La Dette de Giffen (1886)
Departmental Ditties >Inclusive Verse
Traduction : sauf erreur ce poème n’a pas été traduit en français.
Poème-nouvelle. Il est intéressant de voir qu’on a longtemps reproché à Kipling d’avoir échoué dans la forme noble de la littérature qu’est le roman, Kim étant l’exception qui confirme la règle, plutôt que de voir en lui un maitre de la forme brève, nouvelles et poèmes.
Imprimis <latin : Premièrement, avant tout
Cassé : ancien militaire sans doute officier, dégradé et chassé de l’armée pour faute grave.
Gauri, nom d’un fleuve et du peuple qui vit sur ses berges
Fantee : argot colonial, européen déclassé qui vit à la mode indigène, ce qui est considéré comme une trahison, une déchéance et une régression à la fois morale et physique. Kipling fera d’un « fantee » MacIntosh Jellahudin, le dépositaire fictif de son roman réel perdu ou détruit dans la nouvelle To be Filed for Reference.
Shroff : banquier, prêteur indigène.
Lakh = 100 000 roupies
Mythe Solaire : allusion ironique à un débat contemporain sur l’origine des Dieux dans les mythes, souvenirs de vrais héros ou personnification des forces de la nature. Cette nouvelle règle la controverse de manière très kiplingienne. Néanmoins, il reprendra le thème sur un autre registre avec The Man who would be King, dans lequel les deux aspirants rois ne sont pas précisément la crème de l’armée anglaise.
A un autre niveau, le thème de l’homme blanc divinisé par les « indigènes » est sans doute un «mythe » très ancien, des conquistadors jusqu’à Tintin.
La dette de Giffen
Imprimis, il fut « cassé» ». Puis il quitta
son régiment et, par la suite, se mit à boire ;
ensuite, ayant perdu le peu d’amis qui lui restaient,
il « devint Fantee » — rejoignit les habitants du pays,
devint aux trois quarts Musulman et pour un quart Hindou,
et vécut parmi les villageois gauris,
qui lui offrirent un abri et une épouse, ou deux.
Et se vantaient qu’un authentique sahib pur sang
Était venu parmi eux. C’est ainsi qu’il passa son temps,
Lourdement endetté auprès du shroff du village
(Qui ne lui demanda jamais de payer), toujours ivre,
Souillé, abominable, en haillons ;
Oubliant qu’il était Anglais.
Vous savez, ils ont endigué la Gauri avec un barrage,
Et tous les bons entrepreneurs ont bâclé leur travail,
Et tous les matériaux de mauvaise qualité disponibles
Ont servi à barrer la Gauri — ce qui ne coûtait pas cher,
Et, par conséquent, convenable. Puis la Gauri a cédé,
Et plusieurs centaines de milliers de tonnes
D’eau se sont déversées dans la vallée, plouf,
Et ont noyé quelque vingt-cinq villageois,
Et causé un lakh ou deux de dégâts
aux récoltes et au bétail. Quand les eaux se sont retirées,
Nous l’avons retrouvé mort, sous un vieux cheval mort,
À six miles en aval dans la vallée. Alors nous avons dit
Qu’il avait été victime du démon de l’alcool,
Et fîmes la morale à son sujet pendant une semaine,
Puis nous l’avons oublié. Ce qui était naturel.
Mais, dans la vallée de la Gauri, les gens,
À l’ombre du grand barrage tout neuf,
Racontent une légende absurde sur le déluge,
Qui explique le faible nombre de victimes
(Seulement ces vingt-cinq villageois)
Voici comment : le soir de l’inondation,
ils entendirent le gémissement du barrage pourri,
Et les voix des Démons de la Montagne. Puis
Une incarnation du Dieu local,
Monté sur un cheval au hennissement monstrueux,
Et brandissant un fouet semblable à un fléau, descendit,
exhalant l’ambroisie, vers les villages,
et s’abattit sur les crédules villageois
Avec des hurlements au delà du pouvoir de la gorge d’un mortel,
Et des coups au-delà du pouvoir de la main d’un mortel,
Il les frappa de son fouet semblable à un fléau, et les poussa,
Hurlants de terreur, vers le sommet de la colline,
Et, avec son destrier au hennissement monstrueux, dispersa
Il fit s’écrouler leurs chaumières délabrées sur leurs têtes,
Et vida ainsi ces villages.
Puis vint l’eau, et le Dieu local,
Exhalant de l’ambroisie, brandissant son fouet,
Et monté sur son destrier au hennissement monstrueux,
Descendit la vallée avec les arbres emportés
Et les débris des fermes, tandis qu’ils regardaient,
En sécurité sur le flanc de la montagne, ces choses merveilleuses,
Et savaient qu’ils étaient très aimés du Ciel.
C’est pourquoi, lorsque le barrage fut reconstruit,
Ils érigèrent un temple en l’honneur du Dieu local,
Et brûlèrent toutes sortes de choses malodorantes
Sur son autel, nommèrent des prêtres,
Soufflèrent dans une conque et frappèrent une cloche,
Et racontèrent l’histoire de la crue de la Gauri
Avec force détails et bien des embellissements…
Ainsi, lui, l’Indésirable whiskyfié,
Impur, abominable, déguenillé,
Devint la divinité tutélaire
De tous les villages de la vallée de la Gauri,
Et pourrait bien, avec le temps, devenir un Mythe Solaire.
Giffen’s Debt
Imprimis he was “broke.” Thereafter left
His Regiment and, later, took to drink;
Then, having lost the balance of his friends,
“Went Fantee”—joined the people of the land,
Turned three parts Mussulman and one Hindu,
And lived among the Gauri villagers,
Who gave him shelter and a wife or twain.
And boasted that a thorough, full-blood sahib
Had come among them. Thus he spent his time,
Deeply indebted to the village shroff
(Who never asked for payment), always drunk,
Unclean, abominable, out-at-heels;
Forgetting that he was an Englishman.
You know they dammed the Gauri with a dam,
And all the good contractors scamped their work
And all the bad material at hand
Was used to dam the Gauri—which was cheap,
And, therefore, proper. Then the Gauri burst,
And several hundred thousand cubic tons
Of water dropped into the valley, flop,
And drowned some five-and-twenty villagers,
And did a lakh or two of detriment
To crops and cattle. When the flood went down
We found him dead, beneath an old dead horse,
Full six miles down the valley. So we said
He was a victim to the Demon Drink,
And moralised upon him for a week,
And then forgot him. Which was natural.
But, in the valley of the Gauri, men
Beneath the shadow of the big new dam,
Relate a foolish legend of the flood,
Accounting for the little loss of life
(Only those five-and-twenty villagers)
In this wise:—On the evening of the flood,
They heard the groaning of the rotten dam,
And voices of the Mountain Devils. Then
An incarnation of the local God,
Mounted upon a monster-neighing horse,
And flourishing a flail-like whip, came down,
Breathing ambrosia, to the villages,
And fell upon the simple villagers
With yells beyond the power of mortal throat,
And blows beyond the power of mortal hand,
And smote them with his flail-like whip, and drove
Them clamorous with terror up the hill,
And scattered, with the monster-neighing steed,
Their crazy cottages about their ears,
And generally cleared those villages.
Then came the water, and the local God,
Breathing ambrosia, flourishing his whip,
And mounted on his monster-neighing steed,
Went down the valley with the flying trees
And residue of homesteads, while they watched
Safe on the mountain-side these wondrous things,
And knew that they were much beloved of Heaven.
Wherefore, and when the dam was newly built,
They raised a temple to the local God,
And burnt all manner of unsavoury things
Upon his altar, and created priests,
And blew into a conch and banged a bell,
And told the story of the Gauri flood
With circumstance and much embroidery....
So he, the whiskified Objectionable,
Unclean, abominable, out-at-heels,
Became the tutelary Deity
Of all the Gauri valley villages,
And may in time become a Solar Myth.
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