« Il y a du bruit et du silence, et le silence absorbe le bruit, c’est comme aux enterrements. » Louis Calaferte, C’est la guerre.
J’ai, hélas, pris trop tardivement l’habitude de déranger mes élèves à l’instant où je les sentais enfin au travail. Si j’avais su, j’aurais commencé la guerre du bruit bien avant.
Ainsi, quand je les sentais bien engagés dans ce que je leur avais demandé, je commencai à les bombarder de questions idiotes ou de sur-consignes stupides, ou bien je sortais ma figurine de moto et la faisait rouler sur leur table, leur devoir ou leur tête en faisant le bruit du moteur avec ma bouche, jusqu’à ce qu’ils me demandent, gentiment mais fermement, de me taire et de les laisser travailler. La qualité du silence ainsi mutuellement reconnue et établie, il devenait plus facile de l’obtenir quand c’est moi qui travaillait pour eux. Parce que pour qu’il y ait du silence, encore faut-il l’entendre.
La classe silencieuse n’existe pas, sauf peut-être au cœur du mois d’août.
Bruit du glissement des peaux sur le papier, les tables, bruit des quatre couleurs, des chaussures sous les tables, plastique des semelles contre plastique des revêtements de sol ou plus crissé sur les dalles, ou plus sonore des parquets, bruit des quatre couleurs, bruits clandestins qui débordent par les fenêtres ouvertes ou la minceur des cloisons, des doigts à l’aveugle farfouillant la trousse, bibelots sonores, des respirations naturelles ou jouées, des chutes d’objets scolaires, plus rarement mais avec quel succès des corps balancés sur sa chaise. Bruits des souffles, des soupirs en symphonies aphones, d’un reniflement, puis deux, puis cent, bruit des 4 couleurs, ou raclement de gorge de fin d’exercice, de feuilles alignées ou froissées, silence trop silencieux de la triche, bruit du stylo lâché-j-ai-fini, bruit des corps organiques pas toujours honnêtes, bruits des pensées, rumeur de fin qui monte lentement et émousse graduellement le coup d’œil; le regard, le chut. Bruit d’un 4 couleurs, puis deux puis cent, bruit des chuchotements de moins en moins coupables.
Et je parle là d’une classe silencieuse, du bruit d’une classe qui travaille.
Pas plus que la mer une classe ne peut être silencieuse (oui Cousteau était sourd, ou assourdi, un accident de décompression vraisemblablement) : ou alors comme en mer c’est mauvais signe, suspens avant la tempête. Silence de la classe interrogée qui attend que soit désignée la victime, silence au tableau, crucifixion muette, silence des yeux bavards, silence des absents absents, des absents présents, des transparents, silence de la peur, de l’angoisse, de l’attente de son nom pour aller au tableau. Silence de la terreur. Silence du sommeil.
Je désapprouve la méthode qui consiste à attendre le silence complet avant d’autoriser les élèves à s’asseoir. C’est un silence de mauvaise qualité et peu durable qui m’évoque un bâillon mal posé. De plus, donner à la classe le pouvoir de décider du début du cours me paraît un bien mauvais conseil pour un débutant, et un bien mauvais prix donné au silence.
Le silence me paraît en classe plus problématique que le bruit, parce que le bruit est identifiable, qu’il est un effet plus qu’une cause, alors que le silence passe le plus souvent inaperçu. Que se passe-t-il dans ce silence là ? . J’ai eu bien plus de mal avec des classes trop silencieuses qu’avec des classes trop bruyantes, pédagogiquement, s’entend, c’est moins vrai pour mes nerfs.
Le silence comme punition. Je fus puni au réfectoire de Stan dans lequel, périodiquement un petit millier de gamins attablés était condamné au silence, nostalgie peut-être d’un curé échappé d’un monastère. L’abbé Robert, pas le mauvais gars pourtant, fondit sur moi alors que je faisais semblant de parler avec éloquence pour faire rire mes camarades en silence. Il me demanda mon nom pour me coller. Je me défendis en disant que justement je n’avais pas parlé mais seulement fait semblant et qu’en aucune façon je n’avais troublé sa règle. Son regard se troubla un bref moment pendant lequel je me sentis comme l’agneau trop brièvement victorieux au motif stupide qu’il a raison. Mais l’œil de l’abbé s’éclaira d’une lueur de triomphe : « Et là tu viens pas de parler ? Ton nom !!! » Et il le nota victorieusement sur son paquet de Gauloises. L’abbé Robert n’était pas le loup le plus malin de la meute, mais le plus fumeur, mon nom partit à la poubelle avec le paquet avant la fin de la journée. Ce qui montre bien que le silence est une punition, l’imposer un pouvoir démesuré ; faire du bruit devient une résistance, voire une révolution. On comprend que l’enjeu soit énorme dans une salle de classe.
Dans une école, il y a du bruit et du silence, et la punition absorbe le bruit, c’est comme aux enterrements…
Mais dans une classe, la personne la plus bruyante en général, c’est le prof. Le bruit que fait un prof s’appelle un cours, et les élèves en entendent toute la journée, sans limite de décibels.
Un cours est d’abord un bruit, ou une suite de bruits quand ils sont mal émis, mal construits ou mal reçus. Pour avoir assisté à quelques cours de mes stagiaires, et à la majorité des miens, je sais très bien qu’entre la formulation de la pensée et sa réception par l’élève, tout peut arriver et transformer la musique céleste en bruit.
Il y aura toujours un bon élève pour trouver un sens à trois mots grommelés sans syntaxe, ce qui suffit à nous prouver que nous avons été assez clairs.
Et si j’ai été clair pourquoi ne comprennent-ils pas ?
Il y a de très belles pages, de magnifiques méthodes, des statégies subtiles sur les différentes manières de guider les élèves pas à pas vers la compréhension, mais quasiment aucune pour initier le premier pas sans lequel toute belle méthode ne sert à rien. Si le récepteur n’est pas sur on, l’émetteur-prof peut bien balayer toutes les fréquences, il n’émettra que des « bruits » pour le cosmos ( dans lequel il est connu que personne ne vous entend crier…)
L’élève sur off entend du bruit, l’école produit beaucoup de bruits et l’élève n’a pas toujours envie de chercher patiemment la bonne fréquence où le bruit deviendra parole et sens, il en reste alors juste du bruit, et un bruit chasse l’autre.
On suppose trop facilement qu’un élève cherche spontanément à se mettre en phase pour s’illuminer de la musique de nos hémisphères cérébraux, on se contente de dire qu’il devrait le faire.
Or cette opération à un coût que les élèves les plus efficients savent réduire, le plus souvent parce qu’il connaissent la musique, mais qui reste trop élevé pour tout ceux dont on se plaint qu’ils n’écoutent voire qu’ils n’entendent pas, et qui font du bruit, eux aussi.
Le bruit ne serait donc que de la musique mal entendue. Ainsi, ado, aux oreilles de mes parents j’écoutais du bruit rock, et aux miennes mes enfants écoutent du bruit techno.
Une partie du malentendu scolaire pourrait reposer sur cette dissonance, de notre trop grande attention aux bruits des élèves, qui est une manière de se taire à ce que nous attendons d’eux, et de l’inconscience du bruit que nous produisons, qui est une manière de ne pas les écouter.
Mais peut-être pouvons-nous faire quelque chose en écoutant ce bruit, reconnaitre en lui un allié, en faire quelque chose, faire entendre à l’élève que son bruit mental est une pensée qu’il faut laisser s’harmoniser,
J’aime beaucoup l’art brut et sa nécessité de remplissage organisé. J’ai une interprétation très personnelle de cette horreur du vide comblé par l’infinie répétition de support en support de mêmes représentations, de mêmes figures qui sont les partitions des bruits qui nous sont inaudibles, que ces artistes irrépressibles sont seuls à entendre et le plus souvent à comprendre, mais qui deviennent visibles, audibles et fascinants une fois fixés sur un support. Je me demande encore si leurs œuvres viennent remplir un silence insupportable, ou organiser un bruit insupportable.
Scroller relève de l’art brut. Il a le même rôle de remplissage, de saturation, de bruit ou de contre-bruit, la différence étant que les élèves ont encore peu de capacité de production mais l’ infinie réserve de remplissage des enfants. La recherche de l’apaisement par l’épuisement me paraît être un fonctionnement plutôt qu’un dysfonctionnement qui sera valorisé ou dévalorisé selon le cas. Dans mon cas scroller des livres, des milliers et des milliers de pages m’a assuré une reconnaissance méfiante et un métier. J’aurais pu remplir mon silence intérieur, ou couvrir mon bruit intérieur de meilleure façon, et plus certainement de pire.
Au commencement, je m’excuse, n’était sûrement pas le Verbe, le cri, à la rigueur, mais plus sûrement le bruit.
Dans ma tête, au commencement n’est évidemment pas le verbe, mais le bruit qui absorbe le silence, il est sans doute fait pour ça.
En dehors de l’expérience, difficile, du zazen, l’état naturel de notre esprit est le bruit. Dans la perspective d’une école qui contrôle les corps pour contrôler les esprits, le bruit de l’élève est un défaut qu’il faut réduire au silence, corps et esprit. Mais en général le silence du corps nous suffit. La contrainte, la peur, l’espoir de réussir se chargeront de l’esprit.
Ce qui est une pédagogie de la destruction. Le silence est le dernier refuge, la mise hors d’atteinte, la résistance invisible, la petite mort de la pensée qui heureusement n’en pense pas moins.
Le prof, roitelet de théâtre du silence, n’ a pas un rôle facile. Il doit parler entre bruit et silence :
— réduire le bruit de fond qui vrombit en permanence dans la tête de certains élèves et brouille tout nouveau message, en profiter pour glisser que les sanglots longs des violons de l’automne bercent son cœur d’une langueur monotone ou tout autre splendeur puis, petit à petit organiser le bruit pour qu’il prenne sens.
— Briser le silence mental qu’ont construit d’autres élèves, en général comme antalgique. Le principal symptôme est en Lettres le fameux » j’ai pas d’idées/j’ai rien à dire », parade par le silence, reprenant sans le savoir la plainte de Maximilien (1) :
« Ah ! si vous saviez quelle quantité de silence nous portons en nous ! » Il s’agit alors de faire suffisamment de vacarme pour réveiller ce qui hiberne entre les deux oreilles.
Le prof se tient là, entre bruit et silence.
(1) Sentimentalisme, Contes Cruels, Villiers de L’Isle-Adam
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