Les roulottes des Romanichels (1926)
Debits and credits
Traduction : de Judith Van Heers-Wyngels, La Pléiade IV, Gallimard, 2001
Le poème ouvre la nouvelle : A Madonna of the Trenches, une des nouvelles les plus complexes de Kipling qui superpose la guerre des tranchées, une histoire d'amour avec une femme Romany, des "fantômes" et une réunion maçonnique.
La traduction de "gipsy" est délicate pour rendre la bonne connotation du mot désignant un peuple, ou des peuples qui ont beaucoup de noms. Il semble que les Gipsies britanniques soient des Romanis installés en Angleterre depuis le XVIe. Leur mode de vie et leur représentation traditionnelle correspond au français Romanichel, aujourd’hui vieilli mais qui évoque encore l’imaginaire de la vie itinérante, des roulottes, des chevaux, de la musique, de la liberté liée à la marginalité. « Gitan » serait le plus proche équivalent moderne mais désigne une origine espagnole différente.
Les références de Kipling sur la culture Rom peuvent venir d’un livre célèbre à l’époque : Lavengro, The Scholar, the Gypsy, The Priest de George Borrow, 1815.
Voir également un autre pème de Kipling The Gipsy Trail.
Gorgio : équivalent anglo-romani du "gadjo" plus répandu en France pour désigner les non roms.
Les roulottes des Romanichels
À moins que vous ne soyez de la lignée des Romanichels
Qui volent nuit et jour,
Verrouillez votre cœur à double tour
Et jetez la clé au loin.
Enterrez-la sous la pierre la plus noire
Sous l'âtre de votre père,
Et gardez les yeux rivés sur ce qui vous appartient
Et vos pas sur le droit chemin.
Alors vous pourrez vous tenir à votre porte et vous moquer
Quand passent les roulottes des Romanichels.
Car il n'est pas juste que la lignée des Gorgios
Vive comme le font les Romanis.
À moins que vous ne soyez du sang des Romanichels,
Qui prend sans jamais épargner,
Restez satisfait de ce qui vous est donné
Et occupez-vous de vos propres affaires.
Labourez, hersez et roulez vos terres,
Et semez ce qui doit être semé ;
Mais ne laissez jamais votre cœur s’échapper de votre main,
Ni ne le laissez papilloner sur la route !
Alors vous pourrez vivre de votre pain
Quand passent les roulottes des Romanichels
Car ce n’est pas dans la nature du sang Gorgio
D aimer comme le font les Romanis.
À moins que vous n’ayez ces yeux de Romanichels
Qui voient mais pleurent rarement,
Gardez-vous de dormir à la belle étoile
Ou elles troubleront votre sommeil.
Contemplez la lune à travers la vitre de votre fenêtre
Et accepte le temps qu’elle vous réserve ;
Mais ne courez pas sous la pluie de minuit
Ni ne rentrez chez vous dans la rosée du matin.
Alors vous pourrez vous blottir et fermer les yeux
Quand passent les roulottes des romanichels…
Car il ne sied pas aux messieurs Giorgos
De marcher comme le font les Romanis.
À moins que vous ne soyez de la race des Romanichels
Qui considèrent que tous les moments se valent,
Prenez garde au Temps et au Lieu,
Au Jugement et à La Bonne Réputation :
Perdez votre vie à vivre votre vie
Comme vous devriez le faire ;
Et quand tout seras fini, votre Dieu et votre femme,
Et les Romanichels riront de vous !
Alors vous pourrirez dans votre tombe
…Quand passent les roulottes des romanichels
Car il n’est pas raisonnable que la race des Gorgios
Meure comme le font les Roms.
Gipsy Vans
Unless you come of the gipsy stock
That steals by night and day,
Lock your heart with a double lock
And throw the key away.
Bury it under the blackest stone
Beneath your father's hearth,
And keep your eyes on your lawful own
And your feet to the proper path.
Then you can stand at your door and mock
When the gipsy vans come through...
For it isn't right that the Gorgio stock
Should live as the Romany do.
Unless you come of the gipsy blood
That takes and never spares,
Bide content with your given good
And follow your own affairs.
Plough and harrow and roll your land,
And sow what ought to be sowed;
But never let loose your heart from your hand,
Nor flitter it down the road!
Then you can thrive on your boughten food
As the gipsy vans come through...
For it isn't nature the Gorgio blood
Should love as the Romany do.
Unless you carry the gipsy eyes
That see but seldom weep,
Keep your head from the naked skies
Or the stars'll trouble your sleep.
Watch your moon through your window-pane
And take what weather she brews;
But don't run out in the midnight rain
Nor home in the morning dews.
Then you can huddle and shut your eyes
As the gipsy vans come through...
For it isn't fitting the Gorgio ryes
Should walk as the Romany do.
Unless you come of the gipsy race
That counts all time the same,
Be you careful of Time and Place
And Judgment and Good Name:
Lose your life for to live your life
The way that you ought to do;
And when you are finished, your God and your wife
And the Gipsies'll laugh at you!
Then you can rot in your burying place
As the gipsy vans come through...
For it isn't reason the Gorgio race
Should die as the Romany do.
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