B.57.The Broken Men

By

                                   Les hommes brisés (1901)


The Five Nations (Présentation et sommaire)
Le titre est aussi ambigu que le propos du poème :
Un Broken man est à l’origine un hors-la-loi,  un banni ou un déserteur qui a rompu ou a été chassé de son clan. Mais qui sont ces modernes « broken men » narrateurs fuyant la justice et brisés par la nostalgie de l’Angleterre ? Interdits de séjour, ils n'y reviennent qu'en rêve. Kipling fait sans doute référence à une situation et à des personnes précises, mais je n’ai encore rien trouvé, à moins quil ne s'agisse de "gentlemen de fortune". Avis aux historiens..
Le poème figure dans A choice of Kipling Verse de T.S. Eliot
Traduction de Jules Castier.dans Les Cinq Nations, Louis Conard, 1920 et dans Poèmes choisis par T.S Eliot Robert Laffont 1949 (voir plus bas)



« Derrière nous le tribunal et Dartmoor » : tribunal : traduction de dock ( banc des accusés), jeu de mots avec docks : les quais. Dartmoor : bagne célèbre. Condamnation sans doute pour fraude.
Callao : port de la côte péruvienne où les anglais recherchés semblent trouver refuge.
Dix pour cent : taux d’usure prohibitif. .
Lord Warden : Nom du premier Hotel qu’on découvrait en débarquant à Douvres, nommé d’après le titre et la fonction de Lord Warden of the Cinque Ports, lié à la défense de la région de Douvres. La question finale est donc sans doute ironiquement à double sens et évoque le rêve d’un retour.
Ce poème aurait inspiré le poème The Hollow Men ( Les Hommes Creux ) de TS Eliot, et The Old Vicarage, Granchester de Rupert Brook, sans doute par l’expression d’une culpabilité ayant entrainé l’exil et la nostalgie du retour impossible qui, dans l’attente d’une référence historique, font l’intérêt de ce poème.
Il existe une version chantée.

                             Les Hommes Brisés

Pour des choses dont nous ne parlons jamais,
   Pour l’Art mal compris —
Pour une excellente intention
   Qui n’a rien donné de bon ;
Pour renouveler d’anciennes histoires,
   Pour des nuages que nous ne voulions pas dissiper —
Hors de portée de la Loi
   Nous avons fui et nous nous sommes installés ici.

Nous n'avons pas fait d'adieux larmoyants,
   Nous n'avons pas fait de longs adieux.
Les gens parlaient de crimes et de vols,
   Les gens écrivaient à propos de fraudes et de mensonges.
Pour épargner nos sentiments blessés,
   Il était plus que temps de partir —
Derrière nous , le procès et Dartmoor,
   Devant, Callao !

La veuve et l'orphelin
   Qui prient pour leurs dix pour cent,
Ont laché leurs détectives sur nous
   Pour espionner la route que nous prenions.
Ils ont surveillé les navires en partance
   (Ils scrutent encore les navires),
Et voilà vos chrétiens
   Rendant le bien pour le mal !

Dieu bénisse les îles bienveillantes
   Où jamais les mandats d’arrêt n’arrivent ;
Dieu bénisse les Républiques justes
   Qui offrent un foyer à l'homme,
Qui ne posent pas de questions idiotes,
   Mais le remettent sur pied ;
Et sauvent sa femme et ses filles
   De l'hospice et de la rue !

Sur l'église, la place et le marché,
   Tombe le silence de midi ;
On entend le murmure somnolent
   De la fontaine dans nos patios.
Endormie parmi les yuccas,
   La ville se repose —
Jusqu'à ce que le crépuscule amène le vent de terre
   Au cliquetis des jalousies.

Tout le jour, le temps de diamant,
   Le bleu profond et immuable —
L'odeur des chèvres et de l'encens
   Et le tintement des clochettes des mules.
Tout le jour, l’océan-geôlier
   Qui nous sépare de nos proches,
Et une fois par mois, notre levée
   Quand arrive le courrier anglais.

Vous nous trouverez levés et prêts
   à vous accueillir au bar ;
Vous nous trouverez moins réservés
   Que le sont d’ordinaire les Anglais.
Nous viendrons vous chercher en calèche,
   Trop heureux de vous faire visiter,
Mais — nous ne déjeunons pas sur les steamers
   Car ils sont territoire anglais.

Nous voguons de nuit vers l'Angleterre
   Et siégeons à nos Conseils souriants —
Nos épouses fréquentent les vicomtes
   Et nos filles dansent avec les lords,
Mais derrière nos gestes princiers,
   Et derrière chacun de nos coups ,
Nous sentons qu'il y a Quelque Chose qui nous attend,
   Et — nous le retrouvons au réveil.

Ah, mon Dieu ! Un seul souffle d'Angleterre —
   Pour saluer notre chair et notre sang —
Pour entendre le roulement du trafic
   Encore une fois dans la boue londonienne !
Nos villes à l'honneur bafoué —
   Nos rues aux délices perdus !
Que devient le vieux Lord Warden ?
   Les falaises de Douvres sont-elles toujours blanches ?

§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§

Traduction de Jules Castier.dans Les Cinq Nations, Louis Conard, 1920 et dans Poèmes choisis par T.S Eliot Robert Laffont 1949.
Dans sa préface de Les sept Mers, Castier revendique l'élision comme une manière légitime de traduire le parler des personnages populaires, marins et soldats. Il traduit en captivité à la forteresse de Spandau en 1918 au terme d'une guerre qui fut aussi un formidable brassage d'accents et de parlers régionaux qui définissent une transparente identité sociale/ régionale/professionnelle. Son souci de mimer la langue paraît, pour l'époque, tout à fait légitime, mais me semble moins pertinente aujourd'hui, surout sur ce poème, plutôt moins visuellement et lexicalement moins "oral" que beaucoup d'autres.

Les Ratés

Pour c'qu'on n'dit pas, — un' folle action
L'Art qu'on n'peut pas comprendre, —
Pour quelque excellente intention
Qu'on n'a pas su fair' rendre, —
Laissant les cont's qu'on r'dit cent fois,
La bou' que l'temps étale,
On s'est enfui bien loin des lois
un jour, — puis, l'on s'installe

Nous somm's partis sans pleurs aux yeux,
Sans au-r'voir qui s'allonge :
On parlait d'vol, à qui mieux-mieux,
Et d'escroqu'ri', d'mensonge.
Pour nous sauver en plein' raison,
Il n'restait plus qu'la fuite:
Derrièr', c'tait Dartmoor, la prison,
Et Callao pour suite !

La veuve et l'orphelin — la haute
Qui prie... à dix pour cent,—
Nous ont pistés, pardi, sans faute ;
Ell's ont cherché l'absent ;
Tous les départs, c'est leur antienne
Qu'ell's suiv'nt sur leur journal...
La voilà bien, votr' gent chrétienne
Qui rend l' bien pour le mal !

Mais Dieu a fait les bonnes îles
Où rien n'peut ennuyer,
Les Républiqu's, les sûrs asiles
Qui vous donn't un foyer,
Qui n'vous pos'nt pas d'questions idiotes,
Mais qui vous r'tap'nt, — faut voir—,
Et sauv'nt votr' femme et vos petiotes
D' l'asile et du trottoir !

Sur tout's les plac's, les ru's, l'marché,
L'soleil de midi plombe :
Vous entendrez l'murmure' penché
De notr' fontain' qui tombe.
Rêveuse, au milieu des yuccas,
La vill' prend son bien-être;
Le soir amèn' la bris' du bas
Aux jalousi's d'la f'nêtre.

Durant les jours éblouissants
L'azur, là-haut, sans tache, —
L'odeur des chèvr's et de l'encens, —
Un grelot d'mul' qui s'cache :
Durant les jours, gardien fatal,
Le flot, muraille austère, —
Et puis, un' fois par mois, l'régal :
Le courrier d'Angleterre !

Vous nous trouv'rez à votr' service
Pour vous offrir un r'pas ;
Vous nous trouv'rez sans null' malice
Chez nous, on n'en gard' pas;
Nous vous prendrons dans notr' calèche,
Heureux d'montrer c'qu'on est, —
Mais déjeuner à bord, pas mèche, —
Car ça, c'est l'sol anglais.

Les nuits nous mèn'nt en Angleterre
Vers nos amis d'alors ;
Nos femm's, nos fill's, on les vénère...
Ell's dans'nt avec des Lords.
Mais, derrièr notre apothéose,
Derrièr' l'succès vermeil,
Nous sentons bien qu'il mang' que'qu' chose, —
Qu'on trouve à son réveil...

Dieu! L'air natal, — un' seul' bouffée, —
Oh ! R'voir les nôtr's, chez eux,
Entendr' les fiacr's, en plein' mêlée,
Racler l'pavé boueux ! —
Nos vill's, où l'on gâcha son bien,
Nos ru's... jadis plein's d'aise !...
Nos ports ont-ils leur sûr gardien,
Et Douvres, sa falaise?




§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§


                        The Broken Men
1
For things we never mention,
  For Art misunderstood —
For excellent intention
  That did not turn to good;
From ancient tales' renewing,
  From clouds we would not clear —
Beyond the Law's pursuing
  We fled, and settled here.
2
We took no tearful leaving,
  We bade no long good-byes.
Men talked of crime and thieving,
  Men wrote of fraud and lies.
To save our injured feelings
  'Twas time and time to go —
Behind was dock and Dartmoor,
  Ahead lay Callao!
3
The widow and the orphan
  That pray for ten per cent,
They clapped their trailers on us
  To spy the road we went.
They watched the foreign sailings
  (They scan the shipping still),
And that's your Christian people
  Returning good for ill!
4
God bless the thoughtful islands
  Where never warrants come;
God bless the just Republics
  That give a man a home,
That ask no foolish questions,
  But set him on his feet;
And save his wife and daughters
   From the workhouse and the street!
5
On church and square and market
  The noonday silence falls;
You'll hear the drowsy mutter
  Of the fountain in our halls.
Asleep amid the yuccas
  The city takes her ease —
Till twilight brings the land-wind
   To the clicking jalousies.
6
Day long the diamond weather,
  The high, unaltered blue —
The smell of goats and incense
  And the mule-bells tinkling through.
Day long the warder ocean
  That keeps us from our kin,
And once a month our levee
  When the English mail comes in.
7
You'll find us up and waiting
  To treat you at the bar;
You'll find us less exclusive
  Than the average English are.
We'll meet you with a carriage,
  Too glad to show you round,
But — we do not lunch on steamers,
  For they are English ground.
8
We sail o' nights to England
   And join our smiling Boards —
Our wives go in with Viscounts
  And our daughters dance with Lords,
But behind our princely doings,
  And behind each coup we make,
We feel there's Something Waiting,
  And — we meet It when we wake.
9
Ah, God! One sniff of England —
  To greet our flesh and blood —
To hear the traffic slurring
  Once more through London mud!
Our towns of wasted honour —
  Our streets of lost delight!
How stands the old Lord Warden?
  Are Dover's cliffs still white?

2 réponses à « B.57.The Broken Men »

  1. […] Bell BuoyCruisersThe DestroyersWhite HorsesThe Second VoyageThe DykesThe Song of Diego ValdezThe Broken MenThe Feet of the Young MenThe Truce of the BearThe Old MenThe ExplorerThe Wage‑SlavesThe […]

    J’aime

  2. […] "Dedication" from Barrack-Room Ballads "Sestina of the Tramp-Royal" "The Greek National Anthem" "The Broken Men" "Gethsemane" (1914–18) "The Song of the Banjo""The Pro-Consuls""McAndrew's Hymn""The Mary Gloster" […]

    J’aime

Laisser un commentaire