Dans l’affaire de Rukhmibhaio (1887)
Le poème n’a jamais été publié par Kipling, mais il écrit des articles où il prend position sur cette affaire dans son journal The Civil and Military Gazette. Le poème, très virulent, n’a pas été publié, les strophes entre crochets sont des variantes ou des retraits.
Traduction : sauf erreur ce poème n’a pas été traduit en français.
L’affaire concerne le mariage d’une indienne encore enfant, Rukhmibhaio, qui n’a pas vécu avec son mari jusqu’à ce que celui-ci demande que le mariage devienne effectif. Elle refuse et la justice indienne lui donne raison une première fois. Pour le procès en appel, Kipling publie un article :
« Toute l’affaire fournit un exemple convaincant de la corruption totale de la loi ; et constitue une réponse suffisante à ceux qui réclament à grands cris que l’Est et l’Ouest soient traités sur un pied d’égalité. Une société qui tolère une telle loi… est une société qui, par la cruauté lâche de cette loi, se place au-dessous de toutes les civilisations. »
Il proteste à nouveau quand Rukhmibhaio est condamnée en appel et dénonce l’absence de réaction du journal indien Indian Mirror.
Le poème s’adresse donc ironiquement aux Indiens éduqués à l’anglaise et réformateurs qui réclament plus de pouvoir politique pour les hommes mais se taisent quand il s’agit du statut des femmes.
Le poème trahit le discours colonial et raciste de l’époque en refusant la demande d’égalité politique avec le colonisateur au nom des inégalités propre à la culture du colonisé ( statut des femmes, des intouchables sous le vernis de la civilisation). Kipling hiérarchise les sociétés plus que les « races » mais la frontière est bien floue. Kipling semble sincèrement furieux de la condamnation de cette femme, et travers elle toutes les indiennes. Il en fait un marqueur de niveau de civilisation. Il dénonce l'hypocrisie des indiens éduqués qui prétendent à un niveau de civilisation que leur société n'a pas atteint. Les strophes entre crochets et le fait que le poème n'a pas été publié semble montrer que Kipling sait très bien qu'il utilise un discours "brutal", ici brutalement racialiste plutôt que raciste au sens moderne. On doit cependant également souligner que cette brutalité est utilisée pour défendre une enfant indienne.
Aryavarta : non sanskrit d’une partie de l’Inde du nord
Périodes : terme de rhétorique qui désigne la construction élaborée d’une phrase à la fois sur le plan syntaxique et rythmique et qui produit un effet, ici oratoire. Remarque ironique de Kipling, le discours est très(trop) beau mais le fond est détestable.
Oracle : L’Indian Mirror de Calcutta
Hut < anglo-indien : va-t-en !
Dôm < indien : hors caste
Dans l'affaire de Rukhmibhaio
Messieurs les réformateurs formés en Angleterre —
Lumières de l’Aryavarta recevez nos applaudissements les plus chaleureux,
Pour le spectacle que vous offrez d’une nation « éduquée »
Constituant sa liberté en vertu de lois « éclairées ».
Louables vos sentiments, éloquente votre diction,
Par vos fluides périodes, toute notre langue est mise à la torture
Un Britannique brutal peut-il demander : —« Pourquoi donc cette friction
Entre le Principe doré et la Pratique sordide ? »
Messieurs les réformateurs, vous avez entendu l’histoire,
Pesé le témoignage de la femme—pris note de la réponse de l’homme.
Voici une occasion d’honneur, de notoriété et de gloire !
Diplômés de la culture, allez-vous laisser passer cette occasion ?
[On peut faire la leçon au gouvernement, rédiger une résolution —
Signer une immense pétition — comme on l’a vu à Calcutta.
Jamais il n’y a eu de meilleure occasion pour un discours émouvant —
Que le texte de Rukhmibhaio, emprisonnée en vertu de la loi hindoue]
Quoi ? Pas un mot de protestation ? Pas un signe de pitié ?
Pas une main tendue pour aider la fille, mais, noir sur blanc,
Ecrit l’oracle le plus influent de la ville la plus influente :—
« Nous, la nation indienne, estimons qu’elle l’a bien mérité. »
C’est pourquoi, gouvernement clément, qu’elle purge sa peine :
Qu’elle apprenne la majesté de la Loi, qu’elle enseigne nos épouses égarées —
Par un séjour de six mois enfermées dans une prison commune — ainsi,
Elle et elles seront du bétail à notre service toute leur vie.
Messieurs les réformateurs, vous pouvez imaginer la répulsion
Qui envahirait vos cœurs si un mehter prétendait partager,
fort de sa calotte de velours et d’un costume [d’un blanc immaculé,
votre nom, votre rang, vos perspectives d’avenir et une place à côté de votre fauteuil]
[Il est très difficile de se contenir dans les limites d’une modération convenable —
Et une souffrance d’étouffer les épithètes inconvenantes et déplacées
Quand d’excellents réformateurs ont choisi de se dire une nation
Et réclament à grands cris l’égalité aux côtés de la race supérieure.
C’est alors que le Britannique brutal ressent une impulsion, sauvage, indomptable —
Qui fourmille sous les ongles des orteils d’une botte non réglementaire —
Qui réduit en un seul tas ignoble de cruauté le diplômé et le coolie —
Et le vieil instinct racial répond à la clameur : « Hut, brute ! »
Ce qui est barbare et sauvage, mais le diplômé de la culture
peut se consoler en pensant à ce vieux proverbe plein de sagesse :
« Même si vous le peignez comme un paon, le vautour reste un vautour » —
Et le dôm reste un paria, même si vous couvriez son dos d’or.]
In the case of Rukhmibhaio
1
Gentlemen reformers with an English Education—
Lights of Aryavarta take our heartiest applause,
For the spectacle you offer of an 'educated' nation
Working out its freedom under 'educated' laws.
2
Laudable your sentiments, eloquent your diction,
For your flowing periods, all our language racked is.
May a brutal Briton ask:—'Wherefore then the friction
'Twixt the golden Principle and the grubby Practice.'
3
Gentlemen reformers, you have heard the story
Weighed the woman's evidence—marked the man's reply.
Here's a chance for honour, notoriety and glory!
Graduates of culture will you let that chance go by?
4
[You can lecture government, draught a resolution—
Sign a huge memorial—that Calcutta saw.
Never such an opening for touching elocution—
As the text of Rukhmibhaio, jailed by Hindu law]
5
What? No word of protest? Not a sign of pity?
Not a hand to help the girl, but, in black and white
Writes the leading oracle of the leading city:—
'We the Indian nation, we hold it served her right.
6
Wherefore, gracious government, let her do her sentence:
Learn the majesty of Law, teach our erring wives—
By a six months' sojourn in a common prison pent—hence
She and they are cattle at our service all their lives.'
7
Gentlemen reformers, you can understand the loathing
That would fill your bosoms did a mehter claim to share
On the strength of velvet skull-cap and a suit of snowy [clothing
Your name and rank and prospects and a seat beside your chair]
8
[Very hard it is to keep in bounds of decent moderation—
And grief to smother epithets unseemly out of place
When excellent reformers chose to call themselves a nation
And clamour for equality beside the higher race.
9
It is then the brutal Briton feels an impulse, wild, unruly—
That tingles in the toe nails of a non-official boot—
Lumps in one mean heap of cruelty the graduate and cooly—
And the old race-instinct answers to the clamour:—Hut you brute.
10
Which is barbarous and savage but the graduate of culture
May console himself with thinking of the proverb wise and old
'Though you paint him as a peacock, still the vulture is a vulture'—
And the dôm is still an outcast though you plate his back with gold.]
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