F.14. The First Chantey

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                                               Le premier chantey (1896)


The Seven Seas
Dans ce recueil, deux poèmes se font écho :
The First Chantey et The Last Chantey.
Un chantay (ou chanty , ou (sea) shanty) est un chant de travail utilisé par les marins. Le premier objectif était de synchroniser les efforts, souvent par l’alternance d’un soliste/meneur et des hommes à la manœuvre (en français chant de cabestan). Le chantey pouvait laisser une large part à l’improvisation, sur le thème ou le langage… Le répertoire s’est enrichi d’autres chants de travail anglais mais aussi américains, et plus généralement de chants populaires traditionnels, composés pour un évènement, ou venant du music-hall. Il constitue un patrimoine musical et populaire connu et apprécié de Kipling qui en utilise les thèmes et ou les rythmes, ici pour en faire le chant d’un premier voyage sacré.

Si ce poème/chantey à quelques échos de le Génèse, il relève plus généralement du mythe fondateur et celui du héros civilisateur, la particularité étant qu’il s’agit ici d’un couple sacré, ou sanctifié par ce premier voyage initiatique. Le silence puis le rire de la femme enlevée et son pouvoir laisse supposer qu’il s’agit d’un rapt symbolique qui réunit deux êtres complémentaires.


Traduction :
— En vers rimés par Jules Castier, Les sept mers, Louis Conard, 1920 ( voir plus bas)
— En vers par Pierre Jean Jouve et Maud Kendall, Les Sept Mers, Stock 1924.(voir plus bas )


Le premier chantey

Mienne était cette femme ; dans l’obscurité je la trouvai ;
La traînant, muette, hors du camp, je la pris et liai.
Sa tribu se lança avec ardeur à notre poursuite avant même que je l'éprouve ;
En entendant son rire dans la pénombre, je l'aimai grandement.

Rapidement nous courûmes à travers la forêt ; nul ne se dressa pour nous défendre,
Mon peuple était peu nombreux et loin de là ; puis le flot nous barra la route —
Celui que nous appelons le Fils de la Mer, sombre et gonflé.
À bout de souffle, nous avons attendu la mort, voleur et volée.

Mais avant qu’ils n’atteignent ma lance, prête au massacre,
Agilement, elle bondit d’un pas léger sur un tronc léché par l’eau ;
Tenant haut et écartées les peaux qui la revêtaient,
Elle invoqua le Dieu du Vent pour qu’il lui vienne en aide.

Le tronc prit vie à cette parole (Gloire au Donneur de vie !)
Tel une loutre, il quitta la rive pour le fleuve en crue.
Loin derrière, leurs haches tombèrent, étincelantes et sonores,
La stupeur et la peur s'emparèrent de moi — et pourtant, elle chantait !

Basse était la terre que nous avions quittée. À présent, le bleu nous entourait,
Même le plancher des Dieux s'étendait plat autour de nous.
Il n’y avait ni murmure, ni parole, ni ombre, ni signe visible,
Jusqu’à ce que la lumière s’agite dans les profondeurs, rayonnante et grandissante.

Alors Il bondit vers Sa place, jaillissant d’en bas,
Lui, celui qui Contraint, le Soleil, dévoilé à notre émerveillement.
Non, à moins d’une lieue de nos yeux aveuglés par la contemplation,
Il franchit la porte du monde, immense et prodigieux !

Nous avons vu cela (et nous sommes encore vivants) : la Fosse Ardente !
Puis le Dieu s’adressa à l’arbre pour nous ramener ;
De retour vers la plage de notre fuite, sans crainte et lentement,
De retour vers nos tueurs : mais nous étions sacrés.

Les hommes qui s’étaient enflammés dans cette chasse, les femmes qui les suivaient,
Les enfants à qui nos os avaient été promis, tremblaient et se vautraient :
Au-dessus des nuques de la Tribu, accroupie et servile —
Prophète et prêtresse, nous étions revenus de l’aube !

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Traduction en vers rimés de Jules Castier, Les sept mers, Louis Conard, 1920

LA PRIME CHANSON

La femme était mon bien,—certe, elle était à moi
Lorsque je la trouvai dans l'ombre;
Je l'entraînai du camp, muette en son émoi,
L'entourant de ma force sombre.
Ardente, sa tribu sur mes traces s'enfuit,
Avant l'épreuve consommée;
Et moi, l'entendant rire au couvert de la nuit,
Puissamment je la sus aimée.

Rapide, notre course à travers la forêt!
Mais nul ne veillait à l'écoute :
Rare était ma tribu, lointaine, son retrait;—
Puis, le flot nous barra la route,
Celui que nous nommons le Grand Fils de la Mer,
Gonflé de force qui rougeoie...
Haletants, résignés à notre sort amer,
Nous attendions, voleur et proie.

Ma lance menaçante était prête au carnage;
Mais, avant qu'ils s'y soient jetés,
Légère, elle bondit sur un tronc qui surnage
Sur les flots durs et ballottés.
Au-dessus de sa tête écartant et levant
Les peaux qui la vêtaient, farouche,
Elle invoque le Dieu favorable du Vent,
Afin que Son aide la touche.

Et l'arbre fut vivant, dès le mot prononcé.
(Bénissons le Donneur de Vie!)
Tout ainsi qu'une loutre, au plein du flot lancé,
Il quitta la rive ennemie.
Et les haches tombaient bien loin derrière nous,
Brillant, sonnant, sans foi mortelle.
Moi, je tremblais, saisi d'effarement jaloux,—
Cependant qu'elle chantait, elle!

Le sol abandonné sombrait, toujours plus bas.
Nous flottions sur l'azur immense,
Comme un Plancher fait pour les Dieux et leurs ébats,
Tout plat, autour de notre avance.
Et là, pas un murmure, et nul mot qui fût dit,
Nulle ombre, rien que l'œil entaille,
Puis, la lumière, enfin, sur l'abîme, frémit,
S'empourprant et croissant en taille.

Et, soudain, Il bondit à Sa place, joyeux,
Soulevant Ses flammes vermeilles,
Lui, le Maître puissant, le Soleil radieux,
Se dévoilant à nos merveilles.
Une lieue en avant de nos yeux éblouis
Qui s'étaient fixés sur Sa forme,
Il franchit le portail des mondes et des nuits,
Miraculeux autant qu'énorme!

Oui, nous vîmes alors (et nous sommes vivants!)
L'Abîme où brûlent tous les Doutes!

Puis à l'arbre parla le Dieu puissant des Vents,
Afin qu'il rebroussât ses routes :
Il revint vers le bord de nos départs altiers,
Tout lentement, sans nulle crainte,
Vers la grève où, jadis, hurlaient nos meurtriers:
Mais j'étais saint,—elle était sainte!

Et ceux qui s'étaient vus à nous chasser, déments,
Et les femmes, suivant ensemble,
Les enfants qui s'étaient promis nos ossements,
Un chacun se prosterne et tremble :
Et nous, levés bien haut sur leurs corps bas et nus
Rampants, humiliés sans cesse,
De cette aurore en feu nous sommes revenus
Comme un prophète et sa prêtresse!



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Traduction en vers de Pierre Jean Jouve et Maud Kendall, Les Sept Mers, Stock 1924. Pour le choix comparé des titres de Castier et Jouve, voir ici. Le poème n’étant pas dans le domaine public, j’en donne quelques vers à titre d’illustration et de comparaison.

LE PREMIER CHANTEY

Mienne était la femme à moi
C'est de nuit que je l'ai trouvée,
L'ai traînée muette hors du camp, je l'ai tenue, je l'ai liée,
Avant que j'aie pu l'éprouver
Se levait furieuse sa tribu ;
J'entendais son rire dans le noir et fortement je l'aimai.

Rapides par la forêt
Nous avons couru et couru
Lointain petit était mon peuple, personne ne protégeait;
Alors le flot barrait la route
Celui qu'on nomme Fils de la Mer maussade enflé,
Alors nous attendions la mort
Nous le voleur et la volée.
[…]


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The First Chantey
1
Mine was the woman to me, darkling I found her;
Haling her dumb from the camp, took her and bound her.
Hot rose her tribe on our track ere I had proved her;
Hearing her laugh in the gloom, greatly I loved her.
2
Swift through the forest we ran; none stood to guard us,
Few were my people and far; then the flood barred us—
Him we call Son of the Sea, sullen and swollen.
Panting we waited the death, stealer and stolen.
3
Yet ere they came to my lance laid for the slaughter,
Lightly she leaped to a log lapped in the water;
Holding on high and apart skins that arrayed her,
Called she the God of the Wind that He should aid her.
4
Life had the tree at that word (Praise we the Giver!)
Otter-like left he the bank for the full river.
Far fell their axes behind, flashing and ringing,
Wonder was on me and fear—yet she was singing!
5
Low lay the land we had left. Now the blue bound us,
Even the Floor of the Gods level around us.
Whisper there was not, nor word, shadow nor showing,
Till the light stirred on the deep, glowing and growing.
6
Then did He leap to His place flaring from under,
He the Compeller, the Sun, bared to our wonder.
Nay, not a league from our eyes blinded with gazing,
Cleared He the gate of the world, huge and amazing!
7
This we beheld (and we live)—the Pit of the Burning!
Then the God spoke to the tree for our returning;
Back to the beach of our flight, fearless and slowly,
Back to our slayers went he: but we were holy.
8
Men that were hot in that hunt, women that followed,
Babes that were promised our bones, trembled and wallowed:
Over the necks of the Tribe crouching and fawning—
Prophet and priestess we came back from the dawning!

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