— Pourquoi vous êtes prof ?
— Parce que.
— Parce que quoi ?
La question sur l’origine du mal est classique pour un prof et pour les autres métiers « à vocation » (< vocare : appeler). Or moi, je n’ai reçu aucun appel, ou plus exactement, la communication a été coupée me laissant dans un doute auquel je n’étais pas préparé.
C’est une cour de récréation. Je ne fais rien de spécial. J’ai sept ans, ou bien neuf. C’est la saison des billes et je n’en ai pas, ni rien que je puisse faire tirer pour en gagner.
Dans cette cour de récréation-là, on ne joue pas à la tic. Les billes ne se gagnent pas avec des billes, c’est plus compliqué les gosses de riches.
Mettons que j’ai une bille, une seule, une en verre avec les couleurs mélangées n’importe comment qui ne vaut qu’un coup. Je suis bon tireur. Je cherche la bonne affaire : un Indien ou un chevalier en plastique. Combien de pas ? Entre trois et cinq, c’est honnête, surtout si je peux annoncer à toute vitesse Avec paume ! avant que l’autre ne réagisse Sans paume ! J’ai un coup gratuit, mes chances augmentées. On fait les pas sous la surveillance des autres joueurs qui jaugent la partie et se mettent en ligne s’ils sont intéressés. Quand je tire, je ne monte pas la bille jusqu’à mon œil comme certains frimeurs, je la balance du bout des doigts à la recherche de la trajectoire parfaite. Si le soldat tombe, il est à moi. Il ne me reste plus qu’à m’installer dans un autre coin de la cour, à le faire tirer avec deux pas de plus et à empocher les billes : les étoilées, les œil-de-chat, les de collec, les agates, les araignées. Capitalisme de cours de récré. On ne tire pas avec les plus grosses, les calots, c’est juste pour le prestige, comme des Ferrari au garage, ou pour obtenir un prêt. Je suis plutôt fort aux billes.
Mais ce jour-là, j’ai oublié mes billes et je regarde avec envie les parties et les victoires des autres. Je suis seul, hors-jeu, inutile, démonétisé, ma journée perdue.
Du coin de l’œil, je vois monsieur Grandet, le surveillant, faire un geste étrange: il ramasse quelque chose par terre. Tout le monde le regarde. Bill, c’est un Grand, un Adulte et les Grands Adultes ne ramassent pas comme nous les choses par terre : c’est quelque chose d’important. Les plus proches tendent déjà la main : » À moi, M’sieu, s’il vous plaît M’sieu ! Une bille ! Bill a trouvé une bille ! » Combien sommes-nous à l’encercler en nous bousculant la main tendue et le regard suppliant : trente, quarante ? » À moi M’sieu ! » Je suis au cœur de la mêlée, une main tendue, affolé par ce miracle, désespéré d’être aussi insignifiant.
Monsieur Grandet n’est pas méchant, ni très futé. Il n’a jamais compris pourquoi nous le surnommions Bill.
— Bill Grandet ? C’est parce que je me prénomme André ?
— Oui, M’sieu !
Non, parce que Grandet Bill.
Au centre de la meute qui enfle, Bill est bien embarrassé. Que faire de cette bille maintenant que toute la cour la réclame en hurlant ? La glisser dans une main anonyme ou la garder trop longtemps, et c’est la bagarre générale assurée. La tension monte rapidement. Les voix ne supplient plus, elles exigent. La foule devient dure quand l’autorité est molle. Le lent mouvement de mêlée me pousse devant lui et, peut-être mieux placé que les autres, ou plus attentif, je lis pour la première fois dans les yeux d’un Grand la surprise, l’indécision et l’inquiétude.
Mon geste n’est pas prémédité, mon esprit n’a qu’une fraction de seconde d’avance sur les évènements. Je sais que cette clairvoyance suffit à gagner des batailles et changer le destin. Je ne vois pas l’avenir, je suis l’avenir, je l’écris et il se réalise en même temps que j’en forme les lettres. Je recule, ma place est aussitôt prise par trois camarades qui se moquent déjà. Je me dégage de la masse et je recule de deux pas. Je prends l’attitude humble et ferme du chrétien sans reproche (1). Bill me voit au-delà de la foule indifférenciée. Il ne sait pas encore que je suis sa seule issue, je n’ai, moi, aucun doute. Grand Débile n’étant pas très vif, je vais donc ajouter un sous-titre d’une voix claire :
— Moi aussi, je la veux mais je ne le dis pas !
La contradiction ne m’échappe pas, je suis imbattable sur les martyrs et la grandeur de l’humilité, mais j’ai sept ans, ou neuf, et seul le résultat compte. Et je n’ai pas encore d’auréole pour me signaler à Grand Débile.
— Ah ! Et bien puisque tu ne la demandes pas, je te la donne et vous feriez bien de prendre exemple sur votre camarade, sermonne Bill, soulagé en fendant la foule pour me donner la bille que je reçois comme l’hostie dans mes mains levées en coupe.
Je triomphe en paradant dans la cour. Si l’histoire s’arrêtait là, je ne serais sans doute jamais devenu prof, mais le goût de la victoire était étrangement amer. Certes, je tenais dans mon poing serré le Règne, la Puissance et la Gloire et c’était assez agréable. Mais je venais de rouler Dieu, ou un adulte, c’est pareil, et je suis plus inquiet que satisfait. Quel étrange et effrayant endroit peut être le monde si un simple môme peut tromper ceux qui en garantissent l’ordre et le sens ? C’est la première fois que je prends conscience que Là-Haut, ça ne marche pas aussi bien que je le croyais. La bille qui roule dans mon poing fermé, je l’ai obtenue par artifice, je l’ai dérobée et je me demande si, comme dans la dégoûtante histoire fascinante du voleur de feu, je ne vais pas être puni par un aigle dévorant mon foie. J’ai en tête les images bien sanglantes des cartes illustrées de la Guerre de Sécession(2) qu’on s’échange à la récré.
J’ai roulé Grand Débile, j’ai roulé Dieu et je reste interdit devant l’étendue des dégâts. Je suis un enfant réservé, mais radical : Dieu ne peut pas exister un peu, c’est tout ou rien. Je me dirige d’un bon pas vers l’athéisme et sans doute pire : ma propre déification.
C’est un pas décidé, presque militaire, je balance mes bras en cadence, encore suivi par les regards admiratifs des plus grands, forts, intelligents, malins, rusés que moi qui n’ont pas eu La Bille. Si la vie est si simple, un grand destin stanislassien m’attend.
La vie n’est pas simple. Il fait peut-être chaud, ou l’émotion est trop forte. La bille fuse de ma paume moite en une parabole parfaite vers sa disparition. Elle s’évanouit en l’air et j’ai beau ratisser la cour, je ne la retrouverai jamais.
Je reste un peu stupéfait de la leçon que je viens de recevoir. Je viens de perdre Dieu, bêtement. Je suis très seul, avec ma main encore arrondie sur du vide.
Des échanges les plus étranges se déroulent dans les cours de récréation, dans le dos des grands, débiles ou pas : demi-gomme contre quart de Bic, stylo de première communion contre chef indien à cheval sans le cheval, dessert à la cantine contre place de gardien de but à la grande récré. J’ai conscience, alors que chacun retourne à ses jeux, que j’ai échangé la Certitude contre le Doute, et comme pour tous les échanges de cour de récréation, j’attends la cloche en me demandant si je ne me suis pas fait avoir. Je ne le sais pas encore, il y aura encore beaucoup d’échecs pour m’améliorer, mais je suis prêt à être prof.
(1)Chrétien sans peur, Français sans reproche : devise du collège Stanislas
(2)Cartes du genre Panini délicieusement gore des meilleurs moments de la Guerre Civile, dessinées par Norman Saunders pour les chewing-gum Topps qui connurent une version française en 1965, presque aussi bien que Les martyrs de l’Ouganda illustré.
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