Traducteurs et traductions : Pierre Jean Jouve

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https://fr.wikisource.org/wiki/Discussion_Auteur:Rudyard_Kipling


En introduction, je souhaiterais vivement remercier Caroline Andriot-Saillant qui a eu la gentillesse de me faire parvenir son article sur Pierre Jean Jouve traducteur de Kipling. Son analyse donne une autre dimension à cette présentation et permet d'approfondir la question de la traduction, surtout lorsque que le traducteur est lui-même un poète. J'en donne un compte rendu après une introduction plus générale

Pierre-Jean Jouve (1887-1976) : poète, romancier, critique et traducteur de Les Septs mers sous le pseudonyme de Daniel Rosé (le nom de jeune fille de la mère de l'écrivain) en collaboration avec  Maud Kendall (proche de Blanche Reverchon, compagne de Jouve), dans la collection " Poésie du temps" qu'il dirige chez Delamain, Boutelleau & Cie, 1924.
Le texte a été repris dans le  second volume des OC qui lui est consacré. Œuvre 2, Mercure de France, 1987.
Engagé dans plusieurs projets éditoriaux, Pierre Jean Jouve choisit de prendre un pseudonyme pour cette traduction. Ce n'est vraisemblablement pas pour se dissimuler.
(Je n'ai pas encore accès au texte, cette page est donc pour l'instant encore en travaux)

Cette édition de Les sept mers est postérieure à celle de Jules Castier (1920), il est vraisemblable que P.J. Jouve et M.Kendall la connaissent même si de l'aveu de Castier elle passa complètement inaperçue. Ils s'en démarquent de deux manières, d'abord par la sélection des poèmes, ensuite par les projets de traduction, différents pour ne pas dire opposés.
Aucun des deux ne propose une traduction complète du recueil de Kipling, Jouve et Kendall ne retiennent que 11 des 33 poèmes, il s'agit explicitement d'une "sélection" des poèmes :
(Les titres sont ceux donnés par Jouve et Kendall. Les poèmes n'étant pas dans le domaine public, les liens ne renvoient pas à leur traduction mais à celle proposée sur ce site)
Le Trois-Ponts
Chant de l'Anglais
Les phares de la côte
Chant des morts
Les câbles de la haute mer
Le chant des fils
Réponse de l'Angleterre
Les Natifs
Le Premier Chantey
Chant du Banjo
A l'âge néolithique

L'artice Wikipedia consacré à Pierre Jean Jouve relève les traductions suivantes, omettant d'ailleurs sa traduction de Kipling :
Poèmes de la Folie de Hölderlin,  avec la collaboration de Pierre Klossowski;
La Tragédie de Roméo et Juliette de Shakespeare, traduction de Pierre Jean Jouve et Georges Pitoëf. Maud Kendall ayant sans doute participé à cette traduction
Sonnets de Shakespeare.
Les Trois Sœurs, de Tchekhov,avec Georges et Ludmilla Pitoëff
Poèmes de Giuseppe Ungaretti,
Macbeth de Shakespeare. Là encore Maud Kendall participe à la traduction.
Othello de William Shakespeare,
Lulu, de Frank Wedekind.
Il manque donc Kipling à ce relevé, mais également Knut Hamsun, R. Tagore (traduction antérieure à celle de Kipling, le premier menant peut être au second) Thérèse d'Avila, François d'Assise, Gongora, Eugenio Montale, Giuseppe Ungaretti, Aldo Caparasso, Büchner et Frank Wedekind...

Les informations suivantes sur Jouve traducteur viennent de l'analyse de l'essai de Laure Himy-Piéri, Pierre jean Jouve, La modernité des possibles, Classiques Garnier, par Jean-Paul Louis-Lambert, disponible sur le site dédié à Pierre Jean Jouve  © Jean-Paul Louis-Lambert et Poezibao

Traducteur, P. J. Jouve ne parle aucune langue étrangère et demande : " à un collaborateur de lui faire une traduction littérale, qu'ensuite il retouchait avec sa patte si spéciale."
Selon Laure Himy-Piery il y a deux catégories de traducteurs : "Les « sourciers », qui veulent d'abord restituer le texte de départ, et les « ciblistes » qui s'intéressent d'abord à la réception. "
La position par rapport à la fidélité au texte de P.J. Jouve est particulière puisqu'il ne le lit pas, seulement la traduction fournie par le spécialiste, ici Maud Kendall.
"Jouve pouvait être très prisonnier du texte ainsi reçu puisqu'il ne pouvait pas en faire une lecture linguistiquement critique — pourtant, il connaissait des usages propres à la poésie anglaise (la possibilité d'élider des syllabes, par exemple) que la poésie française n'autorise pas, ce qu’il regrettait. Par ailleurs, Jouve aimait l'étrangeté des traductions littérales que lui donnaient ses collaborateurs, et il reprend parfois dans sa propre écriture certaines tournures déconcertantes qu'il avait découvertes dans ces matériaux bruts."
Il faut reconnaitre que c'est assez tentant et que le fait de traduire est proche de l'écriture poétique tant le mot à mot peut être évocateur d'images, d'étincelles, par simple friction ou heurt entre l'anglais et le français.
Le "risque" étant que Jouve fasse de la traduction d'écrivain et non de traducteur, mais est-ce vraiment un risque ?

Dans un article très approfondi, Caroline Andriot-Saillant analyse la traduction de Jouve et son influence sur sa propre écriture.

Caroline Andriot-Saillant est Agrégée de Lettres Modernes, Docteur en Littérature comparée (Yves Bonnefoy et Ted Hughes, la fable de l’être), spécialiste de littérature et poésies française contemporaines. Elle publie également des poèmes.

Elle a consacré un article à la traduction de Kipling par Pierre Jean Jouve : «Traduction et conversion : le choix des Sept mers de Kipling » issu d’une communication au colloque «Relectures de Pierre Jean Jouve » à Cerisy en Août 2007 et paru dans Intégrités et transgressions de Pierre Jean Jouve, Paris, Calliopées, coll. « Cahiers Pierre Jean Jouve », 2010, vol. 2.

Cet article est particulièrement riche sur l’analyse de la position de traducteur d’un poète écrivain alors à un point de bascule de son œuvre. Dans cette perspective, l’analyse de la sélection de 11 poèmes est particulièrement intéressante du point de vue de leur compréhension, de leur réception, du projet de leur traduction et sur les conséquences sur le propre «  travail » poétique de Jouve.

L’article ouvre sur le constat que chez Jouve traduire c’est écrire : « L’acte de traduction ne peut être dissocié de l’écriture poétique puisqu’il est déjà une réponse au texte source, par ses choix radicaux. La traduction est déjà retraduction, réécriture d’une traduction. » (p.169)
Le moment de la traduction de Kipling correspond à un moment charnière de l’œuvre de Jouve, qu’elle peut éclairer.
Jouve est connu outre Manche et fait partie de cette « modernité » contemporaine d’Apollinaire, mais qui existe également en Angleterre. C. Andriot-Saillant revient sur Les sept mers, et sa traduction de 1920 par Jules Castier. Le projet de Jouve apparaissant très différent pour ne pas dire opposé. Elle en analyse la composition, souligne l’influence de la poésie orale et populaire à travers l’utilisation de la ballade et de la chanson. « Ce choix concorde avec l’orchestration polyphonique des voix : la parole est donnée aux peuples anglais et indiens […], aux explorateurs fondateurs de l’Empire […], au marin vieillissant […], au peintre préhistorique»(ibid p171).
Elle souligne « qu’il n’y a pas de rupture de continuité entre les thèmes de la modernité poétique et le recueil de Kipling »(ibid) Son analyse est particulièrement pertinente alors que Les sept mers a été d’abord lu comme le recueil de la célébration impérialiste, C.Andriot-Saillant dépasse cette lecture convenue et simplificatrice : «Le Kipling des Sept mers est donc moins le chantre enthousiaste de l’Empire britannique que le peintre moral des hommes qui y ont trouvé une place grâce à leurs talents particuliers et sens grâce à leur travail collectif. L’auteur des Sept mers est surtout l’habile technicien de la langue qui donne une puissance incantatoire aux chants imités des accents populaires et les place au même degré d’existence dans la langue que la voix des nations. »(ibid).
Il y a donc un « accord » de modernité entre Kipling et Jouve, lequel «compose » son propre recueil dans celui de Kipling : 11 poèmes sur 33.
Une note de Jouve et Maud Kendall justifie leur choix : « Nous avons choisi les poèmes qui consentaient le mieux à la traduction ; car dans nombre de cas, l’humour, les allusions à l’histoire et à la légende anglaise, la plaisanterie, voire le calembour de se laissaient guère transposer en une autre langue »(ibid p.172).

Selon C. Andriot-Saillant, Jouve « privilégie les poèmes de portée symbolique et allégorique explicite qui se passent des références géo-politiques trop précises » (ibid )
Elle relève deux groupements dans la sélection de Jouve : les sept premiers autour du « chant des Anglais » ou Kipling selon Jouve« se révéla  grand écrivain de la mer, des terres lointaines et de l’Empire » dans lequel dialoguent les peuples de l’Empire « dialogue qui scelle leur unité dans la polyphonie et la différence, et au-delà même des frontières de la mort. »(ibid. p173), sans oublier la part que prennent les éléments techniques (phares et câbles) à la « libre circulation des hommes, des navires et des marchandises, dans un monde pacifique »(ibid.)
La transition avec le deuxième ensemble est assurée par Les natifs  et révèle sous la « chorale » du premier ensemble « une dimension d’obscurité et de désir »(ibid). Le dernier poème  A l’âge néolithique ouvre une voix plus pacifiste, pacifisme à la Kipling « La paix se gagne dans la discipline collective et l’humilité de chacun. Elle n’évacue pas la violence et n’abolit pas le constat des guerres sans fin de l’humanité »(ibid p174)

L’article relève ensuite certaines proximités avec l’œuvre de Jouve dont le «travail » de traduction de Kipling a permis, ou accompagné, la métamorphose de Jouve comme poète.
Ce « travail » est analysé par C. Andriot Saillant à partir de la note des traducteurs : «  La technique que nous avons adoptée s’écarte délibérément de celle de Rudyard Kipling. Et nous croyons qu’elle restitue ainsi, pour notre sensibilité actuelle, le meilleur du poème anglais. Le vers de Kipling, d’un rythme assez fruste et généralement rimé, fait souvent l’effet d’un roulement de tambour. Nous avons substitué au roulement cadencé une batterie plus fiévreuse, qui d’elle-même s’est organisée sans que nous ayons eu à employer d’artifices prosodiques, et qui doit toucher directement les esprits de notre temps ». (SM,II,1880).
Etonnante déclaration que C. Andriot Saillant qualifie de « démontage systématique de la versification régulière de Kipling et dans l’assèchement de sa rhétorique de la chanson »(ibid. p;176) mais dont elle souligne l’étrangeté de la formulation «comme si la langue s’était disposée d’elle-même, et le propos de la modernisation alliée au pouvoir d’émotion directe de type romantique. » (ibid) qui rejoint les poèmes qui « consentent à la traduction »
Position à l’inverse du projet de Castier qui revendique à la fois la traduction en vers français et la transposition de l’oral, et le rejet « des langages nouveaux »
A travers l’analyse du choix de traduction de « song » par « chanson » (Castier) ou par « chant »(Jouve/Kendall), C. Andriot-Saillant observe plus en profondeur le travail de recherche et de construction poétique de Jouve pour lequel la chanson devient chant. «  On peut donc considérer que la métamorphose formelle chez Jouve consiste dans une mise en péril du rythme, mise en péril portée sur le plan thématique dans les poèmes primitifs [A l’âge néolithique, Le premier Shantey]par la dimension de descente vers les profondeurs temporelles, condition pour une révélation spirituelle qui englobe toutes les dimensions du moi » (ibid p 177).
Cette métamorphose est selon C.Andriot-Saillant la recherche par Jouve «d’un nouvel outil lyrique qui soit en cohérence avec de nouvelles options spirituelles ». Et qui conditionne chez Jouve une « triple  qualification poétique de son écriture de traducteur  :
—Humilité du style ;
—mise à l’épreuve de la musicalité poétique ;
—fièvre de l’écriture qui prend en charge l’incursion vers l’obscur.
Ce triple travail est mis en évidence par exemple dans la première strophe du prologue de Song of the English :

Fair is our lot—O goodly is our heritage!
[…]
For the Lord our God Most High
He hath made the deep as dry,
He hath smote for us a pathway to the ends of all the Earth!

Traduction Jouve Kendall :
Beau est notre destin—Heureux notre héritage
[…]
Car le Seigneur notre Dieu Tout-Puissant
A desséché pour nous le grand abîme
Et frappé pour nous une route allant jusqu’aux fins de la terre !


Humilité du style : « assèchement de la tonalité déclamatoire » : suppression du « O », ellipse du verbe et plus généralement suppression des tournures syntaxiques qui font le rythme du vers kiplingien, pour un résultat «anti musical»(ibid. p177) Ce travail formel accompagne l’image finale : «  la tâche de l’homme [de] se confronter à cette sécheresse de la route terrestre est à sa destination obscure »(ibid p178)

Une analyse très précise met au jour ce travail du vers de Kipling par ses traducteurs et ses échos dans les thématiques et l’écriture poétique de Jouve, en particulier, le sacrifice, l’humilité, le désert. Dans la « Note des traducteurs », Jouve et Kendall évoquent le génie « si curieusement brutal, religieux et fantaisiste à la fois »(ibid, p172) de Kipling. C. Andriot-Saillant note que « dans la sélection de Jouve, ce voyage, qui prend un sens essentiellement religieux , élargit encore la perspective de l’œuvre originale. Et l’élargissement prosodique, qui renie la musicalité au profit du lyrisme ample et heurté à la fois, traduit cette tension du tout et du rien, de l’obscur et de l’appel lumineux, qui constituera le socle même des conceptions spirituelles du traducteur poète. »(ibid. p182).


Pour conclure, provisoirement, cette présentation, la traduction de Jouve et Kendall me parait une étape importante mais hélas sans postérité de la traduction des poèmes de Kipling, et en particulier de ses recueils qui ne seront plus traduits ensuite. Jouve s'éloigne des lectures précédentes de Chevrillon et Glachan, purement anglaise pour le premier, purement patriotique pour le second. Il s'oppose également à la traduction de J.Castier, autre traduction de poète mais résolument anti-moderne qu'il conservera en traduisant sur les mêmes principes en 1949 la sélection de poèmes de Kipling par T.S. Eliot.
Enfin, Caroline Andriot-Saillant signale que la traduction de Jouve et Kendall fut attaquée par le critique littéraire René Lalou et donne à ce sujet la référence de l'ouvrage de Daniel Leuwers, Jouve avant Jouve ou la naissance d'un poète (1906-1928), Klincksieck, 1984.
























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