G.3.Gehazi

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                                                 Guéhazi (1913)

The Years Between >Inclusive Verse
Le poème a été écrit en 1913 amis refusé par la presse qui craignait un procès. Il ne paraît qu’en 1919.
Le poème fait partie de la sélection de T.S. Eliot.
Traduction : Jules Castier, Poèmes choisis par T.S Eliot, Robert Laffont, 1949

Ce poème de Kipling est considéré comme violent («hate poem ») et antisémite, ce qui demande un minimum de contextualisation.

Le scandale Marconi (1912) : affaire de délit d’initiés mettant en cause des ministres du gouvernement libéral d’Asquith, soupçonnés de corruption. Une Commission parlementaire favorable au gouvernement ne retient aucune sanction, et les journaux qui ont mené la campagne de dénonciation sont condamnés.
Rufus Isaacs, Attorney Général (fonction plus politique associée au Gouvernement), frère de Godfrey Isaacs, directeur de Marconi, ne fut pas reconnu coupable de corruption par la commission qui ne parla que de grave maladresse. Il fut nommé Lord Chief Justice (Fontion judiciaire, nomalement indépendante du pouvoir politique) en 1913.
Cette nomination annoncée fait sortir Kipling de son silence et écrire ce que Lord Blake (historien conservateur) a pu qualifier « d’un des plus grands hymnes de haine »( Seymour-Smith, Rudyard Kipling, Mac Donald, 1989). Il est cependant probable qu’on ait fait mieux depuis, mais cela permet de mesurer l’impact qu’aurait pu avoir ce poème s’il avait paru en 1913 au moment de scandale et non après la guerre où il ne fut guère remarqué.

L’Antisémitisme : la question de l’antisémitisme de Kipling est assez complexe et débattue. A ce stade de ma lecture, je me demande si elle ne repose sur la tension entre la position plutôt ouverte qui s’exprime dans The Mother Lodge ou The Treasure and the law et les stéreotypes de l’époque, de sa classe sociale et de son engagement politique conservateur pour ne pas dire réactionnaire. En d’autres termes, il n’est pas vraiment concerné par l’antisémitisme populaire et partage l’antisémitisme « d’évidence » de la bourgeoisie capitaliste. Dans Baa Baa Black Sheep, autobiographie à peine déguisée, il est humilié d’avoir été rossé à l’école devant deux enfants juifs et un noir, et le « détail » l’a assez marqué pour qu’il s’en souvienne et le note.
Les « hommes forts » qu’il admire échappe à l’essentialisation, les autres peuvent correspondre aux stéréotypes contemporains. A cette une époque la « race » perd son sens de peuple, pour entrer dans l’idéologie raciale et raciste qui légitime le colonialisme.
Cependant si l’affaire Marconi n’est pas exempte d’antisémitisme, le poème ne semble pas en relever. Le grand connaisseur de la Bible qu’est Kipling l’utilise fréquemment pour illustrer ses thèmes, et parler à des protestants qui sont nourris de l’ancien testament.
Mais Kipling ne pouvait pas ignorer que son poème pouvait être compris comme antisémite, ce qui ne semble guère le déranger.
Julian Moore publie dans la Kipling Society un article très fouillé sur la question (en anglais)

La parodie biblique : le Poème est inspiré du personnage de Gehazy dont l’histoire est racontée dans la Bible , Rois II 4 et 5 :
Guéhazi est le serviteur du prophète Élisée. Le général syrien Naaman, atteint de la lèpre, vient demander sa guérison. Élisée lui ordonne de se laver sept fois dans le Jourdain ; Naaman guérit et veut offrir des présents au prophète, mais Élisée refuse, affirmant que la guérison vient de Dieu et non d’un paiement. Après le départ de Naaman, Guéhazi le poursuit en secret et lui ment : il prétend qu’Élisée a besoin d’argent et de vêtements pour des visiteurs. Naaman lui donne alors des présents. De retour, Guéhazi cache son butin, mais Élisée découvre la fraude et lui reproche d’avoir transformé un acte sacré en occasion d’enrichissement. La punition est immédiate : la lèpre de Naaman s’attache à Guéhazi et à sa descendance.

Kipling s'adresse donc à un public qui connait l'histoire et est capable d'en relever les adaptaptions. C'est sans doute la condamnation finale, tirée de la Bible, qui est retenue comme un des élements du dossier Kipling-le-sadique.


Ecarlate, hermine et collier en or sont les signes distinctifs du Lord Chief Justice qui identifie clairement pour le lecteur de l’époque la personne ici visée.
La lèpre commence par une décoloration de la peau


Guéhazi

« D’où viens-tu, Guéhazi,
Si vénérable d’aspect,
Vêtu d’écarlate et d’hermine
Et d’une chaîne d’or d’Angleterre ? »
« De courir après Naaman
Pour lui annoncer que tout va bien,
Ce qui, grâce à mon zèle, a fait de moi
Un Juge en Israël. »

Bravo, bravo, Guéhazi !
Tends ta main prête,
Toi qui as échappé de justesse au jugement,
Prête serment pour juger le pays
Sans te laisser fléchir par les dons d’argent
Ni par des pots-de-vin secrets, plus vils encore,
Ni par une information qui rapporte
Sur n’importe quel marché.

Cherche et sonde, Guéhazi,
Comme toi seul sais le faire,
La réponse mûrement pesée qui parait vraie
Qui profère le mensonge le plus noir –
La vertu bruyante et mal à l’aise,
La colère feinte à volonté,
Pour faire taire un témoin intimidé
Et réduire la Cour au silence.

« Prends maintenant tes dispositions, Guéhazi,
Afin que nul ne s’entretienne à part
En secret avec ses juges
Pendant que son affaire est jugée.
De peur qu’il ne leur donne une raison
de dissimuler une affaire,
et qu’il n’oriente subtilement les questions
loin de ce qu’il a fait. »

Toi miroir de la droiture,
Qu’est-ce qui te tourmente au moment des serments ?
Que signifie cette blancheur qui apparait
Sur la peau entre tes sourcils ?
Ces pustules qui luisent et rongent,
Ces plaies qui se détachent et saignent –
La lèpre de Naaman
Sur toi et toute ta descendance ?

Lève-toi, lève-toi, Guéhazi,
Resserre ta robe autour de toi et va-t-en,
Guéhazi, juge d’Israël,
Un lépreux blanc comme la neige !

§§§§§§§§§§§§§§§§§§

Traduction en octosyllabes rimés de Jules Castier, Poèmes choisis par T.S Eliot, Robert Laffont, 1949.
Le poème est accompagné d'une note du traducteur pour rappeler le contexte du Scandale Marconi, oublié ou ignoré des lecteurs français de 1949.

GEHAZI 1 (1915)

Et d'où t'en viens-tu, Gehazi,
Si digne à contempler partout,
L'hermine au manteau cramoisi,
La chaîne d'or anglais au cou? »
"—Je viens de suivre Naaman,
Disant le bien qu'on voit réel,
Par quoi mon zèle, en un moment,
M'a fait un Juge en Israël."

Très bien, très bien, ô Gehazi ;
A peine hors d'un jugement,
Étends la main bien prompte, ainsi,
Et pour juger prête serment,
Bien insensible au don qu'on fit,
Comme à l'appât, plus bas triché,
D'un savoir qui tourne en profit
Sur toute place du marché.

Recherche et fouille, Gehazi,
Comme, entre tous, tu dois savoir,
La réponse au terme précis
Qui fait le mensonge plus noir,
Vertu bruyante, et mal en point,
Colère feinte sans nul mal,
Pour effrayer quelque témoin
Et pour taire le Tribunal.

Prends tes mesures, Gehazi,
Pour que nul homme, seul et bas,
Ne parle aux juges qu'il saisit,
Pendant qu'on expose son cas,
De peur qu'il... les rende dispos
A tenir caché certain fait,
Et qu'il détourne les propos
Bien loin de tout ce qu'il a fait.

Toi, le miroir du seul bon droit,
Qu'as-tu, près du serment profond ?
Qu'est donc cette blancheur qu'on voit
Entre tes sourcils, sur ton front ?
L'abcès qui fouille longuement,
La plaie en sang, que tu maintiens,
Cette lèpre de Naaman Sur toi,
comme sur tous les tiens?

Debout, debout, ô Gehazi,
Serre ta mante, et va sans piège,
Juge en Israël, Gehazi,
Lépreux à la blancheur de neige!


§§§§§§§§§§§§§§§§§§§

Gehazi
Whence comest thou, Gehazi,
So reverend to behold,
In scarlet and in ermines
And chain of England's gold?"
"From following after Naaman
To tell him all is well,
Whereby my zeal hath made me
A Judge in Israel."

Well done; well done, Gehazi!
Stretch forth thy ready hand,
Thou barely 'scaped from judgment,
Take oath to judge the land
Unswayed by gift of money
Or privy bribe, more base,
Of knowledge which is profit
In any market-place.

Search out and probe, Gehazi,
As thou of all canst try,
The truthful, well-weighed answer
That tells the blacker lie–
The loud, uneasy virtue
The anger feigned at will,
To overbear a witness
And make the Court keep still.

Take order now, Gehazi,
That no man talk aside
In secret with his judges
The while his case is tried.
Lest he should show them–reason
To keep a matter hid,
And subtly lead the questions
Away from what he did.

Thou mirror of uprightness,
What ails thee at thy vows?
What means the risen whiteness
Of the skin between thy brows?
The boils that shine and burrow,
The sores that slough and bleed–
The leprosy of Naaman
On thee and all thy seed?

Stand up, stand up, Gehazi,
Draw close thy robe and go,
Gehazi, Judge in Israel,
A leper white as snow!



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