G.6. Gentlemen-Rankers

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                                              Gentlemen-Rankers (1892)

Ballads and Barrack Room Ballads> Inclusive Verse
Le poème fait partie de la sélection de de T.S.Eliot
L’armée anglaise était une armée d’engagés. Un gentleman-ranker est un simple soldat que l’origine sociale ou l’expérience militaire aurait normalement qualifié pour être officier, ou qui l’a été mais qui pour une raison ou un autre a dû s’engager comme simple soldat parfois sous un faux nom.
On peut sans doute retrouver l’équivalent de ce personnage « romanesque » dans la Légion étrangère française où s’engageaient sous un faux nom des fils de famille déshonorés, ou dans la figure du gentilhomme de fortune, noble devenu pirate. Dans tous les cas, il s’agit d’une déchéance sociale et /ou d’une mise à l’écart déshonorante.
Il y a des exceptions. Thomas E Lawrence (d’Arabie), après une première carrière prestigieuse et son grade de colonel se réengage comme simple soldat sous un faux nom. A noter que Kipling connait Lawrence qui lui a demandé de relire le manuscrit des Sept piliers de la sagesse.

Le refrain reprend la comptine Baa Baa Black Sheep qui sert de titre et de fil conducteur à la nouvelle autobiographique (1888) dans laquelle Kipling raconte son expérience d’enfant battu et sa tentative de suicide, et dont le surnom est Black Sheep… Difficile de ne pas établir un lien entre les deux textes et une identification possible de Kipling avec ces gentlemen-rankers.

Ne trouvant pas d’équivalent vraiment satisfaisant j’ai conservé le titre anglais, à la différence des traducteurs précédents. Difficile également de rendre en traduction les différents niveaux de langue qu’utilise le gentleman-ranker narrateur qui signalent à la fois son origine et sa déchéance sociale. Kipling ajoute de plus des jeux de sons qui soulignent l’ironie tragique du personnage comme cette allitération en « s », qui lie et oppose la douceur de "sweet" aux autres mots en « s »: « Oh, it’s sweet to sweat through stables, sweet to empty kitchen slops »

Traduction
— de A. Savine et M.George-Michel, Chansons de la chambrée, L’édition Française Illustrée, 1920. (voir plus bas)
— De Jules Castier, Kipling, Poèmes choisis par T.S Eliot, Robert Laffont 1949 ( voir plus bas)

Versions chantées : Peter Bellamy ( traditionnel), Benedict Edwards (folk-rock), Eliza Carthy (Folk a capella), Brian Peters (folk).
Le poème de Kipling est surtout connu par la parodie du refrain dans un chanson comique popularisée par Bing Crosby The whiffenpoof Song


Gavé de connaissance : adaptation d’une expression anglaise plus parlante qui fait référence à l’éducation militaire reçue dans un « crammer » pour préparer l’entrée à l’école d’officiers de Sandhurst.
Six chevaux : écart entre ce «  simple cavalier » (trooper) qui du temps de sa splendeur menait un attelage de six chevaux, signe de richesse
Eperon de laine : insigne du meilleur cavalier «  Rider » du régiment
Tommy : nom générique du soldat de base anglais (Tommy Atkins)
Malédiction de Ruben : Génèse 49,3-4 Ruben a été privé de son droit d’aînesse par son père Jacob.


                                   Gentlemen-Rankers

À la légion des égarés, à la cohorte des damnés,
    À mes frères d’infortune outre-mer,
Chante un gentilhomme anglais de bonne famille, gavé de connaissances,
    Et un simple cavalier de l’Impératrice, s’il vous plaît.
Oui, un cavalier de l’armée qui a mené ses  propres six chevaux,
    Et, ma foi, il mena grand train ,  et le mena à l’aveugle,
Et le monde entier était son ami tant qu’il avait de l’argent en poche,
    Mais aujourd’hui, le sergent se montre un peu moins aimable.

Nous sommes de pauvres petits agneaux qui se sont égarés,
                Bêê ! Bêê ! Bêê !
        Nous sommes de petits moutons noirs qui se sont égarés,
                Bêê—êê—êê !
        Des gentlemen-rankers qui font la bringue,
        Maudits d’ici à l’Éternité,
        Que Dieu ait pitié des gens tels que nous,
                Bêê ! Yah ! Bah !

Oh, quelle douceur de suer aux écuries, quelle douceur de vider les restes de la cuisine,
    Et quelle douceur d’écouter les histoires que racontent les troupiers,
De danser avec des servantes débraillées au bal du régiment
    Et de rosser le goujat qui dit que vous valsez trop bien.
Oui, ça vous rend fier comme un paon d’être le « meilleur cavalier » de ta troupe,
    Et d’être affublé d’un maudit éperon de laine,
Quand vous enviez amèrement, un pauvre Tommy qui vit honnêtement,
    Qui cire vos bottes et vous appelle parfois « Monsieur ».

Si la maison à laquelle nous n’écrivons jamais, et les serments que nous ne tenons jamais,
    Et tout ce qui nous est le plus lointain et le plus cher,
Reviennent à travers les ronflements de la chambrée, pour troubler notre sommeil,
    Pouvez-vous nous en vouloir de nous abrutir de bière ?
Quand le camarade ivre marmonne et que la grande lanterne de la garde vacille,
    Et que l’horreur de notre chute s’affiche au grand jour,
Chaque secret se dévoilant sur le douloureux plafond blanchi à la chaux,
    Vous étonnez-vous que nous nous droguions pour fuir la douleur ?

Nous en avons terminé avec l’Espoir et l’Honneur, nous sommes perdus pour l’Amour et la Vérité,
    Nous dégringolons l’échelle, échelon après échelon,
Et la mesure de notre tourment est la mesure de notre jeunesse.
    Que Dieu nous vienne en aide, car nous avons connu le pire trop tôt !
Notre honte est un repentir sincère pour le crime qui a entraîné la condamnation,
    Notre fierté est de ne connaître aucun élan d’orgueil,
Et la malédiction de Ruben nous retient jusqu’à ce qu’une terre étrangère nous enveloppe
    Et que nous mourrons, sans que personne ne puisse Leur dire où nous sommes morts.

Nous sommes de pauvres petits agneaux qui se sont égarés,
                Bêê ! Bêê ! Bêê !
        Nous sommes de petits moutons noirs qui se sont égarés,
                Bêê—êê—êê !
        Des gentlemen-rankers qui font la bringue,
        Maudits d’ici à l’Éternité,
        Que Dieu ait pitié des gens tels que nous,
                Bêê ! Yah ! Bah !


                                       §§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§

Traduction en vers non rimés de A. Savine et M.George-Michel, Chansons de la chambrée, L’édition Française Illustrée, 1920.
La traduction de M.George-Michel n'étant pas dans le domaine public, je ne la reproduis qu'avec l'aimable autorisation de ses ayants droit qui en conservent le copyright.

                         GENTLEMEN SIMPLES SOLDATS

C EST pour la légion des enfants perdus, pour la cohorte des damnés,
Pour mes frères qui portent leur chagrin au delà des mers,
Que chante un gentleman anglais, convenablement élevé, bourré à la machine,
Et troupier de l'Impératrice, s'il vous plaît.
Oui, un troupier de l'armée qui a crevé six chevaux qui étaient à lui.
Et, sur ma foi, il sauta le pas, et il fit le saut les yeux fermés.
Et le monde était pour lui plus qu'un parent, tant qu'il eut de l'argent en poche.
Mais aujourd'hui le sergent lui est un peu moins que bienveillant.

Nous sommes de pauvres petits agneaux qui avons perdu notre route.
Béé! Béé! Béé!
Nous sommes de petites brebis noires qui nous sommes égarées.
Béé! Béé! Béé!
Gentlemen simples soldats partis pour faire la noce
Et damnés dès maintenant pour l'éternité.
Que Dieu prenne en pitié des gens tels que nous!
Béé ! Béé ! Béé !

Oh! Il fait bon suer dans les écuries. Il fait bon vider les baquets des cuisines,
Et il fait bon entendre les sornettes que content les troupiers,
Et danser avec les bobonnes aux bals du régiment,
Et flanquer une raclée au voyou qui dit que vous valsez trop bien.

Oui, on se redresse comme un coq, quand on devient le cavalier de sa troupe
Et qu'on est affublé d'un maudit vilain éperon.
Lorsque vous portez envie, oh! avec quelle acuité ! à un pauvre Tommy qui se tient si proprement,
Qui cire vos bottes et parfois vous dit: << Monsieur ».

***

Si nous n'écrivons jamais à la maison et si nous ne tenons jamais nos serments,
Et si tous ceux que nous connaissons, si loin et si aimés,
Viennent par la chambrée, où l'on ronfle, hanter notre sommeil,
Pouvez-vous trouver mauvais que nous nous noyions dans la bière ?
Pendant que le camarade ivre marmotte et que
la grande lanterne du poste laisse tomber des gouttes d'huile,
Alors que l'horreur de notre chute s'écrit en traits si clairs,
Lorsque tous les secrets du plafond blanchi à la chaux se révèlent d'eux-mêmes, dans toute leur douleur,
Vous étonnerez-vous de ce que nous nous empoisonnions de drogues qui endorment la souffrance ?

***

Pour nous, c'en est fait de l'Espoir et de l'Honneur. Nous sommes perdus pour l'Amour et la Vérité.
Nous descendons un à un les degrés de l'échelle,
Et notre cran de jeunesse est la mesure même de notre tourment.
Que Dieu nous vienne en aide, car nous avons, trop jeunes, connu ce qu'il y a de pire!
Notre honte est le vrai châtiment de la faute qui a été la cause de notre condamnation.
Notre amour-propre est de ne plus connaître l'aiguillon de l'amour-propre.

Et la malédiction, lancée sur Ruben, nous enserre jusqu'au jour où une terre étrangère nous enveloppera dans ses plis.
Et nous mourrons, et nul ne pourra dire quels sont ceux qui sont morts.

Nous sommes de pauvres petits agneaux qui avons perdu notre route.
Béé! Béé! Béé!
Nous sommes de petites brebis noires qui nous sommes égarées.
Béé! Béé! Béé!
Gentlemen simples soldats, partis pour faire la noce
Et damnés dès maintenant pour l'Éternité, Que Dieu prenne en pitié des gens tels que nous!
Béé! Béé! Béé!

                                    §§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§


Traduction en alexandrins et octosyllabes de Jules Castier, Kipling, Poèmes choisis par T.S Eliot, Robert Laffont 1949


                       LE TROUPIER FILS DE FAMILLE

A la légion des gars perdus, à la cohorte des damnés,
Aux frères d'outre-mer dans leur douleur mauvaise,
Chante un fils émoulu,—un gentleman bien né,
Troupier d'l'Impératrice, aussi, ne vous déplaise.—
Oui, simple troupier, aujourd'hui,
Qui fit courir six ch'vaux à lui,
Qui a mené la vie, et certe à grandes guides,—
Ah, l'mond' lui faisait des courbettes
Pendant qu'il avait la galette,
Mais l'sergent, aujourd'hui, se montre moins qu’sordid

Nous somm's les pauvr's agneaux qu'ont perdu leur chemin,
Bê! Bê ! Bê !
Oui, les p'tits moutons noirs, égarés et vilains, Bê-ô-ê!
Bê! Bê ! Bê !
Troupiers d'famill' ribouldingants,
Damnés d'ici la fin des temps,—
Ah, Dieu ait pitié d'nous, vraiment !
Bê! Quais! Bê!

C'est bon, d'suer dans l'écurie, c'est bon, d'vider les sal’s eaux grasses,
D'entendr' les racontars des troupiers sur des riens,
D'fair' danser les bonnich's quand l'régiment s'prélasse,
Et d'cogner sur l'goujat qui dit qu'on vals' trop bien.
Oui, ça vous met l'bon vent en poupe
D'être écuyer pour tout' la troupe,
Et d'porter un ép'ron brodé, en connaisseur,—
Quand on envie, certe, et comment!
Un pauvr' Tommy qui vit sain'ment,
Qui vous cir' vos chaussur's, et parfois vous dit « Sir »

L'foyer auquel on n'écrit pas, et les serments qu'on n'a pu t'nir,
Et tout's les chos's qu'on sait, lointaines et bien chères,
Nous r'vienn'nt dans la chambrée, nous empêchant d'dormir...
Comment nous en vouloir, d'nous noyer dans la bière?
Quand l'copain soûl grogne et marmotte,
Quand l'falot d'l'écurie gigote,
Et qu'la fang' de notr' chut' s'projette en pleine horreur,
Avec ses moindr's secrets profonds,
Sur l'badigeon du sal' plafond,
Comment ne pas s'droguer pour fuir un' tell' douleur?

Finis, pour nous, l'Espoir, l'Honneur; l'Amour, la Vérité, ça cesse;
C'est barreau à barreau qu'nous descendons l'échell';
La m'sur' de notr' tourment, c'est cell' de notre jeunesse,—
Nous avons su trop jeun's le mal originel!
Tout' notre hont', c'est repentance
Du crim' qui causa notr' sentence,
Nous tirons vanité de n'avoir plus d'orgueil;
Le péché d'Ruben, ce fut l'nôtre,
Jusqu'à c'qu'au sol lointain on s'vautre
Pour mourir,— et personn' ne Leur parl' de ce deuil.

Nous somm's les pauvr's agneaux qu'ont perdu leur chemin.
Bê! Bê! Bê!
Oui, les p'tits moutons noirs, égarés et vilains,
Bê-ê-ê!
Troupiers d'famill' ribouldingants,
Damnés d'ici la fin des temps,
Ah, Dieu ait pitié d'nous, vraiment!
Bê! Quais! Bê!

                        §§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§


                      Gentlemen-Rankers

To the  legion of the lost ones, to the cohort of the damned,
    To my brethren in their sorrow overseas,
Sings a gentleman of England cleanly bred, machinely crammed,
    And a trooper of the Empress, if you please.
Yea, a trooper of the forces who has run his own six horses,
    And faith he went the pace and went it blind,
And the world was more than kin while he held the ready tin,
    But to-day the Sergeant’s something less than kind.

        We’re poor little lambs who’ve lost our way,
                Baa! Baa! Baa!
        We’re little black sheep who’ve gone astray,
                Baa—aa—aa!
        Gentlemen-rankers out on the spree,
        Damned from here to Eternity,
        God ha’ mercy on such as we,
                Baa! Yah! Bah!

Oh, it’s sweet to sweat through stables, sweet to empty kitchen slops,
    And it’s sweet to hear the tales the troopers tell,
To dance with blowzy housemaids at the regimental hops
    And thrash the cad who says you waltz too well.
Yes, it makes you cock-a-hoop to be “Rider” to your troop,
    And branded with a blasted worsted spur,
When you envy, O how keenly, one poor Tommy living cleanly
    Who blacks your boots and sometimes calls you “Sir”.

If the home we never write to, and the oaths we never keep,
    And all we know most distant and most dear,
Across the snoring barrack-room return to break our sleep,
    Can you blame us if we soak ourselves in beer?
When the drunken comrade mutters and the great guard-lantern gutters
    And the horror of our fall is written plain,
Every secret, self-revealing on the aching white-washed ceiling,
    Do you wonder that we drug ourselves from pain?

We have done with Hope and Honour, we are lost to Love and Truth,
    We are dropping down the ladder rung by rung,
And the measure of our torment is the measure of our youth.
    God help us, for we knew the worst too young!
Our shame is clean repentance for the crime that brought the sentence,
    Our pride it is to know no spur of pride,
And the Curse of Reuben holds us till an alien turf enfolds us
    And we die, and none can tell Them where we died.

        We’re poor little lambs who’ve lost our way,
                Baa! Baa! Baa!
        We’re little black sheep who’ve gone astray,
                Baa—aa—aa!
        Gentlemen-rankers out on the spree,
        Damned from here to Eternity,
        God ha’ mercy on such as we,
                Baa! Yah! Bah!

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