Le tombeau des cent têtes (1888)
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Traduction : sauf erreur ce poème n’a pas été traduit en français.
Kipling évoque les violentes répressions qui ont suivi l’annexion de la haute Birmanie par les Britanniques. Un des ses condisciples de collège y est tué en 1885. La tactique birmane consistait à organiser des embuscades pour tuer les officiers. Kipling fera une allusion à cette guerre du « faible » au « fort » dans le poème Arithmetic on the Frontier.
Ce poème « de vengeance », qui ne semble ne pas évoquer un évènement précis raconte l’éternelle histoire d’un village massacré avec femmes et enfants par vengeance ou pour l’exemple dans toutes les campagnes militaires, et particulièrement coloniales, où il s’agit de frapper de terreur et de faire connaitre le prix de la vie d’un blanc. Le fait que ce soit un régiment indien vengeant leur lieutenant anglais ajoute un degré dans le « roman colonial » de Kipling. La cruauté reste "indigène" et se trouve rachetée par la dimension religieuse du sacrifice humain en l'honneur du "blanc" qui se trouve divinisé ( variation sur ce motif dans Giffen'sDebt )
Ce poème parmi d’autres, par la froideur de la description et le soin des détails sanglants a sans doute contribué à la réputation de cruauté, voire de sadisme de Kipling. Orwell compte ce genre de description à charge. D’autres comme T.S.Eliot ont du mal à les faire entrer dans le champ poétique. En France, Hugo l’a fait dès 1852 en se souvenant, en détail, de la nuit du 4.
La question est sans doute moins aujourd’hui de condamner ou d’excuser Kipling, mais plutôt d'analyser ce qui relève du discours colonial et ce qui appartient lui plus profondément : son "talent" pour décrire la haine et la cruauté, et pas seulement dans la guerre.
Version chantée par Leslie Fish (n°2)
Subadar/ Jemadar : grades de l’armée indienne sous administration britannique
Snider : fusil de l’armée britannique Snider-Enfield
1er Shikaris : régiment imaginaire d’infanterie indigène
Race : pour Kipling le mot a encore de peuple, même s’il porte sans doute déjà les connotations plus modernes
Samadh : mémorial, stèle funéraire indienne
Jingal : canon indigène, il n’est pas très clair de comprendre s’il appartient aux Birmans ou au régiment.
Boh : titre Birman, chef tribal, voir un autre Boh qui finit également décapité dans The Ballad of Boh da Thone
L'étendard du paon : symbole royal birman
Le tombeau des cent têtes
Il y a une veuve dans la somnolente Chester
Qui pleure son fils unique ;
Il y a une tombe au bord de la rivière Pabeng,
Une tombe que les Birmans évitent ;
Et il y a le subadar Prag Tewarri
Qui raconte comment le travail a été fait.
Un Snider claqua dans la jungle –
Quelqu’un rit et s’enfuit,
Et les hommes du 1er Shikaris
Ramassèrent leur lieutenant mort,
Avec une grande marque bleue sur le front
Et l’arrière du crâne arraché.
Le Subadar Prag Tewarri,
le Jemadar Hira Lal,
Ont pris le commandement du détachement,
Vingt fusils au total,
Et les ont conduits jusqu'à la rivière
Alors que le jour commençait à décliner.
Ils ont enterré le garçon au bord de la rivière,
Une couverture sur son visage—
Ils ont pleuré leur lieutenant mort,
Des hommes d’une race étrangère—
Ils ont érigé un samadh en son honneur,
Un signe marquant le lieu de son repos.
Car ils jurèrent par l'Eau Sacrée,
Ils jurèrent par le sel qu'ils avaient partagé,
Que l'âme du lieutenant Eshmitt Sahib
Irait rejoindre son Dieu en grande pompe,
Avec cinquante rangs de Birmans
Pour lui ouvrir les Portes du Paradis.
Les hommes du 1er Shikaris
Marchèrent jusqu’au point du jour,
Jusqu’à ce qu’ils parviennent au village rebelle,
Le village de Pabengmay —
Un jingal couvrait la clairière,
Des chausse-trappes encombraient le chemin.
Le subadar Prag Tewarri,
Leur ordonnant de charger à balles,
Fit poster une douzaine de fusils
Au pied du mur du village ;
Il envoya un détachement de débordement
Avec le jemadar Hira Lal.
Les hommes du 1er Shikaris
Crièrent, frappèrent et tuèrent,
Braquant leur jingal menaçant
Vers la bande hurlante.
Le détachement de flanc du Jemadar
Massacra ceux qui prenaient la fuite.
Longue fut cette matinée de carnage,
Longue fut la liste des morts,
Cent têtes furent prises,
Cent deux têtes ;
Et les hommes du 1er Shikaris
Retournèrent à leur tombe,
Chaque homme portait un panier,
Rouge comme ses paumes ce jour-là,
Rouge comme le village en flammes –
Le village de Pabengmay.
Et le « plic-plic-plic» gouttant des paniers
Rougissait l’herbe au bord du chemin.
Ils ont empilé leurs trophées
Aussi haut que le menton d’un homme de grande taille,
Tête après tête, déformées,
Figées dans un rictus aveugle,
Colère et douleur et terreur
Gravées sur la peau noircie par la fumée.
Le Subadar Prag Tewarri
Il plaça la tête du Boh
Au sommet du monticule du triomphe,
Et celle de son fils au dessous —
Avec l'épée et l'étendard au paon,
Afin que le monde puisse voir et savoir.
Ainsi, le samadh était parfait,
Ainsi, la leçon était claire
Sur la colère du 1er Shikaris –
Le prix à payer pour un homme blanc tué ;
Et les hommes du 1er Shikaris
Retournèrent au camp.
Il y a une veuve dans la somnolente Chester
Qui pleure son fils unique ;
Il y a une tombe au bord de la rivière Pabeng,
Une tombe que les Birmans évitent ;
Et il y a le subadar Prag Tewarri
Qui raconte comment le travail a été fait.
The Grave of the Hundred Head
1
There's a widow in sleepy Chester
Who weeps for her only son;
There's a grave on the Pabeng River,
A grave that the Burmans shun;
And there's Subadar Prag Tewarri
Who tells how the work was done.
2
A Snider squibbed in the jungle–
Somebody laughed and fled,
And the men of the First Shikaris
Picked up their Subaltern dead,
With a big blue mark in his forehead
And the back blown out of his head.
3
Subadar Prag Tewarri,
Jemadar Hira Lal,
Took command of the party,
Twenty rifles in all,
Marched them down to the river
As the day was beginning to fall.
4
They buried the boy by the river,
A blanket over his face—
They wept for their dead Lieutenant,
The men of an alien race—
They made a samadh in his honor,
A mark for his resting-place.
5
For they swore by the Holy Water,
They swore by the salt they ate,
That the soul of Lieutenant Eshmitt Sahib
Should go to his God in state,
With fifty file of Burmans
To open him Heaven's Gate.
6
The men of the First Shikaris
Marched till the break of day,
Till they came to the rebel village,
The village of Pabengmay—
A jingal covered the clearing,
Calthrops hampered the way.
7
Subadar Prag Tewarri,
Bidding them load with ball,
Halted a dozen rifles
Under the village wall;
Sent out a flanking-party
With Jemadar Hira Lal.
8
The men of the First Shikaris
Shouted and smote and slew,
Turning the grinning jingal
On to the howling crew.
The Jemadar's flanking-party
Butchered the folk who flew.
9
Long was the morn of slaughter,
Long was the list of slain,
Five score heads were taken,
Five score heads and twain;
And the men of the First Shikaris
Went back to their grave again,
10
Each man bearing a basket
Red as his palms that day,
Red as the blazing village–
The village of Pabengmay.
And the "drip-drip-drip" from the baskets
Reddened the grass by the way.
11
They made a pile of their trophies
High as a tall man's chin,
Head upon head distorted,
Set in a sightless grin,
Anger and pain and terror
Stamped on the smoke-scorched skin.
12
Subadar Prag Tewarri
Put the head of the Boh
On the top of the mound of triumph,
The head of his son below—
With the sword and the peacock-banner
That the world might behold and know.
13
Thus the samadh was perfect,
Thus was the lesson plain
Of the wrath of the First Shikaris–
The price of a white man slain;
And the men of the First Shikaris
Went back into camp again.
14
Then a silence came to the river,
A hush fell over the shore,
And Bohs that were brave departed,
And Sniders squibbed no more;
For the Burmans said
That a white man's head
Must be paid for with heads five-score.
There's a widow in sleepy Chester
Who weeps for her only son;
There's a grave on the Pabeng River,
A grave that the Burmans shun;
And there's Subadar Prag Tewarri
Who tells how the work was done.
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