Suivez-moi jusqu’à la maison (1893)
Pall Mall Magazine (avec illustrations p.177)> The Sevens Seas
Le poème fait partie de la sélection de T.S Eliot qui en fait un exemple de la réussite de Kipling dans le genre de la « ballade » et de la maitrise du rythme en lien avec le sujet du poème.
Comme la plupart des poèmes relevant des Barrack-Room Ballads, Kipling mime la
prononciation, la syntaxe et le lexique argotique des soldats. J’ai choisi de ne pas
chercher à traduire à tout prix ce langage qui, s’il fait la saveur du texte anglais me
paraît artificiel en français, en revanche la traduction de Jules Castier permet de se faire une idée de ce que cela donne.
Le rythme du poème est lié à la marche lente des funérailles militaires, rythme marqué par des tambours assourdis pour la Marche Funèbre de Handel
Le soldat mort reçoit les honneurs, son cercueil posé sur l’affût d’un canon.
La « maison » est ici la tombe.
Il existe une tradition de chansons racontant la mort d’un soldat, ou d’un marin puisque le poème parait dans « The Seven Seas » ses funérailles et les sentiments de ses camarades, souvent à la première personne, parfois celle du défunt lui même. Kipling réunit les deux voix en alternance. Il est évident que Kipling connait ces chansons et qu’il en donne une version qui met son talent au service de cette tradition.
Traductions:
— par Jules Castier qui ne retient pas ce poème dans sa traduction partielle des Sept mers, mais le traduit sous le titre Qu’on me suive à jamais dans Kipling, Poèmes choisis par T.S Eliot, Robert Laffont 1949.(voir plus bas)
— Par Dominique Petitfaux, Poèmes illustrés par Hugo Pratt, Le Tripode 2024
Suivez-moi jusqu’à la maison
Il n’y avait personne comme lui, Cavalier ou Fantassin,
Ni chez aucun des Artilleurs de ma connaissance ;
Et parce qu’il était ainsi, bien sûr, il est parti et il est mort,
Juste comme le font les meilleurs.
Alors videz vos pipes et suivez‑moi !
Terminez vos bières et suivez‑moi !
Oh, écoutez l’appel de la grosse caisse
Suivez‑moi—suivez moi jusqu à la maison.
Sa jument hennit toute la journée,
Elle piaffe toute la nuit,
Et ne se nourrit plus, attendant son pas,
Juste comme le font les bêtes.
Sa copine sort avec un artilleur
Avant qu’un mois ne soit passé ;
Les bans sont publiés à l’église : elle a harponné le gars,
Juste comme font les filles.
On s’est battus pour un chien — La semaine passée c’était —
Pas plus d’un round ou deux ;
Mais je l’ai frappé si fort, et j’aimerais ne pas l’avoir fait,
Juste ce qu’un homme ne peut pas faire.
Il était tout ce que j’avais comme ami,
Et j’ ai dû trouver un autre ;
Je donn’rais ma solde et mon galon pour récupérer ce gars,
Juste ce qu’il est trop tard de faire.
Alors videz vos pipes et suivez‑moi !
Laissez vos bières, suivez‑moi !
Oh écoutez les fifres qui avancent
Suivez‑moi—suivez moi jusqu’à la maison.
Emmène-le ! Il est parti là où les meilleurs vont.
Emmène-le ! Les roues du canon tournent lentement.
Emmène-le ! C’est mieux que là d’ou il vient.
Emmène-le, avec l’affut et le tambour.
Car c’est “trois salves à blanc” et suivez‑moi,
Et c’est “peloton de treize” et suivez‑moi ;
Oh, plus que l’amour des femmes,
Suivez‑moi — suivez-moi jusqu’à la maison !
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Traduction en vers de Jules Castier qui ne retient pas ce poème dans sa traduction partielle des Sept mers, mais le traduit dans Kipling, Poèmes choisis par T.S Eliot, Robert Laffont 1949.
Qu’on me suive à jamais
N'avait pas son pareil, cavalier ou biffin,
Ni mêm' parmi les artilleurs;
Et parce qu'il en est ainsi, bien sûr, v'là qu'il est mort,—
C'est bien là c'que font les meilleurs.
Aussi, tapez votr' pipe, et suivez-moi!
Et puis, videz votr' verre, et suivez-moi!
Tenez: la gross' caiss' qui appelle,—
Suivez, qu'on me suive à jamais!
Sa jument, ell' hennit tout au long d'la journée,
La nuit, ell' gratt' la terre, inquiète.
Ell' n' veut pas prendr' son picotin, parc' qu'elle attend son pas—
C'est bien là c'que ferait un' bête.
La gosse, ell' f... le camp avec un brigadier
Avant qu'un mois de deuil ne cesse;
Les bans sont publiés déjà, ell' l'a ferré, son gars,—
C'est bien là c' que f'rait un' drôlesse.
Nous nous étions battus pour un chien, v'là huit jours,
Un p'tit coup d'box', sans plus d'affaire;
Mais j'ai tapé pour lui fair' mal, et je l'regrett' maint'nant,
C'est là c'qu'un homm' peut pas défaire.
Il était bien, pour moi, le seul, mon seul ami,
I' faut qu'j'en trouve un autr' quéq' part;
Mais j'donn'rais mon galon, ma pay', pour le ravoir, le gars, -
Et c'est bien là qu'il est trop tard!
Aussi, tapez votr' pipe, et suivez-moi !
Et puis, videz votr' verre, et suivez-moi!
Tenez: les fifres en crécelle:
Suivez, - qu'on me suive à jamais!
Enl’vez ! Il est parti où va l'meilleur en songe.
Enl’vez ! Ell's vir'nt lent'ment, les roues de la prolonge.
Enl'vez! Là d'où il vient, il en r'viendra sans cesse.
Enl'vez! C'est l'avant-train qui part, et la gross' caisse.
Car c'est « Trois salv's à blanc », et suivez-moi,
Et c'est « Treize homm's de rang », et suivez-moi ;
Ah, oui, plus grand qu' l'amour des femmes,
Suivez, qu'on me suive à jamais!
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Follow me home
There was no one like ’im, ’Orse or Foot, (1)
Nor any o’ the Guns I knew;
An’ because it was so, why, o’ course ’e went an’ died,
Which is just what the best men do.
So it’s knock out your pipes an’ follow me! (5)
An’ it’s finish up your swipes an’ follow me!
Oh, ’ark to the big drum callin’,
Follow me—follow me ’ome!
’Is mare she neighs the ’ole day long, (9)
She paws the ’ole night through,
An’ she won’t take ’er feed ’cause o’ waitin’ for ’is step,
Which is just what a beast would do.
’Is girl she goes with a bombardier (13)
Before ’er month is through;
An’ the banns are up in church, for she’s got the beggar hooked,
Which is just what a girl would do.
We fought ’bout a dog—last week it were— (17)
No more than a round or two;
But I strook ’im cruel ’ard, an’ I wish I ’adn’t now,
Which is just what a man can’t do.
’E was all that I ’ad in the way of a friend, (21)
An’ I’ve ’ad to find one new;
But I’d give my pay an’ stripe for to get the beggar back,
Which it’s just too late to do.
So it’s knock out your pipes an’ follow me! (25)
An’ it’s finish off your swipes an’ follow me!
Oh, ’ark to the fifes a-crawlin’!
Follow me—follow me ’ome!
Take ’im away! ’E’s gone where the best men go. (29)
Take ’im away! An’ the gun-wheels turnin’ slow.
Take ’im away! There’s more from the place ’e come.
Take ’im away, with the limber an’ the drum.
For it’s “Three rounds blank” an’ follow me, (33)
An’ it’s “Thirteen rank” an’ follow me;
Oh, passin’ the love o’ women,
Follow me—follow me ’ome!
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