Hélène toute seule (1917)
A Diversity of creatures.
Le poème suit la nouvelle In the Same Boat et en constitue une sorte de transposition symbolique qui semble proposer une autre explication que la lecture psychologique, ou même psychanalytique de la nouvelle. La coloration religieuse du poème doit également être lue pour les symboles qu’elle véhicule plus que dans un sens religieux.
Dans la nouvelle un jeune homme se drogue pour échapper à des rêves récurrents terrifiants, il rencontre une jeune femme qui vit la même chose. Ils partent en voyage ensemble pour se soutenir, avec succès. Ils découvrent qu’il revivent un traumatisme vécu par leur mère enceinte, ce qui leur permet de se libérer, et de se séparer, ce qui est la véritable énigme du texte, les deux étant jeunes, beaux, riches, visiblement très bien accordés et absolument pas sentimentalement intéressés l’un par l’autre. Kipling présente cet éloignement comme essentiel à la guérison. Comme souvent dans le tissage récit/poème de Kipling, leur rapprochement éclaire et obscurcit en ouvrant à d’autres lectures.
Le poème résonne avec d’autres récits en vers ou en prose où les rêves/cauchemars jouent un rôle central, souvent en lien avec un voyage initiatique ( The Bruswhood Boy/ The City of Sleep en version heureuse de In the same Boat/ Helena all alone ; le dialogue a plus de 30 ans de distance entre Haste et The First Chantey). Le motif du traumatisme psychique ou physique d’une femme enceinte transmis à l’enfant est également au centre de The Ballad of Boh da Thone.
Enfin le titre français perd la magie sonore du titre anglais Helen all Alone dont la composition phonétique, sans parler du sens, semble recéler un secret, ou un mystère.
Traduction : Jean-Paul Hulin, La Pléiade 4 Gallimard 2001
Ténèbres, traduction de darkness, la Kipling Society suggère un lien avec l’obscurité qui accompagne la cruxifiction et dure trois heures, Luc 23.44-45 « Il était déjà environ la sixième heure ; l'obscurité se fit sur toute la terre jusqu'à la neuvième heure, le soleil s'étant éclipsé. Alors le voile du Sanctuaire se déchira par le milieu. »(traduction Bible de Jérusalem).
Portes des Limbes : Les limbes, sont un « état » proche de l’Enfer dans lequel se trouvent les enfants morts sans baptême (limbe des enfants) et les âmes des justes morts avant la résurrection de Jésus ( Limbe des patriarches). C’est sans doute le premier qu’évoque Kipling pour ces enfants « damnés avant leur naissance ». Le débat est beaucoup plus catholique que protestant/anglican. Kipling peut évoquer les limbes comme un état intermédiaire entre la vie et la mort, la Terre et le Ciel, normalement éternel. Dans tous les cas, il n’est pas possible de quitter cet « état » et franchir la Porte des Limbes, sauf pour Kipling : en naissant, marqué par quelque chose de bien plus terrifiant que le péché originel.
Helen toute seule
Il y eut des ténèbres sous le Ciel
L’espace d’une heure —
Des ténèbres dont nous savions qu'elle nous était accordées
Comme une grâce particulière.
Le soleil, la lune et les étoiles étaient cachés,
Dieu avait quitté Son trône,
Quand Hélène vint vers moi, oui, elle vint
Hélène, toute seule !
Côte à côte (car notre destin
Nous avait damnés avant notre naissance)
Nous nous sommes échappés furtivement de la Porte des Limbes
à la recherche de la Terre.
Main dans la main, nous tirant, dans une
peur que nul rêve n’a jamais connue,
Hélène courait avec moi, oui, elle courut
Hélène, toute seule !
Quand l’Horreur, au-delà de toute parole,
nous pourchassait ,
Chacun s’accrochait à l’autre, et chacun
trouvait en l’autre une force.
Face aux Choses interdites
et à la Raison renversée,
Hélène est restée à mes côtés, oui elle resta,
Hélène, toute seule !
Quand, enfin, nous avons entendu ces Feux
Sourds s'éteindre peu à peu,
Quand, enfin, nos désirs liés
Nous ont entraînés vers le jour ;
Quand, enfin, nos âmes furent libérées
De ce que cette Nuit nous avait montré,
Hélène me quitta, oui elle me quitta,
Hélène, toute seule !
Qu'elle parte à la recherche d'un compagnon,
Tout comme je trouverai une épouse,
Sans rien savoir de la Porte des Limbes
Ni de ceux qui y sont parqués.
Il existe un savoir, Dieu nous en préserve,
Que plus d’un ne devrait posséder.
Ainsi Hélène partit loin de moi, oui elle partit,
Ô mon âme, réjouis-toi qu'elle l'ait fait !
Hélène, toute seule !
Helen all alone
A Diversity of Creatures
THERE was darkness under Heaven
For an hour’s space—
Darkness that we knew was given
Us for special grace.
Sun and moon and stars were hid,
God had left His Throne,
When Helen came to me, she did,
Helen all alone!
Side by side (because our fate
Damned us ere our birth)
We stole out of Limbo Gate
Looking for the Earth.
Hand in pulling hand amid
Fear no dreams have known,
Helen ran with me, she did,
Helen all alone!
When the Horror passing speech
Hunted us along,
Each laid hold on each, and each
Found the other strong.
In the teeth of Things forbid
And Reason overthrown,
Helen stood by me, she did,
Helen all alone!
When, at last, we heard those Fires
Dull and die away,
When, at last, our linked desires
Dragged us up to day;
When, at last, our souls were rid
Of what that Night had shown,
Helen passed from me, she did,
Helen all alone!
Let her go and find a mate,
As I will find a bride,
Knowing naught of Limbo Gate
Or Who are penned inside.
There is knowledge God forbid
More than one should own.
So Helen went from me, she did,
Oh my soul, be glad she did!
Helen all alone!
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