formulée peu de temps auparavant, les yeux dans les yeux dans un échange avec ce même élève ; ou bien, comme c’était le cas ce jour-là pour B, que j’avais pu lire sa réponse à l’envers avec ce talent que les profs partagent, dit-on, avec les redoutables commerçants levantins qui savent lire à l’envers toutes les informations que le naïf occidental pose sur le bureau. Les élèves savaient alors que l’enjeu n’était pas le vrai ou le faux, la réussite ou l’échec mais la peine qu’ils prenaient à suivre la piste que j’éclairais devant eux et que mille exemples avaient démontré sans embranchement foireux ni chausse-trappe jusqu’au but qui les attendait, bien éclairé, à sa place, depuis le début à portée de leur main.
Alors quand B, qui avait jusque là montré tous les signes d’un retour prudent mais avéré vers une pratique scolaire vertueuse me balança un refus d’obstacle de poney capricieux, je sortis l’artillerie.
J’ai dit qu’après cet affrontement dont je ne pensais être sorti qu’à moitié victorieux, elle sembla un moment apprivoisée puis cessa petit à petit d’exister, retourna à sa transparence originelle avant de disparaître complètement. Sans jamais me déranger, sans ostentation, sans provocation, sans dire non, sans rien dire, elle préférait ne pas faire ce que je lui demandais. Elle échappait à mes stratégies persuasives habituelles. Elle n’écrivit plus rien que je puisse lui demander de lire, que je puisse corriger, ne laissa plus de traces que je puisse interroger et tenter de suivre. Elle fit ce que font certains élèves, elle se mit hors d’atteinte à un âge où il est encore très difficile de ne pas exister. Sa copine F, elle, ne faisait rien, réaction largement répertoriée et documentée dans les annales scolaires, tandis que B ne faisait pas. Nuance évidente que pourtant je ne parviens pas à mettre en mots. La différence pourtant essentielle entre ne rien faire et ne pas faire, comme dans les rêves friables, m’échappe au moment où je crois la saisir.
Je connais toutes les répliques, toutes les excuses, tous les langages utilisés pour ne pas faire, même la redoutable cape d’invisibilité de la paresse, mais je ne pouvais me douter que B se tenait, à mon insu, à l’avant-garde des théories de l’anti pouvoir.
J’appris que B. disloquait le Système en préférant ne pas participer, usant de son anti pouvoir pour combattre la domination sans chercher à prendre le pouvoir à sa place, mais à refuser et à dissoudre les rapports de domination, réalisant le programme annoncé par J. Holloway dans le livre qu’il lui a consacré, sous-titré «changer le monde sans prendre le pouvoir».
Voilà ce que faisait B, avec ses cheveux soigneusement lissés aux plaques et son regard triste que G.L Borges qualifie de manière fort borgésienne de « triste et véritable qui nous montre cette inutilité essentielle, qui est l’une des ironies quotidiennes de l’univers». J’ai assuré un peu vite que je l’avais perdue, sans considérer que c’était peut-être moi qui m’était perdu.
Oui, je sais, moi aussi ça m’a un peu surpris que Borges et Holloway puissent parler de B. Mais un événement que j’aborderai plus loin me révéla que B. était très célèbre, que son étrange comportement avait déjà fait couler beaucoup d’encre, et depuis longtemps, chacun proposant sa propre explication, sans que je comprenne tout de suite comment ils pouvaient la si bien connaitre, et se pencher avec un air entendu sur son abstention de faire son travail le plus élémentaire : copier les cours, elle qui au départ avait cette grande écriture ronde qui est devenue la norme de tant d’écritures de filles, et sa disparition finale.
La bibliographie concernant B est tout simplement effarante et touche de nombreuses disciplines : philosophie, société, politique, psychiatrie, psychanalyse, littérature même, et donc la pédagogie.
Je ne peux en donner qu’un bref panorama à la volée, les personnes soucieuses d’approfondir se reporteront à la bibliographie jointe, ou à la synthèse magistrale de Gisèle Berkman, L’Effet B: philosophes lecteurs. Par où commencer ?
— J. Desmarais par exemple affirme que l’attitude de B à mon égard« is a story of a passive résistance » (en anglais, le cas B est international). Il ne s’agit pas de la simple résistance d’une élève qui refuse les tâches mais d’une forme paradoxale de résistance qui ne prend jamais la forme d’une revendication explicite. Par sa passivité, B ne conquiert aucun pouvoir mais rend mon pouvoir inopérant, sans violence, sans contre-projet.
—Maurice Blanchot, mort pourtant bien avant la naissance de B, est plus subtil : B, élève de 5e je le rappelle, n’est pas une figure de la résistance, de l’affirmation d’une liberté, mais exprime «l’abandon de soi, , le renoncement à l’identité» d’autant plus imparable qu’il agit «comme une abstention qui n’a pas été décidée, qui précède toute décision ». Abstention, abandon, jusqu’à la disparition, c’était inexplicablement bien elle.
— Même Gilles Deleuze, surtout Deleuze, toujours radical, avait reconnu en B avec ses sneakers dorées, rien moins qu’un nouveau type humain : « sans qualités, sans passions, sans propriétés, sans particularité », ce qui me paraitrait exagéré si en effet B n’avait pas petit à petit évolué, ou peut-être plutôt régressé vers cet inquiétant portrait qu’en peint Deleuze dont on ne sait pas trop s’il relève du Messie ou de Godot. La position très conceptuelle de Deleuze a d’ailleurs été critiquée pour avoir privilégié la Révélation, l’Avènement de B, en négligeant sa Disparition. Rancière d’ailleurs se demande, et moi aussi, où va Deleuze en transformant B, mon élève, en concept philosophique.
— Puis vint Giorgio Agamben. Pour lui B et ses ongles rongés est une figure de la puissance, la puissance de ne pas actualiser une possibilité, de refuser de se convertir en acte. B ne dit plus « non », elle a glissé dans la zone où pouvoir faire et pouvoir ne pas faire restent simultanément ouverts : « a zone of indistinction between yes and no”. Pour simplifier et ne pas oublier Aristote : la puissance réside dans la possibilité de son non-emploi, ergo B était la Puissance. Bojesen, Allen et moi lui objectons d’ailleurs que la disparition finale de B n’est pas une liberté dans la vie, mais une liberté hors de la vie, ce qui constitue un rappel salutaire à ne pas s’embarquer dans des Himalayas conceptuels sans oxygène.
— Robert Donald Spector est plus mesuré, et plus près de la réalité : comment comprendre l’existence de B et son goût pour le noir dans le monde scolaire ? Sa réponse m’est séduisante : si la conduite de B n’est pas explicable par les critères ordinaires psychologiques, sociaux ou rationnels, c’est que B est absurde aussi longtemps qu’on cherche à normaliser son comportement, ce qui me parait très sage dans la mesure où il fait glisser l’analyse moins sur B que sur le monde qui l’entoure, avec cette conclusion qui dépasse sans doute le propos de Spector : n’est-ce pas plutôt le monde qui est absurde ? Ou moi…. ?
— M.P Rogin fait de B et sa trousse Ben marquée « trousse de survie » une analyse presque inverse : a priori B est le produit d’un monde social déterminé par le travail et les rapports de pouvoir, son attitude de retrait, de non utilisation des outils scolaires les plus matériels est une critique de la stérilité et de l’impersonnalité de la société marchande que, même à mon corps (très) défendant, je représente.
— H.B Franklin n’est pas loin de canoniser B qui, il est vrai, sous un certain éclairage a effectivement un visage de Madonne : son retrait qui confine à une assomption en fait une figure de salut ou de révélation qui met en crise les valeurs du monde ordinaire.
Je ne reviens pas sur le concept d’anti pouvoir défendu par Holloway et termine cet étrange panorama des lectures de B par Mordecai Marcus. Il prétend tout simplement que B et sa mère qui semble être sa grande sœur est mon double psychologique, ce qui nous rapproche de ma typologie des ennemis. Ce cher Mordecai ne lésine pas : B n’est pas l’Autre, la réfractaire, l’ennemie ni même la folle du système : Elle est la projection extérieure de ce que je ne peux moi-même accomplir (prétend-il). B radicalise ce que je réprime : l’impossibilité de continuer à fonctionner normalement dans cet univers ( je lui concède ce point).
. B n’est pas une élève rebelle, réfractaire ou simplement passive, elle serait mon double obscur, mon sosie maléfique mon doppelgänger sans ombre ni reflet. B est mon William Wilson, le Hyde de mon Jekyll, le portrait de mon Dorian Gray avant que Kipling après Poe, Stevenson et Wilde le fasse à sa façon.
B, de sa place au 2e rang droite contre le mur de ma salle du premier étage face le CDI et l’escalier maudjit est un mythe.
J’ai bien failli ne pas le réaliser jusqu’à ce qu’Olivier Nora, chassé par Bolloré pour avoir préféré ne pas publier une créature bolloréenne, donne son nom à sa nouvelle maison d’édition : B, enfin plus exactement Bartleby.
Car B, l'élève est évidemment Bartleby the Scrivener, vous l’aviez compris.
« Un nom aussi littéraire qu’ironique. Nouvelle d’Herman Melville publiée en 1853, Bartleby raconte comment un clerc de notaire modèle refuse progressivement d’effectuer les tâches qui lui sont demandées et même de sortir de l’étude, où il finit par dormir, mangeant uniquement des biscuits au gingembre. En disant systématiquement à son patron : « I would prefer not to » (« Je n’aimerais autant pas »). Un personnage qui a inspiré les théories de l’anti pouvoir. » Nicole Vulser, Le Monde du 17 août.
La traduction de la célèbre formule est moins assurée que ce que présente l’article : « Je préférerais ne pas le faire » / « Je préférerais pas » (Pierre Leyris) ; « Je préférerais n’en rien faire » / « J’aimerais mieux pas » (Michèle Causse) ; « Je préférerais pas » (Jean-Jacques Mayoux) ; « Je préférerais ne pas » (Jean-Yves Lacroix) ; « Je ne préférerais pas » (Philippe Jaworski) ; « J’aimerais mieux ne pas le faire » (Bernard Hœpffner). Le « I would prefer not to » que répond le copiste Bartleby à toute demande d’un travail qu’il fait pourtant à la perfection est aussi énigmatique que les raisons de son auteur de le proférer. Les raisons de Nora paraissent plus claires et permettent à Nicole Vulser de ne retenir qu’une des nombreuses interprétations du personnage et de sa phrase en parlant de l’anti pouvoir : une position de repli, hors d’atteinte de la logique de domination : ce n’est pas oui , ce n’est pas non, c’est « I would prefer not to ». Position qui serait magnifique si Bartleby réduit à rien, lui qui n’était déjà plus grand-chose, ne mourait à la fin, « les yeux ouverts », sur rien.
j’espère que Nora sait ce qu’il fait en choisissant ce nom et qu’il connaitra un autre destin que Bartleby.
J’espère que B connaitra aussi un autre destin que Bartleby. Et moi un autre rôle que celui du narrateur de l’histoire de Melville, à mon avis l’élément le plus ignoré de ces analyses, sauf bien sûr de Mordecai Marcus. Car le narrateur, tour de force de Melville, est déjà kafkaïen, lézardant le monde par sa description méticuleuse et folle de ce qu’il préfère ne pas faire pour affronter Bartleby, révélant sa propre vacuité en voulant décrire celle de son personnage, Le narrateur épuise son sujet, sa parole use Bartleby à mesure qu’il décrit avec toujours plus de précisions Bartleby, son comportement incompréhensible et plus encore ses propres réactions qu’il semble éprouver pour la première fois. Bartleby est l’accident qui déforme le narrateur, le fait exister, agir, se regarder et parler.
B est mon accident.
Comme le narrateur de Bartleby, je l’épuise à vouloir comprendre ce qui est sans doute moins en elle qu’en moi, et sans doute moins en moi que dans la relation pédagogique.
J’aurais souhaité conclure ainsi, sincèrement, mais tel le narrateur de Bartleby je préfère ne pas m’arrêter de comprendre B ou bien mourir en essayant.
Il faudra donc revenir sur B, Bartleby, son narrateur et moi. Car si B est Bartleby , le narrateur est moi, prof, et je vous prie de ne pas prendre ça pour un compliment
Bibliographie indicative, juste pour dire que Melville a inventé un mythe moderne, et que chacun est libre d'aller y butiner. J’ai beaucoup lu Melville en m’arrêtant toujours sur le seuil de la compréhension, certain de l’avoir à portée de main, et toujours déçu. Comme pour Moby Dick, qu’avait donc Melville pour bousiller une vraie histoire à ce point et laisser tant de commentateurs ? Si j'ai un peu simplifié et tordu certains, j'espère n'an avoir trahi aucun.
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