32. Baa Baa… L’étrange silence.

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                                       Baa Baa... L’étrange silence

« Quand un homme d’âge mur découvre qu’il a été abandonné par la Providence, privé de son Dieu et jeté sans recours, réconfort ni sympathie dans un univers nouveau et étrange pour lui, on considère généralement  que son désespoir qui peut s’exprimer par la débauche, ou la rédaction de ses souvenirs ou la diversion plus substantielle du suicide est une chose impressionnante. Un enfant, dans des circonstances exactement identiques, ne peut guère maudire Dieu et mourir. ».
R.Kipling Baa Baa Black Sheep, Wee Willie Winkie. 1888.
(c'est moi qui souligne)

         Mais il peut, comme le même Kipling un peu plus loin dans le même texte, essayer…

          L. avait passé la fin de la dernière heure à cacher ce qu’elle faisait et ma mystérieuse sonnette avait retenti dans un sous synapse de mon cerveau de prof, sonnette discrète mais impérieuse qui empêche de quitter le collège sans l’avoir désactivée. L. était de toute façon sous surveillance, ça ne se passait pas très bien en cette fin de 3e avec sa famille d'accueil. J’étais son prof principal, son dossier d’orientation était brûlant, la famille était attentive et concernée, L  était inattentive, parfois joyeuse, parfois dans le gouffre. Il me manquait un élément.
Il ne s’agit pas de clairvoyance de ma part, certains collégiens en péril émettent contre leur gré conscient des alarmes de sous-marin atomique en phase 4. Ceux qui n’émettent rien ne sont pas détectables, clairvoyance ou pas.
L. émettait sur toutes les ondes, sauf la parole. Elle se leva rapidement à la sonnerie et je la bloquai au prétexte de l’orientation. Dans la pure logique je-montre-ce-que-je-cache, elle dissimulait son poignet. Je lui ai demandé d'enlever sa main, de dénouer le foulard et de remonter sa manche.
Ce qu’elle avait écrit lui coupait les veines.
Ce qui devait être fait fut fait, et je restais avec elle jusqu’à la prise en charge suivante.
Elle vida son sac.
C’était la date anniversaire d’une mort et d’une promesse déjà ancienne de ne pas survivre à cet anniversaire là. La promesse de mourir de la même façon datait du coeur de l’enfance, elle arrivait ce soir là à échéance..
Si la prise en charge a mis son secret au jour et empêché (ou retardé?) son suicide, je veux croire qu'elle se serait sauvée toute seule en écrivant le mot sur ses veines. Un mot a-t-il ce pouvoir ? Un passage à l'acte symbolique empêche-t-il le passage à l'acte réel ?  Avait-elle fait sang blanc ?

         En réalité, il n’y a pas qu’un sac, il y en a trois.
         J’ai toute confiance en Kipling dans ce domaine, et il compte trois.

Ceci :
                            « Bêê, bêê mouton noir,
                               Avez-vous de la laine ?
                       Oui, monsieur, oui, monsieur,
                                  Trois sacs pleins ;
                                 Un pour le maître,
                                 Et un pour la dame,
                          Et un pour le petit garçon
                              Qui vit dans la ruelle. »

— Est une ancienne comptine anglaise qu’on chante sur l’air de Ah vous dirais-je Maman  et dont les paroles n’ont pas de sens…

— Est mis en exergue de la nouvelle autobiographique de Kipling Baa Baa Black Sheep, et lui donne donc aussi son titre.

— Est cependant adapté par Kipling qui transforme les deux derniers vers

                           Et rien pour le petit garçon
                             Qui pleure dans la ruelle

       Une infime modification, à peine perceptible :
                        one> none ; lives >cries,
       On pourrait ne pas l’entendre, qui écoute vraiment une comptine dont les paroles n’ont plus de sens, qui écoute les enfants ? Qui écoute les comptines sinon les enfants qui ajoutent à un texte qui ne dit plus rien ce qu’ils ne peuvent encore dire, ni peut-être même penser.
Et un /et rien pour le petit garçon qui vit/qui pleure.
De si petits mots ont-ils ce pouvoir ?

— Est le plan de la nouvelle de Kipling : trois sacs qu'il ouvre font trois chapitres de la moins belle histoire du monde, la plus cruelle parce qu’elle est vraie. Il la racontera plusieurs fois de plusieurs manières : de l’autobiographie officielle Something of Myself,  à l’autobiographie à peine déguisée Baa Baa Black Sheep / Bê Bê mouton noir, à la fiction réorganisée du roman The Light That failed, à la transpositon onirique heureuse  The Brushwood Boy, ou ni onirique ni heureuse dans la nouvelle Thrown Away (en français) et son poème And some are Sulky et sans doute  en écho ou fragments ici ou là comme dans la comptine de la brebis galeuse et ses trois sacs. Un autre fragment dans le poème Gentlemen-Rankers (1) ou la comptine est réutilisée. Un poème aussi tardif que Gertrude's Prayer (1932) répète sombrement "Ce qui est entaché dès la naissance, le temps ne le réparera pas".
Ces histoires répétées ont-elles un pouvoir?

Comme c’était l’usage, les enfants anglais d’outre-mer étaient envoyés en pension en Angleterre. A six ans, accompagné de sa sœur de trois ans (2) Kipling est envoyé dans une famille inconnue et laissé sans explication dans ce qu’il appellera la maison de la Désolation.
De roitelet adulé, il devient le mouton noir, la brebis galeuse, la victime d’une bigote et de son fils, battu et humilié pendant près de six ans, avec la lecture comme sauvetage, comme chantage, comme refuge.

Le récit se déroule donc en trois sacs pendant lequel le jeune Punch (Polichinelle) à force de violence physique et mentale se dépersonnalise en Black sheep ( brebis galeuse). Dans le troisième sac, le plus lourd, il doit avoir entre 10 et 11 ans, Kipling raconte ce qui n’existe pas et sera l'objet d'un étrange silence de la critique :
« Il n'avait personne pour le soutenir et personne pour l'aider, et le meilleur moyen de se tirer d'affaire était la mort. Un couteau, cela ferait mal, mais tante Rosa lui avait dit, un an auparavant, que s'il suçait de la peinture il mourrait. Il s'en alla dans la chambre d'enfants, déterra une arche de Noé depuis longtemps hors d'usage, et se mit à lécher la peinture de tous les animaux restants. Cela avait un goût atroce, mais au moment où tante Rosa et Judy rentrèrent il avait sucé à fond la colombe de Noé […] Les fabricants d'arches de Noé, j'imagine, savent que leurs animaux ont des chances de s'engager dans de jeunes bouches, et ils les peinturlurent en conséquence. Toujours est-il que le lendemain le jour se leva aux carreaux et trouva Mouton Noir tout à fait bien portant […] (traduction de Théo Varlet)
La crise est si forte que l’enfant armé d’un couteau veut tuer ses tourmenteurs.

        J’ai cherché un commentaire, une évocation, un résumé de ce passage, ou le mot « suicide » relié à Kipling, sans succès pour le moment : un étrange silence ( en partie due sans doute à ma connaissance très partielle de la critique anglaise. j'en ai trouvé une mention dans cet article de Gillian Sheehan sur la dépression dont Kipling souffrit toute sa vie et qui commence par "Si la tentative de suicide d'un petit garçon..." . C'est le seul auteur pour l'insatnt qui prononce le mot. Je vais chercher du côté des biographistes officiels

        Cette nouvelle est saluée comme un des plus forts textes de Kipling sans qu’il ne soit jamais fait allusion à cet arche de Noé et sa colombe toxique qui image l'espérance de la mort.

          En revanche, on retrouve tout le reste, la panoplie habituelle : 
          On se demande si l’histoire est vraie, si Kipling n’exagère pas, ne ment pas comme le vieux petit garçon cruel qu’il est, qu’il était, c'est prouvé, un petit garçon insupportable, gâté, violent, qu’il fallait bien l'éduquer, dont les versions se contredisent, que sa sœur Trix agée de 3 ans et épargnée par la violence disait le contraire, que Kipling l’avait reconnu, que Kipling était cruel, sadique. Que ses bourreaux le faisaient pour son bien,  que finalement il n’en était pas mort, que ça lui avait forgé le caractère, qu’il était le premier responsable de ce qui lui était arrivé, qu’il en avait même tiré plaisir et parti dans sa carrière, que tous les enfants de l'Empire avaient vécu la même chose sans tant se plaindre.
Tout cela sans jamais dire un mot sur la volonté et la tentative de suicide. Un étrange silence, sans doute pas si étrange que cela.   

Kipling en a pourtant très tôt parlé, la nouvelle est intégrée à un des volumes de Wee Willy Winky écrit quand il est encore en Inde qui eut un grand succès et fut conseillé aux enfants. Sylvère Monod, traducteur de Baa Baa Black Sheep dans la Pléiade, parle d’une «relation trouble et ambigüe qui unissait Kipling »  à cette nouvelle, «récit le plus puissant du volume, récit explosif qui se trouve comme embusqué à cet endroit »(la troisième place du recueil ) (p1561), mais sans préciser de quelle explosion il s’agit.
       Kipling la raconte ensuite dans son premier roman The Light that Failed en modifiant presque tout sauf les deux enfants battus et humiliés qui jouent avec un revolver dont le coup part...
       Il la raconte enfin, sans évoquer le suicide dans son autobiographie posthume Something of Myself. Il conclut ainsi : Pourquoi n'avais-je jamais raconté à qui que ce soit la manière dont on me traitait ? Les enfants ne parlent pas plus que les animaux, car ils tiennent pour définitivement établi tout ce qui leur arrive. De plus, les enfants maltraités savent très bien ce qui les attend s'ils révèlent les secrets de leur prison avant d'en être sortis. » l’étrange silence. Kipling avait tout dit, personne ne l’avait écouté, il a parlé comme un animal : baa baa…

La littérature ne raconte pas à ma connaissance de suicides d’enfants, et peu de morts, sinon  celle périphérique et anonyme des « enfants perdus" de Neverland et d’ailleurs. Les enfants héros peuvent connaitre des morts symboliques et transitoires puisqu’en général les récits de formations doivent le conduire au terme de leur évolution : abandons, blessures, coups, mutilations, enfermement, ingestion par un monstre, métamorphoses, sommeil profond, séjours souterrains sont des morts pour renaitre, non pour disparaître et ne sont jamais recherchées pour cela.

         Les grands autobiographes, Rousseau, Chateaubriand, ont déjà assez de mal à naître pour souhaiter mourir, ou le raconter.

         Il reste Gavroche dont la description « enchantée » ne cache pas le geste suicidaire déguisé en sacrifice.

        Kipling alias Punch alias Brebis galeuse alias Dick Heldar alias George Cottar illustre bien l'étrange silence des victimes et des témoins, l’aveuglement adulte tel qu’il est encore en œuvre aujourd’hui où les suicides d’enfants de moins de 15 ans sont davantage médiatisés (entre 20 et 40 par an, avec une forte hausse du passage aux urgences pour des "gestes auto-infligés" pour des enfants de plus en plus jeunes), sans compter ceux qu'on n'a pas vus, sans compter les adolescents et les adultes qui réalisent plus tard un geste préparé dès l'enfance, comme L, murés dans leur étrange silence.

        L. et Kipling ont planifié leur suicide à peu près au même âge, neuf, dix ans, ou onze ans avec une conscience nette que la mort était définitive, et que c’était même le principal avantage de la chose. Kipling était plus pressé, L se vivait déjà morte et avait juste fixé une date symbole éloignée de quelques années pour achever le geste commencé par sa mère.
        J'ai pu entendre l'étrange silence de E qu'elle crachait dans ses poèmes et celui de S qui glissa le mot qui coupe à la fin d'une hilarante rédaction de douze pages corrigée un dimanche soir... et j'ai déjà parlé de la rage de P et de son cours sur Mars de Fritz Zorn.
       Je ne sais pas combien d'entre nous portent leur troisième sac sans même parvenir à articuler Baa Baa, pas encore des mots, mais le début du pouvoir ?

1. Quelques années plus tard, Kipling réutilise la même comptine comme refrain du poème Gentlemen-Rankers qui me semble une nouvelle manière de raconter la même histoire à travers cette chanson des fils de nobles familles engagés comme simples soldats " légions des perdus, cohortes des damnés" :

Nous sommes de pauvres petits agneaux qui se sont égarés,
Bêê ! Bêê ! Bêê !
Nous sommes de petits moutons noirs qui se sont égarés,
Bêê—êê—êê !
Des gentlemen-rankers qui font la bringue,
Maudits d’ici à l’Éternité,
Que Dieu ait pitié des gens tels que nous,
Bêê ! Yah ! Bah !


2. Trix a écrit son propre témoignage, reprenant le nom de fiction donné par Rudyard, Through Judy’s Eyes (p.10 et suivantes), qui décrit sa part des souffrances endurées dans la Maison de la Désolation, aussi cruelles sinon pires que celles de son frère. L'ensemble constituant un témoignage unique sur la maltraitance " légitime" des enfants et sur l'aveuglement de l'entourage.
Sur Trix, voir Barbara Fisher Trix, The Other Kipling, 2024



2 réponses à « 32. Baa Baa… L’étrange silence. »

  1. Avatar de
    Anonyme

    Dans ces cas-là – un peu bêtement sans doute – on a envie de demander : vous allez bien? Il y a toujours un petit garçon qui sommeille en chacun de nous…

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    1. Avatar de Baldred

      Bonjour,
      Je vais bien, merci, sans doute parce que j’ai rendu sa liberté à ce petit garçon depuis un moment.
      Merci pour votre lecture.

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