F.25. For to admire

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                                                L' Admirer (1894)

Pall Mall Magazine >The Seven Seas

Le poème clôt la deuxième série des
Barrack-Room Ballads réunies dans The Seven Seas. Il répond au poème d’ouverture Back to the Army Again dans lequel un soldat « libéré » de son premier engagement de six ans qui, faute d’avoir trouvé sa place dans le civil, rempile sous une nouvelle identité. Dans For to Admire, le soldat est dans le bateau de retour, quatre semaines entre l’Inde et l’Angleterre dans l’état suspendu du voyage, spectateur également suspendu qui se regarde regarder ce qui l’entoure et son passé que l’on devine indicible.
Son niveau de langue montre une personne peu éduquée, mais loin de le dévaluer, son propos en devient encore plus intéressant par l’authenticité et la profondeur de son discours. C’est une des particularités des
Barrack-Room Ballads qui miment la voix des soldats, volontairement atténuée dans ma traduction mais que Castier tente de transposer dans la sienne. Ainsi pour le titre et le refrain, la traduction de « for to » relève d’une tournure populaire ou dialectale que D. Petitfaux traduit par « Car admirer » et J.Castier par «  Car à l’admirer », introduisant une causalité redondante sans vraiment marquer le parler populaire que Kipling affiche dès le titre. J’ai fait le choix d’une tournure orale plus « légère » pour souligner les trois verbes qui décrivent l’étrange contradiction de cet étrange soldat profondément Kiplingien et dans lequel il n’est pas étonnant que Hugo Pratt reconnaisse Corto Maltese.


Traduction :
— Par Jules Castier qui n’a pas repris les
Barrack-Room Ballads dans sa traduction de The Seven Sea, mais traduit For to Admire dans Kipling, poèmes choisis par T.S. Eliot, Robert Laffont, 1949. (voir plus bas)
— Par Dominique Petitfaux dans Kipling, Poèmes illustrés par Hugo Pratt. Le Tripode, 2024.


Lascar : marin oriental (Inde , Asie du sud-est Afrique orientale)
« Hum deckty hai ! » (<hindoustani) je regarde/je surveille, rôle du marin de quart
Quoits : jeu d’adresse similaire à celui du fer à cheval ou de l'anneau qu’il faut lancer sur un piquet.

L' Admirer

L'océan Indien se couche et sourit,
Si doux, si lumineux, si sacrément bleu ;
Il n’y a pas une vague sur des milles et des milles,
À l'exception du remous de l'hélice.
Le navire a été nettoyé, la journée est finie,
Le clairon a sonné pour fumer et jouer ;
Et, noir sur le soleil couchant,
Le Lascar chante : « Hum deckty hai ! »

Refrain
L’admirer et le voir,
Le contempler ce monde si vaste —
Ca ne m’a jamais fait de bien,
Mais je ne peux pas m’arrêter, même si j’essayais !

Je vois les sergents jouer aux quoits,
J'entends les femmes rire et bavarder,
Je observe sur la dunette
La promenade les officiers et les dames.
Je repense aux choses du passé
et je m’accoude pour regarder loin sur la mer,
Jusqu'à ce que, malgré la foule à bord,
il ne reste plus personne de vivant que moi.

Les choses du passé que j’ai vues,
Dans les casernes, les camps et au combat aussi,
Je me les raconte tout seul,
Et parfois je me demande si elles sont vraies ;
Car elles étaient étranges — terriblement étranges —
Mais malgré tout maintenant elles sont finies,
Il doit y en avoir des tas d’autres comme ça,
Et si j’attends, j’en verrai d’autres encore.

Oh, je me suis cogné aux règlements,
Et j’ai souvent enfreint une règle de la caserne,
Et je suis resté à côté à me regarder
Me comporter comme un sacré idiot.
J’ai payé le prix pour le découvrir,
Et je n’ai jamais râlé du prix que j’ai payé,
Mais assis au trou sans mes bottes,
J’admirais la façon dont le monde était fait.

Regardez la foule sur le pont,
Et en bosse au-dessus de la mer apparaît
Le vieux Aden, tel un poêle de caserne
Que personne n'a allumé depuis des années et des années !
Je suis passé par là quand j'ai commencé,
Et je rentre chez moi par le même chemin,
Un soldat en fin d’engagement
Avec six années de service à son actif.

Ma petite amie m’avait dit : « Oh, reste avec moi ! »
Ma mère m’avait serré contre sa poitrine.
Ells s ne m’ont jamais rien écrit, et donc
Elles ont dû partir comme tous les autres —
Avec tous ceux que j’ai vus,
Que j’ai trouvés, connus et rencontrés en chemin.
Je ne peux pas dire ce que je ressens,
Alors je chante ma chanson du soir :

L’Admirer et le voir,
Le contempler ce monde si vaste —
Ca ne m’a jamais fait de bien,
Mais je ne peux pas m’arrêter, même si j’essayais !


§§§§§§§§§§§§§§§§§

Traduction en vers rimés décasyllabes de Jules Castier dans Kipling, poèmes choisis par T.S. Eliot, Robert Laffont, 1949.

« CAR A L'ADMIRER >

Nom-de-d'là! L'Océan Indien sourit,
Si doux, si brillant, d'un beau bleu si lisse...
Pas de vag', si loin qu'on regard', par là,
Sauf le tortillon que produit l'hélice.
Tout est propre, à bord, la journée s'détend,
Le clairon s'en va vers sa tabagie;
Et, tout noir devant le soleil couchant,
Le Lascar roucoul' son chant de vigie.

Car à l'admirer, et à bien tout voir,
A le contempler, notre monde immense,
J'ai rien récolté que j'puiss' fair' valoir,
Mais toujours il faut que je recommence !

Je vois les sergents jouer au palet,
Et j'entends le rir', les potins, des femmes;
Sur la plage arrièr', j'les vois, au complet,
Faisant la prom'nade, officiers et dames.
Je songe à ces chos's où l'passé transpire,
Et je m'penche au-d'ssus d'la mer, plein d'émoi,
Tant qu'malgré la foul' qui emplit l'navire,
Il ne reste en vie nul autre que moi.

Les chos's du passé, dont j'ai vu le thème,
En caserne, au camp, au combat livré,
Je me les redis encore à moi-même,
Et m'demand' parfois si tout ça, c'est vrai;
Ell's étaient bizarr's, oui, ça m'émerveille;
Et pourtant, maint'nant que tout ça est mort,
Il doit 'y en avoir des tas de pareilles,
Et, pourvu qu'j'attend', j'en verrai encor.

J'ai parfois enfreint la parol' du livre,
Et souvent tourné quelque réglement,
Me t'nant à l'écart, et me r'gardant vivre
Comme un imbécil', comme un fou dément.
Pour mes découvert's j'ai payé ma note,
Sans la marchander, et sans trop d'regret,
Mais, dans la prison, et les pieds sans bottes,
J'ai bien admiré comm' le monde est fait.découvert's j'ai payé ma note,
Sans la marchander, et sans trop d'regret,
Mais, dans la prison, et les pieds sans bottes,
J'ai bien admiré comm' le monde est fait.

Un nuage, au loin, pass' sur le travers,
Et là-bas, tapi dessus l'océan,
Apparaît Aden, comme un poêl' d'hiver
Qui n'a plus servi depuis Dieu sait quand.
J'suis passé par là dans mes jours en germe,
Et j'rentre, à présent, par le mêm' chemin,
Soldat congédié qu'a servi son terme,
A six ans d'servic' dans le creux d'sa main.

Ma poulett' m'a dit : «  Oh, reste avec moi! »
Ma mèr' m'a serré tout contre ell', bien preste.
Ell's m'ont pas écrit, si bien que je crois
Qu'ell's ont dû passer, avec tout le reste,
Avec tout le rest' que la vie me trouve,
Que j'ai su, connu, et que j'ai pu voir.
Je n'peux pas les dir', les chos's que j'éprouve,
Et je chante ainsi ma chanson du soir :

Car à l'admirer, et à bien tout voir,
A le contempler, notre monde immense,
J'ai rien récolté que j'puiss' fair' valoir,
Mais toujours il faut que je recommence!


§§§§§§§§§§§§§§§§§

For to Admire
1
THE Injian Ocean sets an’ smiles
So sof’, so bright, so bloomin’ blue;
There aren’t a wave for miles an’ miles
Excep’ the jiggle from the screw.
The ship is swep’, the day is done,
The bugle’s gone for smoke and play;
An’ black agin’ the settin’ sun
The Lascar sings, “Hum deckty hai!”
Refrain
For to admire an’ for to see,
For to be’old this world so wide—
It never done no good to me,
But I can’t drop it if I tried!
2
I see the sergeants pitchin’ quoits,
I ’ear the women laugh an’ talk,
I spy upon the quarter-deck
The orficers an’ lydies walk.
I thinks about the things that was,
An’ leans an’ looks acrost the sea,
Till spite of all the crowded ship
There’s no one lef’ alive but me.
3
The things that was which I ’ave seen,
In barrick, camp, an’ action too,
I tells them over by myself,
An’ sometimes wonders if they’re true;
For they was odd—most awful odd—
But all the same now they are o’er,
There must be ’eaps o’ plenty such,
An’ if I wait I’ll see some more.
4
Oh, I ’ave come upon the books,
An’ frequent broke a barrick rule,
An’ stood beside an’ watched myself
Be’avin’ like a bloomin’ fool.
I paid my price for findin’ out,
Nor never grutched the price I paid,
But sat in Clink without my boots,
Admirin’ ’ow the world was made.
5
Be’old a crowd upon the beam,
An’ ’umped above the sea appears
Old Aden, like a barrick-stove
That no one’s lit for years an’ years!
I passed by that when I began,
An’ I go ’ome the road I came,
A time-expired soldier-man
With six years’ service to ’is name.
6
My girl she said, “Oh, stay with me!”
My mother ’eld me to ’er breast.
They’ve never written none, an’ so
They must ’ave gone with all the rest—
With all the rest which I ’ave seen
An’ found an’ known an’ met along.
I cannot say the things I feel,
And so I sing my evenin’ song:
Refrain
For to admire an’ for to see,
For to be’old this world so wide—
It never done no good to me,
But I can’t drop it if I tried!

Une réponse à « F.25. For to admire »

  1. Avatar de almostfamous1764707209
    almostfamous1764707209

    🙂

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