33. Les deux sœurs

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          Dans A Legend of Truth ( en anglais), Kipling raconte que La Légende raconte que la Vérité sortant du puit regarda les hommes, et y replongea aussitôt, horrifiée. Sa Sœur, la Fiction, prit sans heurt sa place. Le puit, bien plus tard éventré par la Grande Guerre, rend au jour la Vérité. Elle croise sa sœur, dépassée, qui lui repasse le flambeau et s'enfuit. La Vérité se regarde en face et doute d’elle-même : les faits la dépassent aussi. Elle télégraphie (oui la Vérité s’adapte) à la Fiction, lui offre rang égal et finit par avouer :
« Ils ont besoin de nous deux, mais de vous bien plus que de moi »

F était un enfant séraphique, à la blondeur angélique et aux yeux bleus pathétiques. F était une petite terreur insolente qui semait la désolation et le chaos aussi bien avec les élèves qu’avec les profs, une boule d’agressivité, d’où émergeait trop rarement un éclair de génie. Pour l’ensemble de son œuvre déjà conséquente, et pour un incident de trop, un conseil de discipline fut réuni, pas à ma demande, mais je suis en général représentant du CA au conseil de discipline.
L’idée était de donner un avertissement à F, à sa famille aveuglée, et non de l’exclure.

On découvrit que F était tout petit, vraiment tout petit à côté de son père qui présentait les signes évidents de la réussite sociale acquise seul. Les hommes qui se sont faits tout seul sont la preuve vivante que leur système est le bon sans voir qu’il n’est bon que pour eux. De loin, le père de F ressemblait à une montagne mais de près c’était un volcan. En plein conseil, il se tourna un peu vers moi et me demanda brutalement ce qui me faisait rire. Devant l’évidence, il rétrograda mon crime  en «sourire » mais ne me donna pas moins rendez-vous à la fin du conseil « pour qu’on s’explique ».

Je n’avais pas encore lu les conseils de Baptiste Morizot sur la conduite à tenir devant un grizzly, mais il me semble que la notion de « diplomatie » est innée, chez moi sous le nom de trouille, et qu’on sait intuitivement quoi faire : reculer  prudemment sans le défier du regard. Vu la configuration en U de la salle d’un conseil de discipline, je restais donc assis en le regardant ( il avait les mêmes yeux que son fils ) lui assurait que je n’avais ri ni souri, que peut-être son fils pouvait en témoigner et que bien sûr je le recevrai à la fin du conseil.
Fin de conseil un peu tendu, même si j’avais vu l’échange de regard entre le père et le fils et le non de la tête de F. Ce n'était plus un Grizzly mais l'Etna.
F a été exclu quelques jours, le conseil se termina, la principale me demanda discrètement si elle devait intervenir, je lui dis que je recevrai le père seul, mais au milieu de la cour en face de son bureau au cas où, le pion ceinture noire en protection derrière le troisième tilleul.

Si je devais l’envisager, au cas où l’ennui ou la nécessité devait me faire reprendre un jour une activité, je pense que je pourrais développer une petite entreprise d’accoucheur de récit.
Je sais que ça existe déjà, mais ma spécialité ne serait pas du même ordre que celle des psys, ni des « nègres » autobiographes, je serai un accoucheur scolaire.
C’est une activité relativement simple : il suffit de glisser habilement dans la conversation : « et je suis prof » » pour trouver des clients dont la scolarité douloureuse, contrariée ou triomphale est prête à jaillir. La consultation peut alors commencer.

Je prendrai double tarif pour les profs qui ne se plaignent ; en général pas de leur scolarité mais de leur métier, ce qui prouve s’il était nécessaire qu’il y a bien une justice en ce monde.

Se plaindre n’est pas le bon terme, parce que la plupart du temps ceux qui ont quelque chose à me dire ne se plaignent pas, ils veulent juste pouvoir utiliser la fonction configuratrice du récit, car c’est à la fin qu’il faudrait avoir le Verbe pour donner un peu de sens à tout ça, pas au commencement.
Un être humain est tout un tas de choses, et il est aussi un récit, ou des récits, dont la vérité est secondaire car si ce qui est arrivé ne peut guère être changé, la fiction qu’on en fait a ce pouvoir. Le problème est que cette auto-fiction au sens propre reste le plus souvent un monologue intérieur ressassé, une "vérité" encore à révéler. (le premier qui a pu gagner sa vie en la racontant est plus qu’un grand écrivain, c’est un génie)

Le père de F, sous les tilleuls de cette cour de récréation débordait de récits, sans doute déjà racontés mille fois à des subordonnés contraints, des fraternités masculines prêtes à donner raison pourvu qu’ensuite leur tour vienne, à sa famille silencieuse sur laquelle il faisait ruisseler biens matériels et maximes forgées par son expérience, mais là c’était autre chose, une autre cérémonie dont j’étais le prêtre appointé par l’Education Nationale et le Prof devant lequel il pouvait enfin faire son Rapport.
Je suis assez rodé car j’ai eu comme premier patient John Lennon. Un certain nombre de séances consacrées à l’écouter nous ont conduit à ce récit matrice des gens-qui -se-sont-fait-tout seul.:
« Dès que je suis né, ils m’ont fait sentir petit en ne me donnant rien plutôt que tout, jusqu’à ce que la douleur soit si grande que je ne ressente plus rien du tout. Ils m’ont battus à la maison et frappé à l’école, m’ont détesté quand j’étais intelligent et méprisé quand j’étais bête, jusqu’à ce que je sois trop cinglé pour suivre leurs règles. Ils m’ont torturé et terrifié pendant plus de vingt ans et m’ont demandé ce que je voulais faire dans la vie alors que je ne pouvais plus fonctionner tant j’étais rempli de peur.(1) »
Le reste de la chanson me fut chanté par le père de F au milieu de la cour aux tilleuls, ses gros poing serrés revivant son combat à mains nus et son sourire en tuant pour gagner sa place parmi les fous en haut de la colline (1), sa grande villa avec portail d’un vrai château acheté chez un revendeur de la N7, sa piscine armoriée  d’une mosaïque de dauphins, ses grosses cylindrées, ses entreprises, et F, l’Héritier à qui il a tout donné, qui ne manque de rien, qui est trop gâté par sa mère et sur lequel les baffes restent sans effet. La fin me fut murmurée plus bas que le bruissement des feuilles de tilleuls, deux larmes échappant de ses yeux rougis. Que devait-il faire pour être le bon père qu’il n’avait pas eu, qu’il ne savait pas être : c’est lui qui devait être puni et non son fils.

Mon crime, rire ou sourire, s’était évanoui, projection sur le seul prof dont il connaissait le nom. C’était juste un dégazage du magma sous l’effet d’une décompression qui produit une baisse de densité, laquelle propulse le magma vers le haut sous l’effet de la poussée d’Archimède à la gueule du premier qui bouge.
C’est sans doute la même poussée qui fait sortir la Vérité bien planquée au fond de son puit pendant que la Fiction ordonne là haut le paysage avec le râteau du bon sens et la pioche de l’aveuglement. Mais pour cela, il faut au moins une guerre, ou un enfant.
Dans la cour parfumée de tilleuls, j’ai déminé et absous. Utilisant le pouvoir sacerdotal dont nous les profs sommes oints. Je l’ai lavé du péché originel d’avoir été un cancre, j’ai reconnu la difficulté et la valeur de son parcours, et replacé F au centre du village paternel. Pour peu de temps, il fut viré définitivement quelques mois plus tard. Le pion ceinture noire avait failli bondir quand le père de F me serra la main en me broyant l’épaule.
Si j’ouvrais mon cabinet d’accoucheur de scolarité par le siège, j’aurais pu lui soutirer 150 balles facile pour mon absolution.
Ainsi vient-on souvent se confesser à moi de vies que les plus belles réussites ne guérissent pas de la lèpre de la honte scolaire. Vérité et Fiction tissent leurs fils également indispensables pour rédimer une vie.
A la réflexion, je ne m’enrichirai guère, car on ne fait pas payer ce genre de clients qui 30 ou 40 ans de vie exemplaire après une humilation scolaire tentent désespérement de me convaincre que dans le fond ils n’étaient pas mauvais ; ce dont je suis déjà persuadé.
Je me rattraperai en faisant payer double ceux qui s’écoutent me raconter leur Arcole, récit clinquant et soporifique de leurs succès quand tant de gens s’efforcent de survivre à leur Waterloo et y parviennent avec tous les honneurs. Le moins que l’on puisse faire est de leur donner la parole, unique conseil que je donnais au père de F : lui donner la parole, et si possible l’écouter.

Cette fonction « configuratrice » du récit à une longue histoire, longtemps réservée à la fiction mais lentement rapatriée dans ce que Kipling appelle la Vérité confrontée aux Faits, l’Histoire en d’autres termes.

Tout commence normalement par Aristote :
«  L'intrigue est l'imitation d'une action achevée et formant un tout [s’enchaînant] selon la vraisemblance ou la nécessité » (2) Aristote, Poétique, Chap 7, Roselyne Dupont-Roc et Jean Lallot Seuil, « Poétique », 1980. ( l’intrigue étant compris comme « l’agencement des faits »)
Et se poursuit tout aussi normalement par Ricœur auquel j’emprunte la configuration.
« Composer l’intrigue , c’est déjà faire surgir l’intelligible de l’accidentel, l’universel du singulier, le nécessaire ou le vraisemblable de l’épisodique. (1)».
En cherchant à définir ce qu’il nomme la némésis II (royaume de la fiction), Ricœur laisse volontairement de côté le récit historique dont la « composition » pose problème : «  Le mot fiction est alors vacant pour désigner la configuration du récit dont la mise en intrigue est le paradigme. » (p101) et qui renvoie à l’agencement des faits d’Aristote. Il s’agit moins d’étiqueter que de faire reconnaitre une dynamique à l’œuvre : opération de configuration, mise en intrigue «  qui transforme[nt] les évènements ou incidents en— une histoire. » (p102) «  bref la mise en intrigue est l’opération qui tire d’une simple succession une configuration » (ibid)
L’acte configurant transforme les évènements en histoire, mais ce qui va donner l’intérêt et le sens à l’histoire est sa conclusion, pas les incidents qui y mènent. C’est la conclusion qui «  donne à l’histoire « un point  final » lequel à son tour , fournit le point de vue d’où l’histoire peut être apercue comme formant un tout. Comprendre l’histoire, c’est comprendre pourquoi et comment les épisodes succéssifs  ont conduit à cette conclusion, laquelle , loin d’être prévisible, doit être finalement acceptable comme congruante avec les épisodes rassemblés. »(p104).
Deux dimensions s’affrontent : la dimension épisodique du récit qui suit la progression linéaire du temps et la dimension configurante qui fonctionne à l’inverse selon Ricœur et le père de F.
Pour lui (le père de F mais Ricœur aussi) la configuration « transforme la succession des évènements en une totalité signifiante » (p.105), c’est la narration qui fait le lien entre l’aspect épisodique et l’aspect configurant. Il faut donc narrer.
Ensuite «  la configuration de l’intrigue impose à la suite indéfinie des incidents «  le sens du point final » (ibid), que le père de F a un moment envisagé comme un « poing final ». Ce point/poing est « celui d’où l’histoire peut  être vue comme une totalité. »
Assez logiquement « Nous pouvons ajouter que c’est dans l’acte de re-raconter […] que cette fonction structurelle de la clôture peut être discernée. » (ibid)
On atteint bientôt l’intérêt de transformer une suite hasards et de nécessités en Destin, il ne s’agir de rien de moins que d’inverser le temps : « Finalement, la reprise de l'histoire racontée, gouvernée en tant que totalité par sa manière de finir, constitue une alternative à la représentation du temps comme s'écoulant du passé vers le futur, selon la métaphore bien connue de la « flèche du temps ». C'est comme si la récollection inversait l'ordre dit « naturel» du temps. En lisant la fin dans le commencement et le commencement dans la fin, nous apprenons aussi à lire le temps lui-même à rebours, comme la récapitulation des conditions initiales d'un cours d'action dans ses conséquences terminales."

Le père de F, partait de la fin : LUI, et configurait à fond en tirant un récit à ses yeux sensé du fatras de son passé scolaire douloureux. Son fils constituant la seule fausse note…

Je me suis tenu à dessein hors de la lecture psychanalytique qui nous conduirait sans doute à la même destination par d’autres chemins mais qui aurait faussé la compréhension de mon futur métier de maïeuticien scolaire et nous aurait égaré dans le symbole phallique des pompes à bouts pointus du père de F et autres névroses, il y a des spécialistes pour ça.

Le sage-prof n’analyse pas, ne juge pas, il provoque l’accouchement de la fiction scolaire. Par sa seule présence il valide l’opération de configuration du patient, le délivre du récit de l’origine du mal du CE2 en lui permettant de le délivrer jusqu’à la fin.
Nous avons effectivement besoin des deux sœurs Vérité et Fiction, la deuxième  bien plus que la première.

(1) Workin Class Héros, John/Lennon/Plasic Ono Band 1970
(1)Temps et récit I. p.70 Paris Seuil 1983.

Une réponse à « 33. Les deux sœurs »

  1. Avatar de almostfamous1764707209
    almostfamous1764707209

    J’adore 🙂 !

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